Barbara tu n’as pas fait les quatre-cents coups*, juste chouré un disque à la Fnac des Halles, en 2000, le jour de ton anniversaire.
Barbara Carlotti : Je suis une solitaire, j’étais donc seule ce jour-là, pas de mec, fauchée… et puis j’ai voulu me faire plaisir, un vrai cadeau. J’ai donc embarqué le plus discrètement possible (je n’étais pas douée car je ne faisais jamais ça) cet album de Katerine et Anna Karina, Une histoire d’amourDepuis mon adolescence j’adorais Anna Karina, chez Godard mais aussi dans Anna. Avant, j’avais rencontré Katerine, et puis c’est un peu plus tard, au festival Mythos à Rennes, à la sortie de mon album L’Idéalque nous nous sommes vraiment connectés. On était assez timides tous les deux - mais le fait qu’il soit aussi timide que moi, ça rendait les choses plus faciles. Depuis, même si on ne se voit pas souvent, on est devenus très copains.
photo_BCPlippe_Catherine-640x425 (1) (1)Et donc, les vigiles t’ont emmenée?

Oui, j’allais sortir tranquillement après avoir gratté le code-barres et puis… au petit poste situé à l’époque aux Halles, je me suis expliquée, les larmes aux yeux et ça n’a pas été un moment facile.

Mais ce chapardage annonçait un beau cadeau.
En effet, quelques années plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Anna Karina en personne pour l’enregistrement de La Petite Sirènecomposé par Philippe Eveno. C’est son agent qui m’avait contactée pour ce beau projet de conte pour enfants revisité en comédie musicale. J’ai été très impressionnée d’enregistrer avec elle, alors qu’Anna était simple, joyeuse et détendue. 

Et dans le casting, on retrouve Katerine. 
Et aussi Jeanne Cherhal, Edie la fille de Philippe Katerine…. alors que c’est l’agent d’Anna Karina qui m’a appelée. Je devais jouer ce rôle un peu extravagant de riche Américaine et prendre un accent, je n’avais jamais fait un truc pareil. Et puis j’ai fini par leur raconter cette histoire de Fnac, mais après l’enregistrement. 

Dans la série prémonitions, elle est aussi dans Anna, cette blonde américaine…
Oui, décidément ! Mais ce qui m’a toujours plu chez Anna Karina, c’est qu’elle sait tellement bien incarner l’amour… un amour candide. Mon film préféré de Godard c’est Alphaville, avec Eddie Constantine où elle découvre l’amour. Elle est extraordinaire quand elle chante dans les films, avec son petit accent et sa voix hyper-naturelle. Et puis elle est tellement touchante, avec cette grâce incroyable. Tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait est hyper-gracieux. Et puis clownesque aussi - elle avait voulu être clown plus jeune. Quand j’ai eu l’occasion de la rencontrer c’était presque irréel. Elle a toujours fait partie de quelque chose de très intime dans ma vie et je n’aurais jamais imaginé la voir en chair et en os. Ça m’a fait ça aussi avec Daho ; je ne me suis jamais permise de projeter des choses avec les gens que j’admirais.
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Et ce jour-là, c’était la rencontre au sommet.
J’étais dans mes petits souliers, elle était très chaleureuse, elle riait et parlait beaucoup… Quand je l’ai recroisée après l’enregistrement, elle était charmante, avec ce truc de faire toujours attention aux gens. Elle a toujours été super libre ; quand elle danse aussi, elle sait s’abandonner complètement. Et quand on n'est pas libre on ne peut pas y arriver. Mais malgré son côté rieur, il y avait aussi quelque chose de mélancolique chez elle, dans Bande à part en particulier. Elle était tout simplement elle-même, et donc elle était sublime. 

Et très indépendante de ce qu’on pourrait attendre d’une femme, surtout à l’époque.
Oui mais surtout humble et reconnaissante. Quand elle dit de Godard dans les interviews de l’époque «il m’a tout appris», elle est heureuse. Elle voulait chanter, danser, et on lui permettait de le faire. Elle était un peu fofolle aussi, avec cette espèce de joie débordante, une forme de légèreté super belle. 

À
 propos de folle, on finira l’entretien sur ce petit bout de dialogue (encore prémonitoire pour Barbara, qui a ri car elle ne s’en souvenait plus) trouvé dans Anna :

Serge (Jean-Claude Brialy) : Pour le moment, je suis fou et ça me prend tout mon temps. 
Anna : Vous êtes fou ? C’est épatant. Moi, je ne suis pas folle et c’est assommant. 

++ Barbara a aussi fait le mur en Corse quand elle avait 14 ans. Elle en a réalisé un court-métrage, 14 ans, qui sera diffusé sur Canal+ du 1er au 8 février 2020 dans la collection des courts-métrages de comédie musicale ainsi qu’au Festival Fame à la Gaîté Lyrique le 15 février. Un petit côté Nouvelle Vague aussi car ces trois adolescentes, qui ne sont pas actrices professionnelles, ont cette même fraîcheur et cette spontanéité que l’on retrouve chez Anna Karina.

Propos recueillis par Fleur Offwood // crédit photo : Arnaud Rodriguez.