A priori, un trio new-yorkais qui n’a connu qu’un demi-succès en France en 1991 avec une reprise de Julien Clerc (A Place For Me) n’a pas vraiment les arguments pour accéder au statut de groupe culte. Et en soi, c’est vrai que cette cover n’a rien de franchement exceptionnelle. Sauf que l’histoire des Comateens s’est avant tout écrite une dizaine d’années plus tôt.

Pour comprendre l’importance des New-Yorkais, il faut en effet remonter à 1979. La Big Apple est alors convertie au punk, le CBGB fait crisser les dents des réactionnaires en même temps que les guitares des gratteux et, entre débrouillardise et activisme, la scène musicale de la ville semble avoir trouvé le parfait équilibre pour faire fantasmer le monde entier. Les Comateens, eux, sont avant tout une affaire de famille : il y a Nic North à la basse, son petit frère à la guitare (Oliver North) et sa petite copine de l’époque, Ramona Jan. À ce trio vient s’ajouter Lyn Bird, recrutée davantage pour la singularité de sa garde-robe (paraîtrait qu’on la surnommait «l’oiseau androgyne») que pour son talent derrière les synthés.

Mais le quatuor ne dure qu’un temps :  n’étant plus la seule qui aille dans la vie de Nic, Ramona Jan dit bye-bye à tout le monde après seulement quelques concerts, laissant ses comparses poursuivre l’aventure en trio. Tant pis pour elle : bien décidés à percer, Nic, Lyn et Oliver enchaînent les performances (au Mudd Club, au Hurrah, au Peppermint Lounge) et se mettent à rêver d’un destin où ils incarneraient l’avant-garde new-yorkaise.

C'est malgré tout en France que les Américains rencontrent le plus d'attention, et notamment auprès de Fabrice Nataf, futur directeur artistique de Virgin, qui les signe rapidement sur son label (Call Me) et leur promet de produire leur premier album. Avec les moyens de l'époque : 3 000 dollars de budget, un studio 8-pistes à disposition et une pochette semblable à celle de Taxi Girl - normal, les deux groupes collaborent alors avec Jean-Baptiste Mondino. Le trio comprend surtout la nécessité d'effectuer des reprises - de Bowie (TVC 15), du générique de Munster's Theme et de Lovin' Spoonful (Summer In The City) - histoire d'attirer l’attention. En vain : Comateens ne rencontre pas son public. Les médias, eux, parlent d’un succès d’estime, une façon polie de dire qu’un disque n’a pas vraiment explosé le compteur des charts.

À l'époque, malgré l’originalité de leur lineup (zéro batterie, une boîte à rythmes), c'est surtout leur look qui retient l’attention : ces costumes noirs qui renforcent l'austérité de leur attitude, ces coupes de cheveux qui flirtent avec le kitsch et ce regard typiquement new-wave, celui de jeunes gens modernes qui ne peuvent s'imaginer interpréter un morceau autrement que l'air déphasé. D’un point de vue musical, la réaction du public est en revanche aussi compréhensible que totalement injuste. Compréhensible, car, esthétiquement, Comateens ne se démarque pas des codes de l'époque. Injuste, car ce premier album offre malgré tout un joli trip dans l'histoire de la new-wave, qui remonte au croisement des années 1970/1980 et à une pop jouée la mine en berne, en quête de romantisme adolescent, de symphonies naïves, de lignes de basse bondissantes et de riffs aiguisés. Avec, comme indéniable tour de force, ce Late Night City, typiquement le genre de morceau né du désœuvrement mais indéniablement voué à susciter des liesses communicatives dans les lieux undergrounds du monde entier.

Il faut malgré tout attendre 1983 et la sortie de Pictures On A String, enregistré au Powerplant Studio de Londres par Norman Mighell (repéré aux côtés de Joe Jackson ou Bob Marley), pour que la réputation des Américains dépasse le cercle des magazines spécialisés. Partager l'affiche aux côtés des Ramones, James Chance ou Klaus Nomi, c'est bien. Mais les Comateens nourrissent de plus grandes ambitions et souhaitent conquérir les foules du monde entier - Overseas était d'ailleurs l'un des titres forts de leur premier album. Pour cela, Pictures On A String s'appuie sur une production plus affirmée, qui impose un style sans cette crainte débile de céder à l'extravagance, sans obéir à ce choix absurde entre la malice et la noirceur. Parmi les douze titres regroupés par Virgin, on distingue même des tubes potentiels, tous plus ou moins en phase avec certaines tendances de l'époque : tandis que Get Off My Case puise son sens du groove dans le hip-hop new-yorkais d'alors et que et que The Late Mistake tente d'écrire une musique dansante à partir d'une matière rock, Cold Eyes emprunte aux Korgis son sens du refrain suave et Cinnamon multiplie les clins d'œil à Prince.

Autrement dit, la musique des Américains n'est plus en état d'urgence, sans répit ni concession. Elle cherche la sophistication, multiplie les références à d'autres eshtétiques (la no wave, notamment) et déploie un sens du rythme bien plus complexe que l’évidence des mélodies ne pourrait le laisser penser. Dans l'attitude, en revanche, les trois comparses restent fidèles à ce qu'ils sont. C'est au public de s'adapter, de «faire avec» comme l'affirme le titre de leur troisième album (Deal With It). Pour celui-ci, le trio a le droit à plus de moyens. Alors il s'en donne à cœur joie : il recrute un batteur (Chuck Sabo) et débarque à Miami, des idées plein la tête au moment d'entrer en studio avec Peter Solley (Motörhead, The Romantics…). On est alors en 1984, et cela s'entend : les mélodies sont blindées de tics synthétiques, les arrangements sont parfois grossiers et les emprunts au funk sont de plus en plus évidents. Au point de considérer Deal With It comme une version alternative et bas de gamme de l’album éponyme des B-52's ? C'est ce qu'on leur reproche à l'époque, et la pochette de l'album renforce cette comparaison. Heureusement, donc, que des singles comme Don’t Come Back permettent d’affirmer un vrai talent de mélodistes.

Ça n’empêchera pas les Comateens de se séparer en 1985 - Lyn et Nic sortiront toutefois un ultime disque sous le nom de West & Byrd, en hommage à Oliver, décédé en juin 1987 - , mais ça permettra au moins à Nic de bosser auprès d’Étienne Daho dans les années 1990, pour qui il compose la musique de Soudain et avec qui il enregistre au moins deux titres : l’inédit Sleep et une reprise de Sally Go Round The Roses des Jaynetts.

Comateens & DahoDans une interview pour Magic en 2002, celui qui est tombé pour la France disait d'ailleurs que ça lui arrivait encore de ré-écouter le premier forfait des Comateens et qu'il le trouvait toujours «hyper moderne». Dix-sept ans plus tard, grâce à Tricatel, qui ré-édite les trois albums des New-Yorkais, on se rend compte que le constat est toujours aussi vrai.

++ La triple ré-édition de la discographie des Comateens par Tricatel est disponible ici.

Crédits photo : Stéphanie Chernikowski.