Comment va Éric Judor Le Bienveillant ?
Éric Judor :
Éric Jesus, tu veux dire ? Bah écoute, plutôt en forme, épanoui, heureux. Là, Canal+ vient juste de m’offrir des boules de Noël à mon effigie, donc je me sens important. D’ailleurs, je pense les accrocher sur mon sapin. Comme ça, mes gosses verront ma tête en permanence et se diront que j’ai dû bosser pour leur ramener tous ces cadeaux. Non, mieux, ils se diront je suis quelqu’un d’important. En toute humilité, bien sûr.

Puisqu’on parle de Noël, il paraît que tu regardes Le Grinch avec Jim Carrey chaque année à cette période ?
Tu me rappelles qu’il faut que je le regarde avant le 25 décembre, là… C’est vrai que j’aime beaucoup ce que propose Ron Howard dans ce film, et la performance de Jim Carrey est incroyable. À la fois naïve et terriblement juste.

Ça veut dire que tu es fan des films de Noël en général ? Ou c’est simplement ce film qui te chamboule ?
Honnêtement, il y a peu de films de Noël qui m’inspirent… Et tous ces téléfilms avec de la fausse neige sont juste atroces. Donc, soyons clairs, je refuserai de regarder TF1 et M6 à cette période tant qu’il n’y aura pas de la vraie neige dans leurs téléfilms.

Le fait de te surnommer «Éric Le Bienveillant», est-ce que ce n’est pas une petite pique au politiquement correct qui règne ces dernières années ?
Non, ce n’est pas orienté dans ce sens-là. C’est juste que c’est un sujet qui m’obsède et me questionne. Et puis ça me semble être un sujet typique de notre époque : la bienveillance, le karma, et avoir en retour ce que l’on a donné. Je sais que ma réponse est assez naïve, mais elle est sincère. 

Je me disais que ça pourrait être aussi un clin d’œil à la neuvième saison de Curb Your Enthusiasm, où l'on voit Larry David être frappé par une fatwa après une mauvaise blague…
C’est vrai que ça pourrait faire écho, mais il faut quand même rappeler que le politiquement correct n’a jamais été une ligne de conduite et ne m’a jamais réellement inspiré. Depuis le début, avec Ramzy, on est des sales gosses. On est les fous du roi, des gens qui se définissent avant tout par l’irrévérence. Là, dans la nouvelle saison de Platane, je suis la réincarnation d’Hitler dès le premier épisode. On peut dire qu’on commence très fort.

Tu cites souvent cette interview où Larry David et Ricky Gervais prétendent que l’on atteint l’apothéose de son humour passé la cinquantaine. Tu penses avoir atteint ton art du rire ?
Ma réponse est forcément très subjective, mais j’ai l’impression que je m’améliore, oui. En tout cas, on ne peut pas dire que je stagne ou que je fasse toujours la même chose. Là, j’ai l’impression que la troisième saison de Platane s’affranchit de mes inspirations (Curb Your Enthusiasm, The Office…). Pour tout dire, elle n’est même pas dans la continuité des deux premières saisons. De toute façon, j’ai toujours été assez libre sur cette série, et ce depuis le début. Canal+ ne m’a jamais censuré, et Platane a fini par s’enrichir de mes propres expériences. En revanche, si j’étais le public, je serais dégoûté d’avoir dû attendre six ans.

D'autant plus que la série débarque début décembre et ne pourra même pas figurer dans le top de fin d’année des médias français...
Putain, en plus, c’est trop mon objectif d’être dans les tops ! Je vais virer mon équipe marketing, c’est quoi ce boulot de merde, franchement ?

Ouais, je pense qu’il y a des moments où il ne faut pas hésiter.
Tous les deux ans, il faudrait faire table rase de son entourage : de ses collègues, de ses proches, de sa femme, de ses gosses. Comme ça, hop, tu es peinard ! Oh putain, tu la sens la réincarnation d’Hitler, là ? Moi qui m’était surnommé «Le Bienveillant» pour améliorer mon karma après avoir balancé plein de vannes sur tout un tas de gens…

Tu penses avoir beaucoup de choses à améliorer ?
Oh, tu sais, je pense être quasi-parfait. Dès que je rangerai correctement mes chaussures dans le placard une fois rentré à la maison, je pourrai dire que je le suis pleinement. En toute humilité, encore une fois.

Entre la deuxième saison et la saison tree de Platane, Dix pour cent est arrivé et a proposé une autre façon de raconter le milieu du cinéma français. C’est quand même marrant que deux des séries françaises les plus importantes des années 2010 abordent les coulisses de cette industrie, non ?
Hormis le fait que les deux séries abordent ce sujet et fassent appel à des guests stars, j’ai quand même l’impression qu’elles sont très opposées sur la forme et la façon de traiter leur sujet. Sinon, pour répondre à ta question, je pense que ça correspond à un besoin. Le fait de connaître la vie privée des stars, c’est un truc qui plaît, non ? C’est un sujet trendy, comme on dit chez les gens branchés.roulezjeunesse

Extrait de Roulez jeunesse

Pour Platane, ça se passe comment en salle d’écriture ? Tu bosses toujours en collaboration avec Hafid F. Benamar ?
Non, Hafid n’a pas bossé l’écriture de cette saison. D’ailleurs, c’était déjà un peu le cas lors de la saison précédente, où il n’avait écrit «qu’un» épisode. Donc, désolé, mais ça dégage. Hop ! Non, cette saison, je l’ai écrite avec quatre autres personnes, dont Thomas Bohbot et Baptiste Nicolaï. Tout le monde disait ce qui lui passait par la tête et on retenait les punchlines les plus fortes, les histoires les plus solides.

Ça n’est pas trop difficile de doser l’écriture d’un personnage un peu plus ancré dans le réel ? Sachant que tu as l’habitude de jouer des mecs assez peu nuancés.
C’était difficile au moment de la première saison, il y avait un vrai travail à faire. Mais là, on a fini par le trouver, cet équilibre. Même si ça faisait six ans qu’on n’avait pas bossé sur Platane, on était d’emblée dans le ton de la série au moment d’entamer l’écriture de ces nouveaux épisodes. On ne s’est pas cherché, et on s’est aussi permis plus d’envolées que sur les saisons précédentes. Tout simplement parce que c’est la surprise qui fait rire. Certains humoristes, dont je tairai le nom, continuent de développer année après année le même humour, mais c’est une grave erreur. Au bout d’un moment, les gens en ont marre de se faire servir systématiquement la même soupe. Ils ont envie de poulet, de dessert. 

Quelle belle métaphore culinaire !
T’as vu ça ? Et j’en ai d’autre : j’aurais pu dire que le fait de ne pas se renouveler, c’est rester bloqué à l’âge de glace. C’est refuser de s’adapter et, donc, s’exposer au risque de voir son style d’humour s’éteindre. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, d’une humoriste comme Blanche Gardin, qui refuse d’adopter un humour neutre ou fade. Elle est sans limite, expérimente sans arrêt, et c’est ce qui fait beaucoup de bien.

Personnellement, ça t’es déjà arrivé de vouloir tout plaquer pour aller expérimenter des rites chamaniques en Amérique du Sud comme ton personnage dans Platane ?
Non, parce que c’est un personnage de fiction. Ce qui signifie qu’il est assez éloigné de moi. Bon, il y a sans doute des peurs et des envies profondes en commun, mais c’est quelqu’un d’extrêmement menteur et machiavélique. Dans la vraie vie, je pense être cash. Je ne mets pas de coup de pression. Je suis un homme sage, droit et direct, je ne passe pas mon temps à menacer les mecs pour qu’ils tournent dans mon film comme le fait mon personnage, dont les méthodes employées se rapprochent de celles d’un fils de pute. (Rires) 

En revanche, impossible de ne pas penser à tes publicités pour EDF quand on voit ton personnage être obligé de réaliser des spots publicitaires pour des besoins alimentaires…
Tu sais que ça été une bénédiction de réaliser ces pubs ? Quand on m’a proposé d’être «égérie EDF», la condition était de réaliser tout ce travail dans les conditions de Platane. La série venait de s’arrêter, faute d’audience, et je voyais ça comme un moyen de développer un peu plus cet humour, de le rendre populaire et grand public. Et mine de rien, la visibilité offerte par ces publicités a recréé de l’attente et a permis à pas mal de gens de (re)découvrir les deux premières saisons. C’est comme si ce format de trente secondes, avec une chute à la fin qui te fait comprendre que c’est drôle, avait en quelque sorte traduit mon humour. Et, surtout, ça a remotivé Canal+ pour une troisième saison. 

Ce n’est pas trop frustrant de voir que tes projets ne connaissent pas un succès immédiat ? Qu’ils aient besoin de temps pour toucher véritablement le public ?
C’est marrant parce que ça m’arrive souvent de croiser quelqu’un qui me dit, tout content : «Purée, je viens de découvrir Platane». Il y a forcément un truc appréciable dans le fait d’être dans cette situation. Mais c’est aussi très compliqué. Parce que dans ce milieu, il faut un minimum de succès pour continuer à travailler. Les producteurs veulent des chiffres, des certitudes. Reste que je suis très fier de jouir d’une forme de longévité comme celle-ci, c’est rassurant de voir que mon humour vieillit bien et est toujours d’actualité. Problemos, par exemple, on peut continuer de le regarder aujourd’hui. Et je trouve que ce n’est pas rien à une époque où la comédie vieillit très vite.

Tu l’expliques comment ?
Tous les jours, des mecs tentent des vannes sur Internet. À l’époque, tu avais Fernand Raynaud qui arrivait avec un nouveau sketch tous les ans… On va dire que c’était plus facile de rester dans la tendance. Aujourd’hui, l’humour se recrée en permanence sur YouTube ou sur les réseaux.

C’est donc un exploit que tu sois encore là, près de 25 ans après tes débuts ?
Eh ouais, mon petit bonhomme ! Je vais tous les enterrer, crois-moi ! En vrai, oui, c’est extrêmement gratifiant, d’autant plus que les premiers retours sur la nouvelle saison de Platane sont assez élogieux pour le moment.

problemosExtrait de Problemos

Tu disais ne pas vouloir stagner. Le stand-up, ce n’est pas quelque chose qui te tente ?
Non, j’ai besoin d’un autre défi que la scène. Pareil avec les séries : j’en ai déjà fait trois (H, Moot-Moot et Platane), il est temps que je passe à autre chose. Ce que j’aimerais, c’est explorer le comique de répartie. C’est pourquoi on réfléchit actuellement avec Ramzy au développement d’un late show, où nous endosserions le rôle d’intervieweurs et déconnerions avec différents invités.

Le fait d’inviter Laurent Lafitte dans cette saison, c’est une manière d’annoncer votre duo dans Zorro ?
C’est une première étape, oui. Une manière de se flairer le cul et de faire un premier projet ensemble pour capter la complicité. 

Et le reste des invités ? Comment s’est fait le choix ?
Il y a d’un côté les vieux complices : Ramzy, Fred Testot ou Jamel, que je fréquente à nouveau et avec qui on a envie de faire tout un tas de choses. De l’autre, il y a des choix qui résultent d’une réflexion sur quelle personne l'on aurait aimé avoir, et qui nous inspire pour raconter telle ou telle histoire. Et puis il y a aussi des idées qui naissent de l’esprit tordu de tous les auteurs, comme cette envie de créer un crossover avec Le bureau des légendes, de loin la meilleure série française, en invitant Kasso (Mathieu Kassovitz, ndlr).

Ces derniers temps, Ramzy accepte des rôles nettement plus dramatiques. Ça t’attire, toi ? Quelque chose qui collerait un peu avec ce que tu as fait dans Roulez jeunesse ?
Honnêtement, je n’ai pas envie de trop m’éloigner de ce que je suis et de jouer au mec suicidaire… Ce n’est pas moi. Et puis ça m’ennuie de jouer des trucs dramatiques. C’est bête à dire, mais la vie est déjà assez merdique pour ne pas en rajouter. Si je peux faire rire, c’est déjà ça de pris. Et puis c’est déjà super qu’un des gars du duo aille sur ce terrain-là. D’autant que Ramzy sonne très juste dans ce genre de rôles.la tour

Extrait de La Tour 2 Contrôle Infernale. 

Tu penses parfois à ce que serait devenue ta vie si vous n’étiez pas montés sur scène avec Ramzy ?
J’aurais sans doute ouvert un bar en Guadeloupe, où je servirais des mojitos. Mais ma nature n’aurait pas changé : je continuerai de faire des vannes pour les quatre ou cinq habitués de l’établissement.

Ce à quoi tu es finalement habitué, non ? Quand on voit l’audience de tes films… 
Putain, 25 ans de carrière pour se retrouver au point de départ. Quelle tristesse ! (Rires) En tout cas, merci Brain, je vois qu’on sait dire au revoir aux artistes ici !