Comment s’est faite la rencontre avec les gars de Club Cheval ?
Aurélien Aubert (Études Studio) : On les connaissait par rapport à leur musique et leurs projets respectifs. En discutant, on s’est même rendu compte qu’on avait des amis en commun. Très vite, ils nous ont demandé de réfléchir à l’identité visuelle du groupe. Alors nous nous sommes concentrés sur la partie graphique, et on s’est comporté comme les directeurs artistiques de la pochette. Dans un premier temps, nous avons porté notre attention sur le logo, qui correspond à l’identité visuelle du groupe. Puis on s’est mis à réfléchir à la pochette et à une image qui puisse être déclinée sur plusieurs formats pour façonner un univers global, quelque chose qui accompagne tout le projet. À peu près au même moment, on travaillait en tant que directeur artistique pour The Shoes. On va dire que l’environnement était favorable.
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J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de très geek dans cette pochette, non ?
Oui, c’est totalement ça. On trouvait que ça allait bien avec le nom du groupe. On a réduit Club Cheval à deux lettres, «CC», et deux points. C’est une référence au coding, quelque chose de très discipliné finalement. Cela dit, on n’a pas cherché à imposer toutes nos idées. Le brief était assez ouvert. Les gars nous ont même partagé des images, des esthétiques pour qu’on en fasse notre propre interprétation. Ils ont tout de suite adhéré à ce qu’on voulait faire, quelque chose de très contemporain donc, et c’est assez rare de tomber sur des artistes qui ne cherchent pas à modifier quoique ce soit. D’autant plus qu’il s’agissait ici d’un choix fort : déjà, parce que le logo «CC» est assez engageant. Et puis parce qu’on ne voit pas leur visage. Ça donne quelque chose d’assez fort, de très conceptuel aussi.

Vous avez bossé sur cette pochette pendant combien de temps ?
Entres les premières réunions et le moment où la pochette a été validée, il s’est écoulé environ six mois. C’était assez rapide, finalement.

Le fait de démultiplier le même personnage, c’est une référence à George Orwell ?
Non, on n’est pas parti d’une référence aussi claire. Pour tout dire, c’est vraiment le mot «discipline» qui nous a guidé. On se demandait comment on pourrait traduire ce terme-là. D’autant qu’il est un peu antinomique par rapport à leur musique et à leur mode de vie… L’idée, c’était donc d’amener de l’ordre dans le désordre, de mettre un peu d’ambiguïté dans la discipline, comme le suggère cette typographie avec ses zones de lettres rectilignes et rondes. Ça installe une ambiguïté. Alors, oui, ça rappelle forcément Orwell et ses personnages qui défendent des velléités révolutionnaires au sein d’une société de clonage, mais ce n’était pas nécessairement le but recherché.

Et pourquoi avoir choisi ce personnage en particulier ?
Là, il y a au moins deux raisons. D’un côté, Rasalda Moon a un visage parfait, et a quelque chose de très géométrique dans sa posture et son look. Il dégage quelque chose d’assez neutre et de très ordonné. On dirait qu’il est en prison ou chez les militaires. De l’autre, c’est quelqu’un que l’on connaît bien, qui avait déjà posé pour Études. On ne voulait pas une star, un modèle. Pour des histoires de budget, principalement…

La pochette de Discipline a changé quelque chose pour Études Studio ?
Suite à ça, on a reçu pas mal de demandes de groupes émergents ou de labels. On en a fait quelques unes, mais on n’a jamais vraiment retrouvé la même liberté. Parfois, on était même face à des gens qui ne savaient pas trop ce qu’on faisait. Bon, c’est vrai qu’on est à la fois une boîte de graphisme, des stylistes et un label de musique, ce qui peut porter à confusion… Mais c’est ce qu’on trouve bien, finalement : on est ouvert à toutes sortes de projets, y compris au fait de réaliser d’autres pochettes.

Quelques années plus tard, on a accusé Kendrick Lamar, avec le clip de Humble, d’avoir plagié la pochette de Discipline
Effectivement ! Quand on a vu ça, on a halluciné, c’était impossible de nier que les deux esthétiques et les deux visuels étaient très proches… On est habitué à ce genre de situations avec la mode et le milieu de l’édition. Tous les jours, on tombe sur des projets qui rappellent notre travail, on est presque immunisé. Là, j’étais même presque heureux que les gens remarquent l’influence. J’aurais simplement aimé que nous soyons contactés, que les gars engagés par Kendrick Lamar aillent à la source de leur idée. On aurait pu bosser avec eux, proposer une nouvelle version de notre travail, et ça aurait été super. Là, c’est autre chose… Mais bon, soit tu entres dans la polémique et ça prends du temps, soit tu laisses couler. Comme ça n’entachait pas notre travail, on a préféré ne pas réagir.

À l'heure où tout le monde parle de la dématérialisation de la musique, tu penses que la pochette de disque a toujours une importance primordiale ?
À 100%, oui ! La pochette, c’est l’image qui va imprégner l’imaginaire commun. Certes, les disques vivent différemment, mais l’image permet toujours d’identifier un album. Elles sont moins mises en valeur, on accorde beaucoup moins d’argent pour la réalisation d’une pochette que pour un clip et les maisons de disques ne voient pas forcément les raisons de miser là-dessus, mais elles ont toujours leur importance. Un artiste a besoin d’une belle pochette. Surtout quand tu vois l’attrait pour le vinyle ces dernières années.

Pour terminer, peux-tu me dire quelles sont tes dix pochettes préférées de ces dix dernières années ?
Glass Eights de John Roberts (2010) : J’aime ce contraste équilibré en noir et blanc entre le marbre et l’utilisation de la photographie.
glass8Quantum Jelly de Lorenzo Senni (2012) : Cette pochette reflète parfaitement cette façon dont le «mauvais goût» peut flirter avec le «bon goût», en empruntant à la fois à la sculpture et à l’art contemporain. Par la suite, on a eu la chance de commander une bande-son exclusive à Lorenzo Senni pour notre défilé Automne-Hiver 2016-17.
qjFaith In Strangers d’Andy Stott (2014) : Là, ça représente toute la force d’une sculpture de Modigliani au visage serein, réutilisée pour une pochette de disque.
asfisIn Colours de Jamie XX (2015) : Une identité visuelle très simple et très forte à la fois, avec une vraie déclinaison pour les singles. Efficace !
icjxxSkid Row de James Ferraro (2015) : Un subtil équilibre entre une esthétique lo-fi et tech.
skrBlonde de Frank Ocean (2016) : Une intéressante rencontre entre Frank Ocean et une photographie de Wolfgang Tillmans, l’un des photographes dont j'apprécie le travail tout particulièrement.
fobFeel Infinite de Jacques Greene (2017) : Un collage de photographies, de couleurs et de matières harmonieux et puissant, réalisé par le talentueux graphiste Hassan Rahim.
fijgV/A - Mono No Aware (2017) : Magnifique photographie de Molly Matalon. En 2016-2017, on travaillait sur la direction artistique et l’identité visuelle de The Blaze. On était alors dans la même typologie de recherches.
vamNegro Swan de Blood Orange (2018) : Une couverture réalisée autour d’une photographie d’Ana Kras. Cette image reflète simplement la poésie et le romantisme de Dev Hynes au cœur de la jungle new-yorkaise.
nsboPure Country de Peter Boothroyd (2018) : Simple et efficace, tout comme la musique de ce disque «ovni». Suite à l’écoute du disque, je lui ai demandé de composer la bande-son du défilé Spring Summer 2018.
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++ Le site officiel d'Études Studio, et l'album de Club Cheval en écoute intégrale sur Deezer.