Elle paraissait sympathique au premier abord quand elle t’a vanté les mérites des spécialités culinaires de sa région, mais son cabas isotherme aurait dû te mettre la puce à l’oreille. Quand elle dégaine son premier Tupperware®, il est déjà trop tard. Elle ne voyage jamais sans ses oeufs durs, son museau de porc vinaigrette et son andouille de Guéméné. Et si tu parviens à trouver le sommeil en dépit de l’odeur tenace de pet qui vous environne, compte sur elle pour te réveiller à 3h du mat’ avec une symphonie de craquements d’aluminium quand elle déballera son sandwich au munster.

Après son 4ème encas à la truite fumée, elle a fini par piquer du nez, momentanément repue — tu en profites pour changer discrètement de place à côté d’un garçon taciturne absorbé dans un épisode de Game of Thrones. Bercée par le ronflement du bus, enfin soulagée des nuisances olfactives, tu t’endors. Quand tu te réveilles, secouée par un dos d’âne, ton voisin, lui aussi, s’est endormi. Contre ton épaule. Une main sur ta cuisse, l’autre sur sa bite, un sourire angélique aux lèvres. Tu tentes un mouvement, il marmonne : « Maman ». Dort-il vraiment ? Fait-il semblant ? Serais-tu sa maman ? Tu ne sais plus.

Tu tenterais bien de refermer un oeil malgré ces questionnements, mais, derrière toi, deux étrangers du bout du monde, si différents, deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant, viennent de se découvrir des affinités et discutent à bâtons rompus de leurs voyages « en Asie » et de l’incroyable hospitalité de ces peuples qui ont tant souffert mais ont tant à offrir. Dans deux heures, tu ne dormiras toujours pas, mais tu sauras tout sur les maisons à pilotis et le cours des mobylettes d’occasion. Te voilà pulvérisée sur l’autel des lieux communs éternels.

BUS - COLORred

Il est minuit, plus que 8h à tenir, et soudain, ouaiiiiis !!! Audrey, au fond du bus, vient d’avoir 20 ans, et si tu sais qu’elle s’appelle Audrey, c’est grâce à ses 15 copines qui, en choeur, viennent d’entonner « Joyeux anniversaire ». À 20 ans, on est invincible, à 20 ans, rien n’est impossible, on traverse les jours en chantant, et ce n’est tout de même pas un mathusalem de Jägermeister qui est en train de circuler à l’arrière du bus ? Si.

 À 20 ans, on se sent encore une âme un peu fragile, mais pas si docile, on apprend poliment à contrôler ses impatiences et sa belle insolence, mais contrôler son estomac, ça, c’est une autre paire de manches. Après avoir tout donné, Audrey a pris cher, et Audrey a tout rendu. C’est gagné : les chiottes sont condamnées pour tout le restant du trajet. Merci Audrey, et joyeux anniversaire.

Heureusement, il y a le wifi — ah non, le wifi est tombé en panne. Qu’importe, voilà enfin l’occasion de te lancer dans L’homme sans qualités, que tu emportes à chaque voyage nocturne mais que tu n’as encore jamais entr’ouvert parce que le temps passe quand même plus vite avec RuPaul qu’avec Musil. À la lueur de ton téléphone, pour ne pas réveiller ton voisin, tu te lances. Cette fois-ci, c’est la bonne. À nous deux, Robert.

« Qu’est-ce que vous lire ? » — un coup de coude te réveille en sursaut. Le livre s’est refermé sur ton pouce, page 7, bon, c’est déjà ça. Tiens, tu as bavé dessus. De l’autre côté du couloir central, un vieil homme mal rasé te regarde d’un air insistant. Miroslav est originaire de Bulgarie et ton amour de la grande littérature représente à ses yeux une perte de temps « pour un joli jeune fille comme tu ». Quand tu seras vieille et incontinente, est-ce que c’est bouquins qui vont s’occuper de tu ? Tu ne penses pas qu’à 31 ans, il est temps fonder famille ? Bientôt, tu ne plus fertile. Justement, Miroslav a un fils. Le fils de Miroslav possède bonne situation, garagiste auto à Tours. Le fils de Miroslav possède Volvo. Regarde sa Volvo. Miroslav est en train de construire belle maison au pays pour son fils. Regarde maison, comme elle est belle. Voilà le numéro de fils de Miroslav. Appelle-le, il sera ravi faire connaissance. Miroslav prévenu son fils que tu l’appeler. Appelle fils de Miroslav. Maintenant.

Depuis combien de temps ce chien dort-il à tes pieds ? À qui appartient ce chien ? Pourquoi sent-il aussi mauvais ?

Depuis combien de temps le bus est-il garé sur cette aire de repos ? Combien de clopes le chauffeur compte-t-il encore griller ? Pourquoi a-t-il allumé toutes les lumières ? La soute est grande ouverte, les valises s’entassent sur le macadam, une à une. Des gendarmes. Contrôles d’identité. Pourquoi allez-vous à Marseille ? C’est à vous, ce chien ? Ah bon, alors pourquoi dort-il à vos pieds ? Où êtes-vous domiciliée ? Ce n’est pas l’adresse qui est indiquée sur votre passeport, avez-vous un justificatif de domicile ? Veuillez nous accompagner.

Après deux heures d’immobilisation et une fouille méthodique de tous les bagages à main, vous avez repris votre route vers Marseille. Miroslav a disparu. Le jour est en train de se lever, et le chauffeur compte bien rattraper tout ce retard. Clope au bec, il fonce à plus de 140 km/h sur l’Autoroute du Soleil, Rires et Chansons à plein volume pour ne pas piquer du nez. Son oreillette Bluetooth clignote à intervalles réguliers, il est en pleine communication avec son pays natal dans un dialecte rocailleux que tu ne comprends pas mais où surgissent régulièrement des « KURVA ! » rageurs. Un Tupperware® de cassoulet froid passe de main en main. L’un des baroudeurs derrière toi en verse un peu dans un petit bol de bois. C’est un pêcheur de Sumatra qui le lui a offert. Sur la banquette du fond, Audrey, le crop top encore humide de sucs gastriques, roule de longues pelles visqueuses à celui qui, il y a quelques heures encore, t’appelait « maman ». Tiens, elle ne porte pas de culotte sous sa jupe. À 20 ans, rien n’est impossible… Au loin, entre les rideaux crasseux, tu devines un frêle clocher, quelques grues, des mâts, minuscules. L’Estaque. Et derrière, la mer.

Illustrations : Fiedler