Ça se binge : Watchmen
Il faudra un jour écrire un livre sur l'ambition formelle et spirituelle de Damon Lindelof. Avec Lost et The Leftovers, l'Américain avait déjà réussi à mettre en place des récits métaphysiques, construits comme des puzzles, dont il serait impossible d’approcher la complexité sans se concentrer, en se contentant de binge-watcher. Avec Watchmen, Lindelof poursuit les mêmes intentions. Il s'agit toujours pour lui de questionner une époque (ici, l'Amérique et son passé colonialiste, perceptible dès cette reconstitution du massacre de 1921 à Tulsa), d’évoquer les relations amoureuses (voir pour cela le final, bouleversant, entre Jon Osterman et sa femme, Angela), de mettre en place une supposée réalité alternative et d’émettre l’idée d’une nouvelle ère. Sauf que Damon Lindelof - et c'est ce qui le distingue de ses contemporains - parvient systématiquement à aborder ces thèmes sans être pompeux ou moralisateur. Ce qu'aime l'Américain, c'est lancer des pistes, développer une réflexion, trouver l'équilibre parfait entre recherches esthétiques et divertissement. Si bien que l'on n'est jamais totalement sûr de comprendre ce que l'on regarde, et c'est très bien ainsi.

Après tout, on aime se perdre dans les schémas narratifs complexes, les audaces formelles et la vision labyrinthique de cette série incroyablement dense, souhaitée comme un écho à l'œuvre originale d'Alan Moore et de Dave Gibbons. «Je ne vois pas l'avenir, je le vis». Telle est l'une des phrases balancées par un personnage dans l'ultime épisode. Et c’est vrai qu’en brouillant nos repères temporels, mais également nos stéréotypes raciaux (comme cette scène où Will, Afro-Américain, se farde les yeux de maquillage blanc pour que les trous de son masque ne démasquent pas sa couleur de peau), Watchmen clôt la décennie 2010 en lançant de multiples pistes pour celles à venir.

La série qu’on aimerait spoiler :
La deuxième et dernière saison de Fleabag a été l'un des grands moments de 2019 ; la preuve que l’on peut être drôle et profond sans être excentrique et larmoyant. Forcément, la scénariste et réalisatrice, Phoebe Waller-Bridge, a la côte depuis. Si bien que HBO lui a commandé une nouvelle série, Run, au pitch imparable : «L'histoire de deux anciens amants qui, 15 ans auparavant, ont fait un pacte. Un pacte où ils s'engageaient à disparaître ensemble si jamais l'un d'entre eux, ayant besoin de s'échapper de sa vie, avait envoyé ce simple et unique texto disant : "RUN".»

La punchline du mois :
«Le dandy bidon, avec sa barbe et sa chemise en jean», une certaine idée du publicitaire parisien résumée par Éric Judor, impeccable dans la saison tree de Platane comme en interview.

Le livre pour lâcher un peu les écrans :
«Friends a réussi à transcender les âges, les nationalités et les barrières culturelles. Parce que c'est avant tout une série qui parle d'un thème réellement universel : l'amitié. C'est une série qui aborde la période transitoire du début de l'âge adulte, quand on se détache de notre famille, qu'on n'est pas encore en couple et qu'on est aussi excité qu'hésitant quant à ce que l'avenir nous réserve. Notre seule certitude, c'est qu'on est là pour nos amis, et qu'ils sont là pour nous.» Ça, c'est que Kelsey Miller prétend dans les premières pages de son ouvrage Nostalgie Friends : un phénomène depuis 25 ans, paru chez HarperCollins. Par la suite, l'Américaine s'extrait de son rapport intime à la série de Marta Kauffman et David Crane pour pointer ses défauts (le manque de diversité dans son casting, ses blagues jugées maladroites, car grossophobes, homophobes ou sexistes), interviewer les principaux intéressés (acteurs, producteurs, scénaristes), poser une réflexion sur le phénomène pop qu'elle constitue (on apprend, par exemple, que certaines copiaient la coiffure de Rachel dans les années 1990) ou balancer quelques anecdotes. Avant de balancer une vérité, intraitable : «La série en elle-même était bonne. Exceptionnelle, même. Mais comme David Schwimmer l'a compris le premier jour, quand il a rencontré ses cinq nouveaux homologues, “le vrai miracle, c'est le casting”.»

L’interview du mois
«Je pense que la lutte pour la suprématie à laquelle nous assistons concerne seulement certains [acteurs de l'industrie]. Pour d’autres, il s’agira d’abord de survivre. Je serais personnellement très étonné si tout le monde est encore debout dans dix ans. J’ai un gros doute sur le fait que le revenu provenant des consommateurs soit suffisant pour soutenir ce système. Il y a encore deux ans, les options aux États-Unis concernant le streaming étaient au nombre de trois : Hulu, Amazon et Netflix. Plus les possibilités augmentent, plus le public se fracture. Dans le même temps, la pression mise sur les séries dramatiques pour qu’elles ressemblent à des films (je parle en termes visuels) va se poursuivre. Paradoxalement, on pourrait voir les budgets se réduire, afin de compenser l’obligation de produire davantage.»

Dans une interview aux Inrocks, Shawn Ryan (The Shield) s'interroge sur l'avenir des séries télé à l'heure où les offres (Netflix, HBO Max, Amazon, Apple TV, Disney, etc.) se multiplient. Et c'est important, quand on sait que Netflix et Disney, à eux deux, ont balancé un total de 250 milliards de dollars dans la production depuis 2010...

L’instant people
L'industrie des séries est un monde de gros sous. Alors Variety a créé ce graphique pour savoir qui gagne quoi.  L'occasion de savoir que Millie Bobby Brown (une actrice de 15 ans, ndlr) touche 350 000 dollars par épisode de Stranger Things, que Bryan Cranston, de retour aux affaires, empoche le double à chaque épisode de sa prochaine série Your Honor, ou que Harrison Ford a éclaté la concurrence avec ses 1,2 millions de dollars par épisode pour The Staircase. Pour le reste, ça se passe ci-dessous :

Tv Star Salaries per Episode

Lauren Ambrose, les pieds sur Terre
Dans Six Feet Under, Lauren Ambrose (sous les traits de Claire Fisher) incarnait la rébellion et la raison, la fougue et la fugue, l'envie de jouir sans entraves (dès le premier épisode, elle est quand même en pleine défonce aux amphéts') et le désir de prendre soin de ses proches. Davantage qu'un simple second rôle (ce pour quoi elle avait été nommée en 2002 et 2003 aux Emmy Awards), elle était ce personnage que l'on ne peut décemment pas détester. Parce que touchant et humain, aimant et délicatement névrosé. Depuis l’arrêt de la série en 2005, il faut pourtant bien reconnaître que l'Américaine a tout fait pour se faire oublier. Sans que ce soit réellement volontaire : disons qu'elle s'est contentée de jouer dans des films mineurs (pour de pas dire ratés) et de quelques apparitions dans des séries qui n'avaient aucunement les arguments pour rivaliser avec le récit existentiel et complexe proposé par Alan Ball dans Six Feet Under. Un rôle mineur dans Max et les Maximonstres de Spike Jonze en 2009, un rôle dans New-York, unité spéciale, deux épisodes dans la saison 10 d'X-Files en 2016 : bref, rien de franchement reluisant. Seulement, comme MC Solaar le rappait en 1997, les temps changent. Les carrières vont et viennent, et celle de Lauren Ambrose semble clairement jouir d'une nouvelle hype. Tout ça grâce M. Night Shyamalan, qui lui confie un rôle à sa mesure dans sa nouvelle série, l'horrifique Servant. Celui de Dorothy Turner, une mère qui se retrouve à chouchouter une poupée qu'elle prend pour son fils, dont elle ne parvient pas à faire le deuil - la meuf est tellement dévastée qu'elle va jusqu'à embaucher une nounou pour s'en occuper... Et c’est là tout l’intérêt de sa performance : explorer les failles et les délires d’une femme psychotique, en équilibre permanent entre fantasme et réalité, capable d’instaurer à elle seule un climat hautement angoissant.

La question que tout le monde se pose
Pourquoi les cheveux d'Alfred paraissent plus brillants sur cette affiche que les dix épisodes de Pennyworth, la série consacrée à la jeunesse du majordome de Batman ?

Affiche Pennyworth

L’interview du mois 2.0
Elle est de Ramy Youssef, dans une interview à Télérama (hé oui : on lit Télérama). «La foi, au cinéma ou dans les séries, est souvent une affaire de prêtres, de rabbins, de héros qui vouent leur vie à la religion, auxquels il est difficile de s’identifier. Ramy est un croyant ordinaire, qui cherche sa place dans la société et au sein de la communauté musulmane. Il ne doute pas de sa foi, mais il ne sait pas comment la vivre.» Ou comment résumer en quelques lignes résumer tout l’enjeu, spirituel et identitaire, de la première saison de Ramy.
 

L’instant drama
Sur le papier, tout était réuni : une réunion de famille, Thanksgiving et So Long Marianne de Leonard Cohen pour accompagner ce beau moment. Dans n'importe quelle série, cela aurait pu rapidement virer au kitsch. Dans le neuvième épisode de This Is Us, une série probablement sponsorisée par Kleenex, cet instant touche au sublime.

La vidéo du mois
À croire qu'il est impossible de passer un mois sans parler de The Office. On ne s'en plaindra pas, bien sûr. Surtout quand il s’agit d’évoquer Threat Level Midnight, ce fameux film que Michael Scott (le personnage tragi-comique du patron, dans la série) a mis onze ans à finaliser, désormais disponible en intégralité sur YouTube. L’occasion de comprendre d’où Steve Carrell a tiré son inspiration pour Angie Tribeca.

La photo qui rend nostalgique
C'est pas dingue de se dire que ces deux-là ont mis neuf saisons pour comprendre qu’ils étaient amoureux l’un de l’autre, franchement ?