À la manière de ce qu’il s’écrit dans Métal Hurlant, Ah! Nana propose également des portraits ou des chroniques d’albums, avec une préférence toutefois pour les entités essentiellement féminines : Blondie, The Slits, The Runaways ou même Patti Smith. Des choix pas si étonnants quand on sait qu’un certain Philippe Manœuvre, sous le pseudonyme de Janie Jones, est nommé secrétaire de rédaction à partir du sixième numéro. Reste qu’Ah! Nana, majoritairement composé de bandes dessinées, se veut avant tout le porte-parole de la condition féminine. Sans doute est-ce pour cela que la revue s’intéresse au cas de ces hommes non condamnés malgré les plaintes de leurs femmes pour maltraitance. Sans doute est-ce pour cela qu’une dessinatrice telle que Nicole Claveloux choisit dans un numéro de représenter une petite fille dans l’attente de ses premières règles pour avoir une sexualité. Sans doute est-ce pour cela, enfin, que le neuvième numéro, consacré à l’inceste, est censuré pour pornographie, mettant un terme à une aventure sur laquelle reviennent aujourd’hui trois de ses activistes : Nicole Claveloux, Chantal Montellier et Catherine Sigaux, plus connue sous le nom de Sotha.

Comment avez-vous intégré l’équipe d’Ah! Nana ?
Nicole Claveloux : En 1976, Jean-Pierre Dionnet (co-fondateur de Métal Hurlant, ndlr) m’a téléphoné pour que je participe au n°1 d’Ah! Nana. Je faisais des BD pour enfants chez Bayard Presse, dans Okapi. J’ai été très contente d’aller faire un tour chez les adultes ! Ma première BD adulte était une parodie d’un conte de la Comtesse de Ségur, Histoire de Blondine, que j’ai odieusement caricaturé en Histoire de Blondasse, avec des dessins à la plume d’un style gothico-féerique.
Catherine Sigaux (Sotha) : La fille de Jean-Pierre Dionnet est venue me voir dans l’idée de faire un peu la nique à Métal Hurlant. C’était le début du féminisme, j’étais un peu militante et l’équipe était sympa.
Chantal Montellier : J’y suis entrée par un biais un peu particulier : le dessin de presse politique. Alors que j’étais professeur d’arts plastiques, j’ai sympathisé avec un collègue, qui par ailleurs était journaliste et responsable de l’organe de presse de la Confédération Nationale des Travailleurs (CNT). Grâce à lui, j’ai pu réaliser et publier des dessins sur l’actualité du moment, devenant ainsi la première dessinatrice politique française. À l'époque, seuls les hommes faisaient du dessin politique. En parallèle, je publiais aussi quelques courtes bandes dessinées dans Charlie, en version mensuelle. Mon nom commençait donc à être visible et reconnu. C'est à ce moment-là, au milieu des années 70, que les Humanoïdes Associés ont fait appel à moi pour Ah! Nana. Je les trouvais un peu opportunistes, surfant sur la vague féministe, mais c'était l'occasion de publier dans un journal au féminin. Alors, je me suis lancée.

Les réunions de rédaction se déroulaient dans quelles conditions ? Vous étiez impliquées dans le choix des thèmes ?
Chantal Montellier : C’était beaucoup les garçons qui s’occupaient du journal. Ils géraient déjà Métal Hurlant, et Ah! Nana n’était finalement que la petite sœur de ce journal. C’est donc Jean-Pierre Dionnet, le directeur du journal, et Philippe Manœuvre qui pilotaient le tout. Avec l’épouse de Dionnet, Janic, et la collaboration de la compagne de Jacques Tardi, Anne Delobel. Les journalistes étaient conviés aux réunions de rédaction, mais aucune des dessinatrices, à ma connaissance, n’était invitée.
Nicole Claveloux : Très honnêtement, je ne participais pas aux réunions de rédaction, ni au choix des thèmes, ceux qui sont apparus à partir du n°3, annoncés dès la couverture. Ces thèmes concernaient surtout les pages écrites, assez nombreuses, les articles divers et parfois quelques BD. Mais je n’ai pratiquement jamais suivi ces thèmes. J’amenais mes BD qui, souvent, n’avaient rien à voir.
Sotha : On travaillait un peu avec les mêmes gens qu’à Metal Hurlant, donc il y avait beaucoup de bienveillance, très peu de misogynie. Cela dit, j’ai participé aux réunions de Charlie pendant deux ou trois ans, et je ne peux pas dire qu’ils faisaient attention à moi… Là, j’avais plus l’impression d’être à l’école : tous les mois, on me donnait les thèmes et je devais faire un truc adapté à ce sujet. Ça me tuait, j’avais l’impression d’avoir des devoirs à faire.
Chantal Montellier : On tenait sans doute là les limites de ce journal, alors que c’est toute de même grâce à Trina Robbins, une femme, qu’Ah! Nana s’est fait. C’est un peu comme si les dessinatrices étaient reléguées à la seule production. On ne se rencontrait jamais, l’équipe rédactionnelle et les bédéastes, ni même les bédéastes entre elles. Chacune dessinait dans son coin. Et les coins étaient très éloignés les uns des autres : les unes en France, à Paris, en province, d’autres en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis.

Ah! Nana - n°6

Les thèmes des numéros étaient toujours très marqués (le néonazisme, l’homosexualité, l’inceste,…). Vous sentiez qu’il y avait la volonté de choquer, de créer la polémique ?
Chantal Montellier : J’étais plutôt en désaccord avec la ligne éditoriale. Pour moi, celle-ci était plutôt commerciale et accrocheuse. Pour les unes, par exemple, il aurait fallu mettre davantage en exergue les dessins que publiait le journal plutôt que ceux, très publicitaires, réalisés par des personnes extérieures à la rédaction. Mais bon, on n’avait pas trop notre mot à dire, c’était “dessine et tais-toi”.
Nicole Claveloux : Comme je n’étais pas dans le secret de la rédaction, je ne sais pas comment s’effectuaient les choix. Mais je crois que la volonté de choquer, de provoquer, étaient là, ainsi qu’à Métal Hurlant. Moi, je me tenais un peu en dehors, par timidité et asociabilité, non désir de groupe. Et je n’aime pas spécialement provoquer… Si ça arrive, ce n’est pas mon but.
Chantal Montellier : Il n’y avait pas de censure nous concernant, mais nous n’étions jamais consultées pour les unes. Des couvertures qui, selon moi, étaient d’ailleurs assez racoleuses. Comme lorsqu’ils ont abordé le sexe et les petites filles. Forcément, ça allait augmenter les ventes, mais également interpeller la commission de censure.

De votre côté, vous souvenez-vous des thèmes sur lesquels vous avez écrit / dessiné ?
Nicole Claveloux : Oui, après un conte revisité, Histoire de Blondasse, il y a eu dans le n°2 : La Conasse et le Prince Charmant, une réflexion aigre et pessimiste sur ma vie ! Puis de nouveau une parodie de conte de fée, Planche Neiche ; puis dans le n°4, dont j’avais fait les couvertures sur le thème de «la mode», les deux Récidébiles, inspirés par des rêves. Dans le n°5, Le Petit Légume, un récit philosophique très profond ! Pour le n°6, j’ai un peu suivi le thème qui était «Les petites filles» avec Une gamine toujours dans la lune, d’après des souvenirs d’enfance revisités. Dans le n°7, Bavardages souterrains parle de mes angoisses dans la vie sociale... Le n°8, Histoires de clounes racontent les hauts et les bas des histoires d’amour. Le 9, c’est un scénario écrit par Patrick Cothias que j’ai illustré : Histoire d’eau.
Chantal Montellier : Sous Giscard, les bavures policières étaient régulières et nombreuses. Alors, j’ai fait une série là-dessus, Andy Gang, une sorte d’Inspecteur La Bavure. Nicole, elle, avait détourné l’imaginaire féérique du prince charmant. Cécilia Capuana avait une production très personnelle et féministe. On creusait notre sillon. Les thèmes étaient pour les journalistes.
Sotha : Personnellement, j’écrivais assez facilement, et n’ai jamais eu de retombées négatives ou de censure. Mes thèmes, c’était notamment sur la femme au foyer ou sur l’indépendance des femmes. Bon, ce ne sont pas mes écrits qui ont fait évoluer quoique ce soit… Ce qui a fait évoluer la situation, c’est le monde. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, beaucoup peuvent se reconnaître dans le combat des uns et des autres et se connecter entre eux.

Ah ! Nana - N°5

La revue est l’une des premières à tenir un propos féministe en France, au sein d’une époque où l'on va voir apparaître différentes publications (Les Nouvelles Féministes, Les Pétroleuses, Le Torchon Brûle, etc.). Comment l’expliquez-vous ?
Nicole Claveloux : Il faut bien un commencement. C’était en pleine époque des fanzines et du MLF. Jean-Pierre Dionnet dirigeait Métal Hurlant, sa femme Janic Guillerez a créé Ah! Nana et l’a dirigé pendant les 9 numéros.  Mais je trouve que c’était plutôt un espace de liberté où les femmes qui écrivaient et dessinaient pouvaient s’ébattre sans forcément être toutes des militantes aux dents acérées !
Chantal Montellier : L’idée, c’était d’avoir un support à nous. À l’époque, c’était très difficile pour une femme d’être publiée. Surtout dans le milieu de la BD, quasi-exclusivement masculin. Les femmes étaient encore cantonnées aux dessins pour enfants… Mais à ce moment-là, le vent de la libération féminine soufflait encore. On ramenait donc un imaginaire féminin et un autre regard sur la société et sexualité. Une fois le virage libéral entamé au début des années 1980, ce n’était plus la même histoire : le MLF s’est embourgeoisé, tout est rentré dans l’ordre et le côté agitprop a disparu. On n’avait plus la spontanéité et la liberté des années 1970.

C’est vrai qu’on a l’impression que le contexte de l’époque (l’après-68, les années 70) était favorable à l’émergence d’une telle revue…
Chantal Montellier : 1968, ça été la libération d’une parole, d’une pensée et d’une colère. Le mouvement ouvrier, les homosexuels, les femmes : tout le monde a commencé à se faire entendre. Du côté des femmes, par exemple, les Éditions des Femmes publiaient des BD à l’époque. Moi-même, j’avais réalisé Odile et les crocodiles, en coédition avec la collection Mille et Une Femmes du Mercure de France.
Nicole Claveloux : À l’époque, il me semble qu’il y avait plus de liberté, malgré une certaine censure. Ah! Nana, par exemple, a été interdit aux mineurs à la suite du n°8. Mais c’est vrai qu’il y avait moins de politiquement correct qu’aujourd’hui.
Sotha : Il y avait une universalité de la pensée, et pas de barrières. Nous, on n’était pas le conflit. C’était plutôt du genre : ouvrez vos oreilles et discutons. Aujourd’hui, le féminisme est devenu un combat. Nous, on le voyait davantage comme une prise de conscience. On ne se posait pas la question de l’égalité salariale, on était déjà contentes d’avoir un travail.

À l’époque, vous touchiez combien pour toutes ces collaborations ?
Sotha : Oh, je dirais 900 anciens francs, soit l’équivalent de 15 euros.
Chantal Montellier : Oui, on était plutôt pas mal payées.

La revue n’a finalement existé que deux ans. C’était une fin inévitable ?
Nicole Claveloux : À l’été 78, Ah! Nana a été interdit aux mineurs. Pour une revue de petit tirage, c’était mortel...
Sotha : Et pourquoi ça été interdit à l’affichage ? Je ne vois pas pourquoi, on ne faisait rien d’interdit. On voulait faire un journal normal et agréable à lire, pas forcément polémique. On avait une envie d’écrire sur ce qu’on ne pouvait pas dire ailleurs. 
Chantal Montellier : Ah! Nana a été frappé par la censure alors que c’était d’une innocence complète par rapport à ce qui se faisait à l’époque. On n’appelait ni à la violence, ni à la pornographie. Malheureusement, dès lors qu’on a été interdit en kiosque, on était mort. D’autant que le journal n’était pas au top des ventes non plus… Et puis il faut aussi préciser que les éditeurs ont pas mal flambé. Dionnet voyageait en Concorde et louait un hôtel particulier dans le 16ème. Ils faisaient de très nombreuses soirées aux Bains-Douches, et ailleurs, ils avaient une table ouverte chez de grands restaurateurs, la brasserie Flo, par exemple. Alors...
Sotha : L’arrêt d’Ah! Nana correspond aussi à la fin d’une grande époque libertaire. Je viens du théâtre, et on ressentait là un vrai tournant : alors qu’on avait connu le Magic Circus, le Splendid et les années folles du Café de la Gare, bref, que des gens bien décidés à ne pas obéir, on sentait que ça commençait à rentrer dans le rang, qu’il fallait désormais répondre à des schémas.

Vous trouvez que les choses vont mieux depuis la fin des années 1970 ? D’un point de vue politique, mais aussi du point de vue du féminisme ?
Nicole Claveloux : Ce n’est plus le nu qui est montré du doigt, mais les scénaristes et les dessinateurs se censurent machinalement pour respecter une certaine bien-pensance. Et si un jour il y a des quotas, comme on voudrait le faire dans le cinéma ou à la TV, peut-être ne pourra-t-on même plus choisir ses personnages ?  Mais peut-être que je cauchemarde ?
Chantal Montellier : Aujourd’hui, c’est plutôt le recul. Je pense qu’Ah! Nana incarnait un symbole très fort à une époque où les hommes dominaient le milieu de la BD. Le problème, c’est que les dominés sont souvent divisés, alors qu’il faudrait avancer tous ensemble. Ah! Nana, c’était un bel outil pour faire passer des idées communes. On ne cherchait pas à être adoubées par les dominants, on faisait, on créait, c’est tout.