Dans Time Bomb, on a parfois l’impression que tu passes à confesse. Pourquoi avoir eu envie de te raconter ainsi, sans pudeur ?
Kamal Haussmann : Déjà, il faut savoir que je ne lis pas spécialement de romans. J’avais donc avant tout envie d’écrire un livre que j’aurais aimé lire, notamment dans le rythme. C’est pour ça, d’ailleurs, que j’inclus différentes interventions (de rappeurs, de sociologues, de proches, de policiers, etc.) entre les chapitres : je trouve que ça aère le texte, ça le rend plus vivant. Ensuite, pour répondre à ta question, disons que ça vient d’une envie personnelle, qui n’a rien à voir avec l’industrie du rap. J’avais besoin de me livrer et, comme j’écris du rap depuis que j’ai douze ans, le fait de me lancer dans un tel projet m’a paru naturel. C’est un livre thérapeutique, né suite à deux évènements. Le premier, c’était lorsqu’on m’a conseillé d’écrire une lettre à mon père, puis de la brûler – ce qui explique pourquoi j’entame le livre en racontant ce qu’il m’a fait. Le second, c’est lorsqu’un stagiaire de chez Haussmann & Miller (boite de production musicale, qui comptait Booba, Nekfeu, Youssoupha ou encore Kaaris parmi ses clients, ndlr) s’est rendu compte que tous les MC’s avec lesquels on bossait me parlaient systématiquement de Time Bomb. Pour lui, c’était évident, il fallait que j’écrive un bouquin.

Ton livre arrive au sein d’une époque où on trouve de plus en plus d’ouvrages consacrés à l’histoire du rap français…
C’est un phénomène générationnel logique : les mecs issus de ma génération avoisinent la quarantaine et certains éprouvent le besoin de raconter leur histoire. Le rap français a un peu plus de trente ans désormais, on est donc à un carrefour, on veut témoigner. Et puis c’est vrai que la culture urbaine est partout aujourd’hui : au cinéma, dans la mode, etc. Il y a un travail qui a été fait, le hip-hop s’est démocratisé, au point de devenir la musique la plus populaire de France. En tant que premiers acteurs de cette culture, on se dit que c’est important de témoigner, de transmettre. D’autant que tu n’imagines même pas le nombre de gens qui me disent : «C’est fou, j’écoutais tout le temps Time Bomb quand j’étais petit».

Dans l’ouvrage, tu dis notamment que Time Bomb, et notamment un freestyle comme Time Bomb explose a permis au rap français d’être ce qu’il est aujourd’hui. 
Au moment où l'on débarque, il faut le dire, rien de ce que l’on proposait n’existait. Avant Time Bomb explose, il y avait eu les mecs de La Cliqua, très techniques aussi, mais là, on donnait une dimension américaine au rap, à la façon de rimer et d’agencer les mots. Un peu comme MHD aujourd’hui : quand il débarque avec le concept d’afro-trap, il sait que ça n’existe pas ailleurs. Et c’est cette quête d’inédit qui m’a bouleversé chez Time Bomb : on rattrapait le retard qu’on avait sur les États-Unis. Surtout, on sentait une vraie évolution : dès que les X-Men sont arrivés avec J’attaque du Mike, on sentait que quelque chose de spécial était en train de se passer.

Ce qui est fou, c’est que vous êtes tous très jeunes à l’époque. Toi, par exemple, tu as à peine quinze ans quand tu intègres le collectif…
Ouais, j’étais très jeune. Mais, avec le recul, je me dis qu’il y avait quelque chose de l’ordre du destin. Moi, comme les autres membres du groupe, je pense qu’on avait besoin de combler quelque chose avec le rap. Ce qui explique sans doute pourquoi on s’y est tous investi avec tant de passion. Aussi, on était tous des enfants-adultes : moi, par exemple, je viens d’une éducation où ma mère me demandait de sortir, où je devais être débrouillard, chercher à m’occuper et à avoir une activité. Je pense sincèrement que si nos parents avaient été plus présents, on n’aurait sans doute pas eu envie de s’investir autant dans le rap. Là, au contraire, on venait de trouver notre passion, et on en faisait constamment.

Le mythe Time Bomb s’est construit autour des freestyles, pour lesquels vous vous réunissiez en permanence chez Ill, des X-Men. Ça se passait comment ?
Tout s’est fait naturellement. Ill avait une maison et sa mère était rarement là. Du coup, on s’achetait du Coca, des chips, on écrivait et on rappait toute la soirée. Avec, systématiquement, cette saine concurrence qui nous incitait à aller toujours plus loin. On était des enfants qui s’amusaient, on ne calculait rien.

Vous aviez le même état d’esprit au moment d'enchaîner vos freestyles sur Générations 88.2 ?
On avançait avec la même idée. La seule différence, c’est qu’on se savait désormais écoutés. Tu sais, on voulait devenir les cadors du rap, donc quand Générations nous a appelé, on savait que ça allait jouer un rôle. Ensuite, il y a eu aussi la société 360 Creative de Thibault De Longeville, chez qui on était tout le temps fourrés parce qu’il recevait les dernières mixtapes du rap américain. Mais en réalité, on trainait dans tous les lieux où la culture hip-hop avait sa place, comme Tricaret ou autre.

Quand on lit le récit de l’intégration d’Oxmo Puccino dans Time Bomb, on se dit que vous fassiez passer de vrais tests avant d’accueillir un nouveau membre dans le collectif. 
DJ Mars et DJ Sek avaient laissé à Ill et Cassidy la responsabilité de gérer le recrutement, un peu comme dans une boîte. À l’époque, ils étaient en avance sur la concurrence et reconnus par tout le monde. Alors, on savait qu’ils imposeraient un vrai niveau d’exigence. Time Bomb, après tout, c’est d’abord la réunion de grands talents et de grands passionnés, des rappeurs qui ne viennent pas forcément du même quartier et qui ne se connaissaient pas nécessairement avant. Par exemple, Booba et Ali, je ne les ai connus qu’au moment où Lunatic a rejoint le collectif. Notre but, c’était d’être le meilleur collectif de France, et pour ça, on aurait été prêt à traîner avec des rappeurs marseillais ou de n’importe où tant qu’ils répondaient à l’exigence Time Bomb. De toute façon, à l’époque, si tu avais un flow bien technique, c’est que tu étais ultra-fan de rap et que l’on ne pouvait que s’entendre. 

X-Men est devenu un groupe mythique aujourd’hui. Ill et Cassidy avaient quoi de plus que les autres, selon toi ?
Ils étaient vraiment impressionnants, dans le sens où ils parlaient plusieurs langues (l’allemand, le français, l’anglais, etc.), avaient un flow typiquement américain et une personnalité charismatique. Ill, par exemple, impressionnait tout le monde. Il était le seul à avoir ce talent et avait atteint un niveau de rap rarement égalé en France depuis. Il avait quelque chose d’insaisissable, quelque chose qui lui permettait d’emmener l’auditeur dans des mondes et des schémas de rimes que lui seul connaissait. C’était un ovni, et le fait que les X-Men n’aient pas connu le succès qu’ils auraient dû avoir, ça contribue au mythe.

Comment tu expliques que leur premier album, Jeunes, coupables et libres, n’ait pas répondu aux attentes ?
Les gens attendaient les X sur un autre terrain. On aimait leur côté freestyle, comme Retour aux pyramides. Le problème, c’est qu’ils sont arrivés avec quelque chose de plus social et ça a détonné.
X-Men

Dans une interview, Cassidy disait que la grande force de Time Bomb était justement que chaque membre du collectif parlait plusieurs langues. Ça rejoint ce que tu disais, non ?
Ouais, c’est tout à fait juste. On a toujours tendance à percevoir le monde qui nous entoure selon la langue parlée. Et comme il y a des mots qui ne se disent pas en mandarin ou en allemand, ça a forcément joué dans nos jeunes cerveaux.

En revanche, je ne savais pas qu’Oxmo Puccino avait écrit le refrain de Le crime paie de Lunatic…
Ouais, et ça prouve à quel point on se foutait de savoir qui écrivait quoi. On était dans une mentalité collective avant tout.

Au final, l’aventure Time Bomb est assez courte, non ? 
Ouais, ça a duré deux ans, à peine… Mais il s’est passé tellement de choses pendant ce temps que tout a été très intense. Tu sais, ce n’est pas pour rien si cette aventure occupe plus de 100 pages de mon livre, qui en contient pourtant plus de 400 et s’étale sur toute ma vie. Bien sûr, on pourrait se dire que c’est dommage que ce se soit terminé ainsi, Pit Baccardi m’en parle souvent d’ailleurs, mais je n’ai aucun regret, ni reproches à faire à quiconque. Tout était trop soudain, ça devait se terminer. On ne connaissait rien au business, on n’avait pas les armes que les producteurs ont aujourd’hui et on s’est fait avoir. À l’époque, peu de gens pouvaient nous donner des conseils. Il faut quand même se rendre compte que DJ Mars et DJ Sek, dont on parlait comme des anciens, n’avaient que 25 ans…. Comment gérer autant d’attente à cet âge-là ?

Le fait de n’avoir jamais réellement percé avec les Ghetto Diplomats ou la Famille Haussmann, c’est un regret ?
Non, aucun regret. Au fond de moi, je pense que je savais que c’était étrange d’avoir cette vie d’artiste à mon âge. Je n’étais pas à la recherche de ça. Je me donnais à fond hein, mais je n’étais pas prêt à être dans la lumière, je n’étais pas terminé, que ce soit psychologiquement ou émotionnellement, ce qui est pourtant essentiel quand tu souhaites vivre ce genre de vie. Du coup, j’ai peut-être mis en échec certains trucs, même inconsciemment. 


Tu as pourtant touché du doigt le succès lorsque le clip de Ghetto Diip 75 tourne en boucle sur des chaînes comme M6…
À ce moment-là, ouais, on sent que que l’on touche au but. Les médias en parlaient et des rappeurs comme 113, B2O, Pit Baccardi ou Jacky des Nèg’ Marrons nous disaient que l’on tenait quelque chose de fort. Seulement, un titre ne suffit pas. L’histoire a prouvé que si un groupe veut perdurer, il se doit d'enchaîner et de pousser les gens à l’écouter en permanence. Nous, on a manqué de morceaux de qualité, de maîtrise et de timing. Grâce à quelques roublardises, on avait pourtant énormément de budget pour produire ce fameux premier album, mais ça rejoint ce que je viens de te dire : au fond, je pense qu’on ne voulait pas être des stars du rap.

C’est pour ça que tu as fondé Haussmann & Miller avec le producteur Spike Miller ?
Un peu, oui : ça me faisait plaisir d’être dans l’ombre, c’était beaucoup plus simple à gérer. Ça me permettait de grandir de mon côté et de continuer à creuser différents aspects de mon inspiration musicale sans que l’on sache qui je suis. En plus, au-delà de la production, ça m’a aussi permis d’écrire certains textes pour d’autres artistes, comme Soprano, Alonzo ou Amel Bent, même si le projet a été tué dans l’œuf. Ça m’éclatait de me mettre dans la peau d’un autre artiste.
Couverture Kamal Haussmann Time BombTu as collaboré avec quasiment tout le rap français avec Haussman & Miller. Pourquoi avoir arrêté ?
Disons qu’il y avait un décalage avec la nouvelle génération de rappeurs. Ils avaient 20 ans, je les comprenais, mais je n’avais pas les mêmes attentes, ni les mêmes envies. Mais la vraie raison, c’est que je passais mon temps dans les contrats, à gérer la comptabilité et des documents de gestion. Ce qui n’a jamais été mon truc… Et puis je faisais beaucoup trop la teuf. Haussmann & Miller en a subi les conséquences : j’arrivais en retard aux rendez-vous, j’étais fatigué, donc peu dynamique, etc… Il fallait que je fasse le ménage, même si j’ai kiffé et ai mené la grande vie parisienne à cette époque.

Avec le recul, quel souvenir gardes-tu particulièrement en mémoire de toutes ces années ?
Ce qui me vient de plus mémorable, c’est cette rencontre avec Ill et Cassidy. La façon dont il m’expliquait la musique de Redman, la passion avec laquelle il me décrivait l’album Dare Iz a Darkside était une dinguerie. C’était une référence pour eux et il prenait un vrai plaisir à marquer les rimes du couplet, à déblatérer sur les temps, les backs ou l’interprétation du gars. Ce jour-là, il m’a tout appris. Et j’avais envie de le retranscrire longuement dans le bouquin, histoire que les gens ressentent cet amour qu’on avait pour le rap, qu’ils comprennent comment tout ça est né.