TOKiMONSTA
Les amoureux des crédits, ceux qui aiment rechercher quel artiste a pu produire tel titre et perdre leurs soirées ou leurs dimanches après-midi à fouiller Discogs pour trouver qui peut bien se cacher derrière les disques d’Anderson .Paak, Isaiah Rashad, Selah Sue ou même ZHU, ne cherchez plus : il s’agit de TOKiMONSTA, une DJ venue de Los Angeles et bien décidée désormais à faire parler ses talents de productrice. Enfin, ça c'était déjà le cas en 2017 avec son troisième album (Lune Rouge, nommé aux Grammy Awards dans la catégorie «Meilleur album dance/électro»). Mais l'Américaine, qui a perdu l'audition pendant plusieurs mois suite à une maladie au cerveau, tape encore plus haut avec Love That Never, son dernier single, tout en délicatesse et rêves songeurs.
À quoi ça ne ressemble pas ? À Beck, Duran Duran ou Olafur Arnalds : tous ces artistes qu’elle a remixés et avec qui elle ne partage finalement rien, si ce n’est une grâce et des mélodies taillées pour faire vibrer les cœurs.
Potentiel de séduction : En 2020, TOKiMONSTA annonce une grande tournée européenne. Certains y voient un moyen d’empocher pas mal de thunes (et c’est vrai !). Nous, on préfère y voir l’occasion pour l’Américaine d’enfin se faire un nom sur le Vieux Continent.

SHORTPARIS
Dans le clip de Strachno (écrivez Страшно), on voit des jeunes hommes aux crânes rasés débarquer dans le gymnase d'un lycée où sont parqués plusieurs migrants. Très vite, la tension disparaît et laisse place à d’étranges chorégraphies, frénétiques, provoquées par les rythmes de ce quintet de Saint-Pétersbourg, formé en 2012 et adepte d'une darkwave sans compromis, qui donne des ordres et tonne dans le désordre tout un tas de références : à Nikolaï Ostrovski (leur dernier et troisième LP, Tak Zakalialas Stal est nommé ainsi en référence à un livre du romancier soviétique), à The Cure et à tous ces groupes anglais qui, dans les années 1980, multipliaient les incantations à la fois macabres et romantiques sur fond de musique glaciale.
À quoi ça ne ressemble pas ? Depuis leur studio, construit par leurs soins sur le terrain d'un ancien garage, les membres de Shortparis cherchent à «transposer la réalité, la nature que j'observe dans la ville, en sons.» C'est dire si les transes de Shortparis, systématiquement scandées en russe, sont beaucoup trop marquées par la vie à Saint-Pétersbourg pour être rapprochées d’autres pourvoyeurs de cette new wave que l’on joue traditionnellement la tête baissée.
Potentiel de séduction : Dans un reportage pour Tracks, Nicolai Komyagin, le chanteur de la bande, parle des concerts de Shortparis comme «des cérémonies théâtrales se déroulant jusqu’à épuisement total». De telles intentions tamponnent normalement sans même y penser le passeport pour la gloire.

MERYEM ABOULOUAFA
Marocaine et voilée, Meryem Aboulouafa a sur le papier tous les arguments pour animer les prochains débats des émissions de Pascal Praud. Sauf que tant d'étroitesse d'esprit ne saurait rendre hommage à une telle chanteuse, biberonnée aux albums des Beatles et de Pink Floyd, diplômée aux Beaux-Arts de Casablanca et auteur cette année d'une ballade saisissante, sans fausse pudeur. De celles qui choisissent la lenteur pour mieux déployer leurs arômes : Breath of Roma.
À quoi ça ressemble ? Son prochain album, à paraître le 21 février chez Animal63 (The Blaze), est en partie produit par Keren Ann, et c'est vrai que l'on retrouve cette ultra-sensibilité chez les deux chanteuses, cette même façon de frapper fort au cœur à chaque morceau. Forcément intime et profond.
Potentiel de séduction : Ce prochain album en question, Meryem Aboulouafa l’a également façonné aux côtés de Para One et Maxime Daoud (Ojard, Forever Pavot), et c’est une très bonne nouvelle. La confirmation, comme le suggère un des titres de l'album (Welcome Back To Me), que l'on reviendra vers elle. En permanence.

ROUGE GORGE
Depuis qu'on a découvert Les primevères des fossés, on aime ce Français trop discret, nostalgique dans le son mais fiévreux et fascinant dans le propos. C'était déjà le cas en 2017 avec un premier album éponyme. Ça l'est de nouveau avec René, un deuxième long-format de pop électronique aux textes sombres. Parce qu'il a été composé suite à une longue maladie. Parce qu'hérité des Jeunes Gens Mödernes de Rennes (sa ville natale). Et parce que marqué par ce spleen qui jamais ne s'efface.
À quoi ça ressemble ? Il y a du Daho, du Jacno et du Noir Boy George dans cette façon de faire danser la mélancolie, dans ce mélange d'innocence et de froideur, dans cette faculté à (mal)traiter la pop française sur des mélodies bricolées, abandonnées au minimalisme et aux notes synthétiques.
Potentiel de séduction : Quitte à traverser l'hiver en pardessus, le teint pâle et le regard triste, autant le faire au son de Rouge Gorge, dont la scansion austère et le groove martial se révèlent être les partenaires idéaux en ces temps glaciaux.

SL
Si des cadors de la trempe de Stormzy délaissent peu à peu le grime pour aller trainer en studio avec Ed Sheeran (les temps changent, il faut croire), ce n'est pas le cas de SL, 18 ans et fervent défenseur d'un rap brut, énergique et nerveux. On pourrait même parler d'un hip-hop foncièrement minimaliste et nihiliste, tant ses morceaux semblent réfractaires aux excentricités, musicales et politiques. «Ils voient un jeune noir en survêtement et ils se disent qu'il erre sans raison, comme c'est typique», rappe-t-il avec ironie sur Nothing To Say.
À quoi ça ressemble ? «Je veux juste bosser et pondre des tubes». Quand SL raconte ses ambitions à Vice, impossible de ne pas se dire qu’elles collent parfaitement avec celles d’autres rappeurs issus du Sud de Londres, véritable plaque tournante du hip-hop anglais depuis près de deux décennies.
Potentiel de séduction : En 2017, dans le clip de son premier single, Gentleman, on le voyait se balader dans les rues de Londres avec un masque de ski sur le visage. Aujourd'hui, alors qu’un de ses morceaux figure sur la B.O. de Top Boy, SL opte pour la même démarche : et on sait dorénavant que cela ne changera pas. Pas par manque de succès, mais par conviction.

UNA SCHRAM
Una Schram est de ces artistes que l'on peut aisément qualifier de transfrontalières, dans le sens où elle établit les plus solides ponts jamais traversés entre l'Islande (où elle vit et écrit depuis ses dix ans) et les États-Unis, qu’elle fantasme. Il suffit pourtant d’écouter les notes de son premier EP pour comprendre qu’elle multiplie les inclinaisons hip-hop / R'n'B sans que cela sonne comme une concession au temps, ni une pâle copie d’Ariana Grande.
À quoi ça ressemble ? À du R'n'B qui parle d'amour, de troubles personnels et des difficultés de la vie. En soi, rien de bien surprenant, mais il est toujours agréable d’entendre des artistes s’exprimer avec une telle sincérité, sans fausse pudeur.
Potentiel de séduction : Sommet de son premier EP (Energy), Miles Away aide effectivement à s’évader : à des milliers de kilomètres de toutes ces mégalopoles où les bâtiments s’empilent vers le ciel.

YN
D’un côté, N.Zaki, basé à Lille. De l’autre, Yann, originaire du 77. Ensemble, les deux compères refusent de faire rire les oiseaux et chanter les abeilles. Ça parle de racisme, de failles intimes, de spiritualité et de cette foutue mélancolie qui jamais ne s'estompe. Le tout sur des rythmes, angoissants et répétitifs, qui se rapprochent volontiers de la transe.
À quoi ça ressemble ? À l'image de ce qu'entreprend Jardin, YN met en son de véritables «chants de force» (du nom de leur premier EP), entonnés avec une énergie qui tranche avec le propos, plus désenchanté. Car derrière leurs airs de fossoyeurs déprimés et leur façon de chasser le spleen, les deux Français composent surtout les hymnes d’une révolution qui s’annonce. À moins qu’il s’agisse en réalité de RéLOVvution.
Potentiel de séduction : L’intention de YN est claire : s'écarter de toutes formes convenues pour instaurer un va-et-vient constant entre diverses influences (hip-hop, techno, rock). En équilibre instable, cette pop moderne s’offre toutefois un tube : B met des bombes, très justement placé en introduction de ce premier EP.

NEDELKO
Dernier arrivé au sein de l’écurie lyonnaise L’Animalerie, Nedelko se veut fidèle à l’esthétique du collectif. Il s’agit toujours ici de questionner le monde alentour, exposer son intimité pour mieux toucher à l’universel, raconter l’amertume d’une génération tourmentée et privilégier systématiquement les marges ou les outsiders aux voies trop balisées.
À quoi ça ne ressemble pas ? La force de Nedelko, c'est aussi de ne jamais tomber dans le mimétisme. Oster Lapwass (à la production), Lucio Bukowski et Edggar ont beau être présents sur son premier album (Rhéologie), c'est bien son esprit brumeux qui irradie les onze titres de ce disque maîtrisé, musicalement riche et profondément introspectif – un peu comme si le Lyonnais cherchait à se débarrasser de ses tracas, ceux engendrés par la vie sociale et routinière.
Potentiel de séduction : Quand certains s’enferment dans une course au succès, dans l’idée de faire sa fête à une boutique de luxe, Nedelko, lui, développe un rap poétique, qui incite davantage à la réflexion (sans virer à la moralisation, c’est là tout l’intérêt) qu’à la vantardise un peu vaine. Ça ne lui permettra sans doute pas de toucher le grand public, mais ça vient au moins confirmer que nos régions ont du talent.

LA JUNGLE
Régulièrement sur la route, les mecs de La Jungle, basés à Mons (Belgique), semblent être de purs vagabonds. Ça tombe bien : leur musique les a suivis dans cette voie nomade où l'on voyage léger, l'esprit libre. Car, si des titres comme Iltapealaidedos trahissent une virtuosité dans l’exécution, la musique de La Jungle n'est que simplicité, comme si elle ne cherchait à confronter les esthétiques (noise, krautrock, math rock, techno, etc.) que pour mieux se réduire à l'essentiel : la transe.
À quoi ça ressemble ? La Jungle, c'est un duo qui tente de s'approprier l’esthétique brute et pourtant sophistiquée de groupes tels que Papier Tigre ou Pneu qui, eux-mêmes, ne jurent que par Battles, Deerhoof ou 31KNots - bref, vous voyez le bordel pour les cataloguer.
Potentiel de séduction : Forcément élevé quand des mélodies aussi virevoltantes sont aussi jouées avec une telle impatience, une telle jubilation et une telle ardeur.

LIRAZ
Une grande voyeuse : de son Iran de naissance aux États-Unis, où elle a fait quelques apparitions hollywoodiennes, en passant par Israël, où elle est une véritable star, des arrangements traditionnels à des sonorités contemporaines, Liraz a beaucoup bourlingué. Beaucoup goûté également : elle s'est notamment goinfrée en route d'expériences, celles qui la poussent aujourd'hui à chanter les inégalités, le féminisme et les marges.
À quoi ça ressemble ? Selon elle, à Googoosh, véritable icône du côté de Téhéran. Comme on ne connaît pas, on ne peut qu'acquiescer par défaut.
Potentiel de séduction : Liraz n’était malheureusement pas programmée aux dernières Transmusicales, où des centaines de journalistes parisiens vont traditionnellement s’émerveiller le nez rempli de poudre blanche devant le futur de la world music. Et pourtant : c’est bien Naz, son album paru en 2018, qui marque les esprits. Parce qu’il ordonne la fuite, exige la fugue. Et parce qu’on aime ça.