Après toutes ces années de carrière, à quoi bon continuer à donner des interviews ? 
Murray Head : Les journalistes auxquels je parle sont soit des gens qui ont fait un peu de recherches, soit des mecs à qui les rédacteurs en chef ont demandé de faire l’interview. Alors, forcément, ces derniers me posent les mêmes questions depuis trente ans : «Et vous préférez quoi, être acteur ou chanteur ?» Bordel… Je comprends pourquoi on me pose cette question, mais il n’y a pas de réponse simple à apporter. Pour moi, tout est lié, j’ai juste besoin de m’exprimer. Et c’est quand même marrant de se rappeler à quel point ces deux professions se sont méfiées l’une de l’autre pendant des années. Quand on sait qu’elles se nourrissent mutuellement ces derniers temps... Mais je crois que j’ai répondu là à une question que vous ne m’avez même pas posée. (Rires)

On va dire que vous vous êtes égaré…
En gros, faire une interview, ça répond au même besoin que de faire un film ou un album : c’est l’envie de s’exprimer. Sauf que là, on espère être confronté à des questions qui vont nous forcer à réfléchir. Mon père était comme ça aussi : il était metteur en scène de documentaires pour des enseignes, à une époque où l'on ne faisait pas encore de publicités, et il m’a appris à rechercher cet équilibre entre ce que l’on a envie de dire ou non.

Vous n'avez jamais été fatigué par cet exercice ? 
Non, je ne m’en suis jamais lassé, et vous savez pourquoi ?

Dites-moi.
Quand j’étais jeune, les journalistes ne s’intéressaient pas à moi. Ça fait à peine quinze ou vingt ans qu’on me sollicite. Avant, ça donnait même lieu à des situations embarrassantes. Une fois, par exemple, je participais à une conférence de presse lors du Printemps de Bourges. La fille qui assurait ma première partie a parlé pendant 15-20 minutes avant d’aller faire son soundcheck. Je prends sa place et là, silence total… C’était clair que les journalistes n’avaient aucune question à me poser. Alors, je laisse quelques secondes passer, puis je me suis mis à leur poser des questions. Je leur ai demandé pourquoi ils ne cherchaient pas eux-mêmes de nouveaux groupes, pourquoi ils attendaient qu’un festival fasse leur travail plutôt que de partir à la découverte de ces artistes sur les routes de France. Eux m’ont répondu qu’ils n’avaient pas assez d’argent. 

C’est étrange qu’ils n’aient rien eu à vous demander. Vous semblez pourtant être quelqu’un d’assez loquace…
Oui, mais j’ai quand même fini par comprendre que parler avec la presse, c'est un vrai métier ! Certains prennent des cours de communication pour réussir cet exercice et bien se vendre. Moi, je le prends comme un bonus, tout en sachant qu’une interview ne changera pas grand-chose. Vous savez, ma fille est attachée de presse, de Taylor Swift et de quelques rappeurs notamment, et elle me dit que vous recherchez surtout des histoires à raconter. Alors voilà, je suis là pour raconter mon histoire.
murraytresMurray Head dans Sunday Bloody Sunday, 1971. 

Pour éviter qu’elle soit mal comprise ? Un peu comme votre titre, Say It Ain't So Joe, qu’on a longtemps considéré comme une chanson d’amour ?
Ah, ça c’est quand même fou. Sous-prétexte que la chanson passait au moment des slows, on s’en est longtemps servi comme une excuse pour se tripoter en toute tranquillité, à l’abri des regards. Sauf que c’est un titre politique, qui traite de l’impuissance d’un individu face à un État. Je l'ai écrite en 1975, et ça correspondait à une rage que j'avais. Une rage que j'ai toujours, d'ailleurs.

Elle vient d’où, cette rage ?
De l’impuissance de l’individu à faire bouger les choses, justement. On nous sollicite pendant des mois pour avoir notre vote et, finalement, on a l’illusion du pouvoir pendant cinq minutes. Après ça, on se rend compte qu’on se moque de nous et que les mecs pour qui on a voté ou non ne font rien de ce qu’ils avaient promis. Ma rage est donc provoquée par l’injustice, et malheureusement, il y en a beaucoup. D’autant que ce n’est pas prêt de s’arranger quand on voit l’austérité dans laquelle est en train de sombrer l’Angleterre...

Votre dernier album date de 2012, et il s’agissait d’un disque de reprises. Ça ne vous fatigue pas de chanter continuellement les mêmes chansons depuis plus de quarante ans ?
Non, rien n’est fatigant, dans le sens où je fais ce que je veux. Oui, ce sont toujours les mêmes chansons, mais je ne décide jamais du set d’un concert avant de m'être d'abord promené dans la ville où nous jouons. Je m’adapte. Par exemple, quand on voit beaucoup de salons de coiffure et de pharmacies, on se doute qu’on va être face à un public de vieux ! (Rires) Mais ce n’est pas parce qu’une grande partie de mon public m’a découvert dans les années 1980 que je dois aller vers la facilité. Faire ce choix, justement, ce serait fatigant. Et puis ce n’est quand même pas de ma faute si les radios n’ont choisi que deux de mes morceaux parmi les 250 que j’ai composés… Alors, oui, il vaut mieux ça que rien, mais ça limite quand même beaucoup la vision que l’on a de moi.


Vous avez fait assez peu de clips et avez même déclaré que ce format avait détruit notre rapport à la musique… Vous ne pensez pas que ça aurait pu vous aider à promouvoir certains de vos morceaux ? 
Le clip ne vend rien. Il est là pour identifier l’artiste, pour permettre aux gens de voir l’artiste qui chante la chanson qu’ils aiment bien. Mais ça ne paye rien. Moi-même, je ne passe pas mes journées à regarder des clips, donc ça ne m’intéresse pas. D’ailleurs, je viens de m’acheter un jukebox. Ça m’a permis de ressortir tous mes vieux 45-tours et de me reconnecter avec tout ce qui m’excitait à l’époque. 

Vous êtes nostalgique, en fait ?
La nostalgie, chez moi, ne dure qu’un temps. Disons qu’elle m’intrigue. Il y a quelques années, par exemple, j’ai donné un concert au Stade de France avec les mecs des années 1980. J’étais intéressé par l’idée de comprendre ce que les gens recherchaient dans ce type de concert. Alors, après ma performance, je suis descendu dans le public et j’ai compris que la majorité des gens souhaitaient avant tout voir comment un artiste avait pu changer physiquement. Une fois qu’ils l’avaient identifié, ils tournaient le dos à la scène et se mettaient à danser. Les gens viennent à ces concerts pour combler un truc lié à leur jeunesse, un souvenir que des labels comme Universal ne manquent pas d’exploiter. Ils ont usé le fil des compilations, alors les tournées hommages, c’est un nouveau filon pour eux. 

Mais vous, votre nostalgie, elle se manifeste comment ?
Disons que je suis entouré par une sorte de nostalgie, mais ce n’est pas la mienne. Chez moi, j’ai des meubles anciens. Mais ce sont ceux que j’ai depuis des années, pas ceux que l’on vend pour des sommes incroyables dans des rayons «vintage». On va dire que je vis avec le passé autant qu’avec le présent. 

Vous disiez réécouter vos vieux 45-tours actuellement. Comment êtes-vous tombé dans la musique ?
Après la Seconde Guerre mondiale, on était surprotégés et on avait envie de vivre, de s’affirmer. Les Anglais ont alors pris le blues comme quelque chose de primal, un moyen de se rapprocher les uns des autres : ce n’est pas pour rien si les mecs se faisaient pousser les cheveux et mettaient des trucs très colorés, en dentelle même parfois, tandis que les filles portaient des complets et s’affichaient les cheveux courts. Ce rapprochement, c’était un besoin de se comprendre. Mais on ressentait aussi un réel enthousiasme pour cette musique toute simple, qu’on pouvait jouer nous-mêmes et à laquelle on s’identifiait. Personnellement, j’étais au premier concert d’Hendrix à Londres, celui avec Johnny dans le public. On avait un tel besoin de s’exprimer qu’on ne pensait qu’à ça. 

C’est pour ça que vous vous êtes mis à la guitare ? Par envie de vous exprimer ?
En vrai, un pote à moi avait appris trois accords et cartonnait auprès des filles. Alors, je me suis dit que j’allais apprendre quatre accords et que ça allait marcher encore mieux pour moi. Sauf qu’il ne s’est rien passé… J’ai compris que mon ami était plus beau que moi, que ce n’est pas la guitare qui faisait tout. Alors, j’ai commencé à écrire des chansons contestataires, un peu comme Pete Seeger. Il y avait un tas d’artistes qui nous inspiraient beaucoup à l’époque, ça m’encourageait et la musique a fini par absorber cette rage dont je parlais tout à l’heure.

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Affiche promotionnelle de La Mandarine, 1972. 

Et au moment de vous installer en France, vous recherchiez quoi ?
Ça s’est fait petit à petit. À 4 ans, mes parents m’ont envoyé au Lycée Français de Londres pour devenir bilingue. Mais je faisais de l’asthme et le médecin voulait que je reste à la maison. À 7 ans, j’y suis malgré tout retourné, et j’ai reçu trois ans d’éducation française. Ce qui ne reste pas un grand souvenir : je trouvais qu’il n’y avait aucun respect pour l’élève. Ma professeur, Madame Sérieux, me tapait devant toute la classe, et j’ai fini par comprendre qu’il y avait une notion d’humiliation dans l’éducation française, là où les Anglais se contentaient d’une punition corporelle. Ce qui n’est pas top non plus, mais moins traumatisant psychologiquement (l'Angleterre ayant tout de même longtemps puni ses élèves à coups de la célèbre spanking paddle, ndlr). Bref, ce n’est pas étonnant que Mai 68 soit apparu, finalement...

Si l'on se fie à ce que vous dites, on se dit que vous n’aviez pas vraiment de raison de venir vivre ici…
Oui, c’est parce que je n’ai pas terminé mon histoire ! (Rires) Avec mes parents, on passait tous les étés dans des campings de France à visiter des ruines, des cathédrales et des églises. Or, moi, je voulais simplement draguer. Ce qui était impossible en changeant tous les quatre jours de camping. J’avais à peine le temps de commencer à connaître et à séduire les filles avec ma guitare qu’on repartait déjà. C’est dire si la France était synonyme de frustration pour moi… D’autant que le Jura ou le Massif Central ne me touchaient pas, j’étais très attaché à mes racines anglaises. Sauf qu’un jour, j’ai eu l’occasion de venir seul en France pour le tournage d’un film avec Brigitte Bardot (À cœur joie, de Serge Bourguignon, ndlr). Je découvrais ce pays de manière différente. Ensuite, j’ai tourné dans La Mandarine, où j’avais un appartement à Paris, et je suis tombé amoureux de la vie française. Le fait que les Français aient toujours été plus réceptifs à ma musique que les Anglais, ça a également joué, bien sûr.

Vous avez des souvenirs de concerts marquants, de par chez nous ? 
Dans les années 1980, je jouais à Lille, et les mecs de la sécurité interdisaient aux spectateurs de venir avec leurs flingues et leurs couteaux. Je pensais que c’était une blague, mais j’ai été bien surpris quand j’ai vu le nombre incroyable d’armes dans le carton… À un moment, il y a même eu une embrouille entre deux promoteurs, et une bombe lacrymogène a explosé. J’ai compris ce jour-là que que c’était super dur de chanter correctement sous l’effet d’une bombe lacrymogène. 


Après cinquante ans de carrière, j’imagine qu’il y a des choses que vous regrettez également, non ? 
Ça m’énerve parfois de ne pas avoir assez de culture anglaise, et pas assez de culture française. Je n’ai pas été assez érudit, j’aurais dû chercher à m’investir davantage. Mais je n’ai pas vraiment d’autres regrets. Plutôt des envies, comme de composer un dernier album et d’écrire un roman pour raconter tout ce que je suis en train de vous dire.

Au cours de votre carrière, vous avez connu Brigitte Bardot, Jean Rochefort, Patrick Dewaere, Fabrice Luchini et même chanté une chanson composée par Paul McCartney. Est-ce qu'il y a eu une rencontre plus déterminante qu'une autre ?
Peter Finch, sans hésitation ! Sa belle-mère l’avait emmené en Inde et l’avait déposé dans un monastère bouddhiste. Il a voyagé en Australie et a eu une vie de comédien là-bas. Il a tourné avec Vivien Leigh et Laurence Olivier, notre Jean Rochefort à nous. En quelques années, Peter est devenu une grande star, il a remporté de très grands prix, mais il avait l’intelligence de se moquer de tout quand je l’ai rencontré. Un aborigène lui avait appris à disparaître, à vivre reclus, et son style de vie m’impressionnait. J’ai le plus grand respect pour lui. peterfinch

Peter Finch et Murray Head dans Sunday Bloody Sunday, 1971. 

Vous avez également collaboré avec David Gilmour, non ?  
On s’est rencontrés par hasard sur une île à côté de Rhodes. On était en vacances, on a discuté et on s’est rendu compte qu’on était nés à un jour d’intervalle. Je lui ai proposé de faire un solo de guitare sur l'un de mes disques, mais il m’a dit qu’il n’avait pas le temps. C’était une chanson sur la façon dont les riches ont volé nos vies… Mais je le comprends : ces musiciens n’ont jamais le temps de rien. Ma femme, par exemple, a travaillé en tant que styliste pour Paul McCartney. Du coup, nous étions invités à des fêtes chez eux. Mais on n’a jamais pu sympathiser. Ils sont tellement sollicités qu’ils n’ont que cinq minutes à t’accorder. Ils descendent à ton niveau pendant ce temps parce que ce sont des gens intelligents et respectueux, mais ils remontent aussitôt la conversation terminée. Ce ne sont pas des amitiés qui peuvent s’inscrire dans le temps. Et puis il ne faut pas oublier que je ne suis que Murray Head : un petit chanteur anglais qui parle français.

++ Murray Head sera en concert le 28 mars à l'Olympia et si vous êtes ici, c'est que vous savez y faire avec un clavier, alors procurez vous vos places par là

Crédit photo de une : Murray Head dans The Family Way.