Il y a un an, Rohff sortait Surnaturel et, il faut le dire, le mec n’avait pas vraiment choisi le parti-pris de l’originalité pour qui s’était déjà bousillé au reste de sa discographie : c’était agressif, vantard, nerveux et ça semblait avoir été pensé comme un pacte de réconciliation avec sa fanbase initiale. Celle qui l’a découvert dans la deuxième partie des années 1990 avec ses premiers morceaux : Pour cent balles t’as plus rien sur la compilation Guet-Apens en 1996, Triomphe sur le premier album solo de Manu Key, On fait les choses avec les Neg’s Marrons, Pit Baccardi et Mystik, L’amour sur l’immense Le combat continue d’Ideal J ou encore les freestyles sur la mixtape Opération coup de poing, où il n’était pourtant pas invité initialement. 

Cette fameuse fanbase, c’est aussi celle qui sait mieux que quiconque que Rohff, avant d’être cet infréquentable clasheur incapable de contrôler ses pulsions (surtout quand il a une pelle à la main), s’est longtemps affirmé, voire imposé, comme l’un des meilleurs rappeurs de la scène hexagonale grâce à un répertoire aussi maîtrisé et intimiste qu’ambitieux et éclectique : des textes incisifs, un flow ciselé, des beats à la fois poisseux et menaçants, et des influences venues de toute part. Sur La fierté des nôtres, en 2004, il y avait d’ailleurs tout ce qui pourrait effrayer un lecteur de Valeurs Actuelles : du dancehall, des rythmiques sud-américaines, de la musique indienne et du Raï'n'B. Aussi, le rappeur du 94 peut compter sur tous ses tubes, inscrits aujourd’hui au patrimoine du paysage musical français (Qui est l’exemple ?, 5.9.1., Zone internationale). Bref, c’était là tout son talent, toute sa grandeur – toute sa fraîcheur, également.

Avant d’être un super album, on pourrait dire que Surnaturel était avant tout surproduit. Et c’est vrai qu’il se réécoute difficilement... Il est au moins venu rappeler à quel point Rohff est un très bon rappeur, rarement aussi excellent que dans la vulgarité et la grossièreté autosatisfaite, à l’aise avec les mots, même quand ceux-ci témoignent d’une volonté enfantine de provoquer. Au fond, c’était déjà le cas à l’époque d’Appelle-moi Rohff (1998), véritable point de départ de son ascension, le genre de single qui, avec le recul, cristallise toutes ses dimensions futures  (l’egotrip, l’introspection et les audaces stylistiques – ici, un beat bossa-nova orchestré par DJ Mehdi) et lui permet de retracer son parcours, d’évoquer son amour pour le hip-hop, sa fascination pour les métaphores sexuelles, sa philosophie personnelle et sa volonté de ne pas singer bêtement les codes américains. 

Et ça, ça s’entend tout au long du Code de l’honneur, premier album dont on célèbre le vingtième anniversaire, écoulé à 65 000 exemplaires (pas rien pour de l’indé' en 1999) et porté de bout en bout par ce qui caractérise Rohff encore aujourd’hui : la détermination, la rage, les rimes sans filtre, les couplets qui s’étirent sur plus de sept minutes, les accointances avec Expression Direkt, la confrontation constante entre un quotidien de caillera et l’envie d’une vie plus saine, les ressemblances avec le Kery James d’Ideal J (pas le vieux réac qui regrette l’absence de rap conscient, donc) et ces textes incisifs, qu’il rappe tel un bouledogue dont rien ne peut faire desserrer ses mâchoires. Et au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, DMX terrasse tout sur son passage ; ce n’est peut-être pas un hasard de retrouver la même fureur impulsive chez le rappeur de Vitry...

S’il fallait trouver des correspondances américaines chez Rohff, ce serait pourtant plus vers la Bay Area et Los Angeles qu’il faudrait se tourner. Et là, les exemples sont nombreux. C’est le titre Bonne journée qui fait penser à It Was A Good Day d’Ice Cube ; c’est La vie continue qui reprend le thème et le même développement narratif que Life Goes On de 2Pac ; c’est Le son de la hagra qui adapte en français le gimmick de Hail Mary du rappeur californien ; ce sont les emprunts à Cypress Hill et Dr. Dre sur la mixtape Le cauchemar du rap français ; c’est la collaboration sur La fierté des nôtres avec Richard «Segal» Hurerdia (présent sur le Chronic 2001 de qui vous savez), Denaun Porter (membre de D12 et ici à la production de 94) et J.R. Rotem, producteur affilié au label Aftermath. Enregistré en plein ramadan - ce qui pourrait expliquer des titres aussi intimes, pieux et apaisés que Le cœur d’un homme, Toujours ton enfant ou Mal aimé -, La fierté des nôtres peut ainsi être vu comme le premier album de rap US interprété en français. Un double album, qui plus est : un exercice suffisamment rare au sein du rap français pour que Rohff prenne plaisir à répéter l’exercice à trois reprises avec Au-delà de mes limites, P.D.R.G., qui était initialement conçu comme une mixtape, et Surnaturel.

Dans les textes, en revanche, Rohff se veut profondément français. Il y a bien quelques délires à la Scarface ou à tout autre film porté sur le storytelling mafieux, mais Rohff inscrit ses lyrics dans un héritage purement hexagonal (le «société, tu m’auras pas» de Renaud balancé en conclusion de Pervertie, le sample de Gérard Lenorman sur Pleure Pas…), sans jamais chercher à masquer les tares d’un quartier que beaucoup semblent fuir, ni à taire les défaillances d’un système qu’il méprise, et qu’il dévoile telle une verrue exposée aux yeux des étrangers. Il suffit également de jeter un œil aux pochettes de La fierté des nôtres et d'Au-delà de mes limites (où l'on voit Rohff tour à tour assis sur l’Arc de Triomphe et sur la France) pour comprendre que le mec est de ces MC’s «cramés de l’accent, du style vestimentaire à la démarche»

Son esthétique, c'est un mélange des cultures (du Maghreb, des Antilles, de l'Afrique noire, de l'Hexagone), une imagerie de banlieusard (les chicots absents, le trois-quarts en cuir), la volonté d'être un «K-sos for life» et l'attachement à ses racines - quinze ans après sa sortie, 94 reste encore et toujours l'hymne imparable du département parisien. On a beau lui avoir reproché de faire quelques concessions aux radios (TDSI, Le son qui tue, etc.), Rohff a toujours su répondre avec la manière, que ce soit en collaborant avec le gratin des producteurs français (Sayd Des Mureaux, DJ Mehdi, Pone, Kilomaître), en publiant des morceaux cultes et profondément hardcore entre chaque album (Le son c’est la guerre, À bout portant, Paranoiac), en glissant au sein de ses disques quelques morceaux a priori mineurs et pourtant mythifiés aujourd’hui (Darwah, Sensation Brave, etc.) et en faisant de chacune de ses apparitions un événement en soi. Des titres comme Nous contre eux, des compilations telles que Street Lourd ou des albums comme La cerise sur le ghetto auraient-ils autant marqué les esprits sans la présence de Rohff ? Ils auraient sans doute été de «bons projets», mais des classiques, sûrement pas.

Ainsi donc, Rohff est davantage que ce rappeur ringardisé par les chaînes télé, celui qui multiplie les aller-retour en prison et se fait caricaturer en Roh2fesses par B2O. Il est le «cauchemar du rap du Français», ce «gogol qui s’ennuie» et produit des double albums à la chaîne ; il est «la voix du silence, la vision de l’aveugle», celui qui «rappe mieux que toi», celui «parti du plus bas puis monté pour faire très mal» ; il est «le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne», celui dont le «style est plus touchant que le chant d'cette pute de Céline Dion» ; il est ce mec «en érection devant une banque ou une pute en vitrine», celui qui vainc la mort «en prenant la Dame Blanche sur la bande d’arrêt d’urgence»

Surtout, il est ce rappeur qui, depuis ses débuts, a pris le parti de faire de son ego l’un des moteurs créatifs de son œuvre (Appelle-Moi Rohff, Skyrohff, Catastrohff, Rohff Vs L’État, L’introhff), mais qui a également toujours cultivé ses failles et ses imperfections, comme pour éviter de s’ériger en modèle. Le tout avec une prose brute, désenchantée, tantôt choquante, tantôt sincère, tantôt les deux, mais toujours percutante, qui tient plus du flux de conscience que de l’académisme visiblement cher à BFM Du fond du cœur, Message à la racaille, Regretté (l’un de ses sommets), Dounia ou encore Testament, autant de titres fleuves, profondément intimes et visant à briser l’archaïque structure couplet-refrain-couplet.

Rohff n’en reste pas moins en conflit avec ses propres démons, un peu comme si quelque chose s’amassait en lui, comme si des envies contradictoires luttaient constamment au plus profond de son être : ces dernières années, on ne compte plus le nombre d’errements stratégiques (des albums annoncés mais jamais sortis, des teasers qui restent sans suite…), des moments gênants (ce passage chez Hanouna pour vendre un téléphone), des déclarations surprenantes (comme lorsqu’il invite Nekfeu à «préparer son meilleur couplet pour plier un classique ensemble») et cette bisbille de bas étage avec Booba qui l’a envoyé derrière les barreaux pendant quelques mois… Bref, que des événements frustrants pour sa réputation comme pour ses ambitions créatrices. Car si Rohff Game était un album de bonne tenue, malheureusement plombé par une date de sortie compliquée (le 4 décembre 2015, en même temps que les longs-formats de Nekfeu, Booba et Jul), que dire de La Cuenta et P.D.R.G. ? Rien, si ce n’est que l’on tient respectivement là l’album le plus pénible de sa discographie, avec son lot de collaborations douteuses (Indila, Benzema…) et son écriture faiblarde, et une œuvre inégale, affaiblie par la présence de singles douteux (Zlatana, J’accélère) et de titres en-dessous de son potentiel (En mode 3).

Il ne faudrait pas pour autant s’arrêter sur ces deux échecs, tant ils rendent incompréhensibles le fait que Rohff reste une valeur sûre du rap français. OK, il lui manque probablement un vrai directeur artistique à ses côtés ; OK, il ne jouit pas de la même immunité critique qu’un Booba, mais combien de MC’s français peuvent revendiquer une carrière aussi longue (plus de vingt ans pour neuf albums) ? Combien ont dans leur catalogue une prod' spécialement concoctée par Havoc  de Mobb Deep (Avec ou sans) ? Combien ont contribué à réinventer le langage populaire («ça fait zizir» et «en mode», deux expressions reprises par tous, même par ceux qui ignorent l’existence de leur auteur) ? Peu ! Et c’est logique car ils sont peu à avoir autant influencé leurs contemporains, à avoir écrit autant de classiques et, dans la plus pure tradition des rappeurs super-prolifiques, à ne s’être laissé porter que par leurs préoccupations du moment, sans se soucier des années qui passent - certes, Rohff Game ne contient pas de morceaux populaires et paraît parfois trop caillera pour un mec de 38 ans, mais rares sont les disques hexagonaux à s’être aussi bien appropriés les codes de l’excellent My Krazy Life de YG.

Alors oui, il est difficile de considérer Rohff autrement que comme un rappeur du passé, un mec tentant vainement de courir après une nouvelle heure de gloire, mais ceux qui ont écouté Surnaturel savent que le rappeur du Val-de-Marne est toujours capable de quelques fulgurances. À condition qu’il se fiche des vidéos YouTube qui font chauffer le compteur de vues, qu’il oublie le sommet des charts et qu’il revienne à un Rohff pur jus, dont l’insolence, la mentalité street et les beats dépourvus de toute forme d’extravagance ne sembleront familiers qu’à ceux qui suivent sa carrière de près.