L’entrée se trouve à l’écart, dans la moitié déserte de la centrale électrique qui autrefois alimentait la Karl-Marx-Allee, l’avenue triomphale de Berlin-Est. Il n’est pas rare que des touristes paumés s’y aventurent, pensant sonner au Berghain, le saint des saints de la techno mondiale qui, quinze ans après sa création, suscite toujours autant de crainte que de fascination. Ils ne sont pas déçus : l’accueil abrupt leur donne un avant-goût de ce que sera leur traitement dans la célèbre queue décimée aux trois quarts par l’ogre au visage tatoué. Une plaque fixée au mur édicte les règles de base : « LAB.ORATORY Men’s club – Play safe – Dress dirty – No drugs – No perfume », les deux dernières ne manquant pas d’humour. Sauf que rien ici n’incite à la rigolade : l’édifice en impose dans sa monumentalité vertigineuse comme dans la vague menace qui en émane, monstre de sublime brutaliste et parfaite incarnation de ce qu’aurait pu être un Ministère du Plaisir – Minisex – dans le 1984 d’Orwell. Lorsque s’ouvre la lourde porte métallique, une odeur âpre prend immédiatement à la gorge, un mélange foudroyant de testostérone, de béton humide et de plomberie défectueuse.

Le Jardin des délices

Dès les premières secondes, le lieu frappe par son atmosphère chargée, ses profondeurs caverneuses. Le « Lab » est un univers parallèle, une fiction dont aucun détail scénographique n’est laissé au hasard, un labyrinthe dont chaque détour réserve au flâneur sexuel une belle découverte : une chaise de gynéco pour des examens approfondis ; une cellule souterraine au plafond grillagé sous une vieille vespasienne, telle une grotte de damnés abreuvés de pisse ; un sling suspendu dans sa cage, attendant son premier plan fist. Dès que reviennent les beaux jours, c’est le jardin d’agrément qui s’ouvre au public, accessible par un rideau de plastique transparent piqué au rayon boucherie de Lidl. Des pneus de camion recyclés en jardinières – un détail délicieusement petit-bourgeois – égayent un empilement de containers maritimes dont chacun est aménagé selon un thème particulier : martyre médiéval avec croix de Saint-André, visite médicale dans la Nationale Volksarmee avec ustensiles d’époque, des godes dignes de titans étant de plus disponibles au bar. L’impact visuel de cette ville miniature, avec ses escaliers, passerelles et dispositifs de circulation des fluides est aussi saisissant que l’odeur d’urine qui y flotte : un Fun Palace futuriste pour garçons sauvages.

Car il existe une clientèle typiquement « Lab », débutant dans la belle trentaine – peu de minous, sans doute effrayés ou préférant pécho sur les applis. Il faut dire que le programme a de quoi faire saliver les fétichistes de toutes obédiences : les classiques à oilpé’, fist ou sport, suivies des plus ponctuelles soirées « chaussettes sales » ou « panne de courant » (Feel The Meat) et d’orgies confidentielles attirant les amateurs de très loin, des bains de boue bio du Brandebourg à la fameuse party scat’ au sujet de laquelle nombre de rumeurs délirantes circulent sur le Net – celle du caca en tupéroir notamment. L’ambiance y est très conviviale : passé le temps d’adaptation olfactive pour le non-initié, impossible de ne pas partager la jubilation qui unit ces hommes dans le dépassement du tabou ! D’ailleurs, le même esprit de fraternité en pousse certains à venir nettoyer le lendemain, ce qui est une façon de prolonger le plaisir et tout bénef’ pour la boîte. Enfin, il y a les essentiels du calendrier gay : Folsom en septembre et, dans un Berghain spécialement décloisonné, les deux éditions de la Snax, que les vétérans se remémorent les larmes aux yeux et qui, dans le contexte festif de l’après-chute du Mur, contribua à l’exode de l’avant-garde sexuelle vers les espaces vacants de Berlin-Est, fuyant un Ouest confit et décati.

Mêlés aux cohortes de touristes – les bombasses d’Espagnols barbus, les Français faisant un scandale à l’entrée, les Anglais retrouvés étalés dans leur vomi –, il se trouve toutefois des habitués pour entretenir l’esprit Berlinerisch : « Heinz », un vieux chéper pataugeant dans sa baignoire, extatique de reconnaissance dès que quelqu’un se soulage sur lui ; « la Duchesse », qui de son gros cul occupe tout le banc de la galerie des glory holes, une sacrée vorace qui saisit tout ce qui passe et n’en laisse à personne ; l’invité « mystère », car toujours replié les fesses en l’air, un soleil tatoué autour de l’anus. Dans le rougeoiement liminal de la nef à colonnes, l’atmosphère glorieusement païenne évoque Subure au début du Satyricon revisité par Fellini. D’ailleurs, une énorme sculpture de teub en résine a longtemps trôné, telle une idole, à l’entrée du jardin avant de disparaître, sans doute ravie par des adorateurs et balancée par-dessus le grillage surmonté de barbelés. Car l’utopie hédoniste est isolée du monde extérieur par un dispositif sécuritaire proche du camp d’internement, comme si l’esthétisation de la réclusion et du contrôle faisaient partie du jeu – tout comme les pompiers d’en face qui de leur caserne ne perdent rien de l’action.

Le Cercle des luxurieux

Minuit. Sous les frondaisons de camouflage, l’excitation est à son comble parmi les groupes d’amis qui se racontent leurs plans cul de la veille dans toutes les langues. Les mecs sont au taquet : crânes rasés, muscles travaillés et pilosité abondante pour les chanceux, tours de bras et poignets de force, une accumulation de symboles virils comme gages d’authenticité. Est-ce bien elle, cette « internationale gay », blanche, privilégiée et consumériste, honnie de certaines franges queer radicales ? Le Lab.oratory en serait-il le centre de clonage ? À l’intérieur, la techno minimale d’Ostgut, produite maison, pilonne les parois écorchées de l’ancienne Kraftwerk. Poussée au maximum, elle chauffe à blanc les turbo fuckers, qui n’ont pas de temps à perdre en mondanités. Ce sont eux les rois du monde, pour eux qu’existe ce parc d’attractions du sexe no limit : un beau skin en bottes de motard et T-shirt Tom of Finland siglé Fuck The Police, le gland percé d’un anneau chromé, se fait pincer les tétons par un daddy fisteur argenté, son pot de Crisco brinquebalant à la ceinture comme un petit tambour. Un nain se fraie un chemin dans la cohue et plonge la tête dans chaque entrejambe à sa portée pendant qu’une chaudasse renversée sur un fût de produits toxiques se fait prendre en gang bang. Les machines désirantes sont au maximum de leur puissance, frénétiques et insatiables. Dans les tourbillons de corps, de sécrétions et de cris, le spectacle est dantesque.

Au plus haut point de la saturation sensorielle, une pause à l’écart Club-Mate en main est nécessaire à l’esprit critique. Car dans toute cette fureur, une pointe de soupçon persiste : sous les apparences du jeu et de l’exploration érotique, le Lab ne sacrifierait-t-il pas à la valeur dominante de l’ultra-performance ? Ne serait-il pas un rouage dans la mécanique d'une culture sexuelle fondée sur l’optimisation des profits, survalorisant les attributs d'un virilisme paroxystique à l’exclusion de formes de masculinité autres, hors normes, des transgenres, genderfuckers, posant la question de ce qui constitue un « bon » passing ? Et en définitive, de ce qu’est un homme… L’emprise exercée – là est tout le génie démoniaque du lieu – est autant d’ordre esthétique que sexuel. Le cadre architectural et l'imaginaire visuel qui s’y déploie – un espace brut de décoffrage, l’omniprésence de matériaux durs, l’histoire violente de Berlin inscrite dans sa texture même – créent une fantasmagorie puissante qui en retour influe sur la nature des interactions. Il suffit de voir la façon dont des environnements exclusivement masculins et hostiles à la déviance – la prison, la caserne, le vestiaire – ou détournés à des fins de plaisir clandestin, comme la magnifique pissotière wilhelminienne sauvée de la casse, sont fétichisés dans la mise en scène des symboles de l’oppression. Subversif et ludique ou rétrograde dans sa perpétuation des normes, là est la question – et ni plus ni moins toute l’ambiguïté du porno.

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Sur le coup des cinq heures, de petits groupes subsistent çà et là, affalés dans les sofas défoncés. Contrairement à la plupart des bordels, le personnel est respectueux des clients et attend, avant d’éteindre, que les survivants reviennent d’un dernier tour ou que l’urinoir humain accroupi depuis l’ouverture quitte son spot. Le club ressemble alors au vaisseau abandonné des Cochons dans l’espace, les débris de leur plaisir jonchant le sol glissant. Le barman, qui profitait de ses pauses pour se faire sucer, est seul à bord, éclairé d’un candélabre à gros cierges. Il est difficile de partir, quelque chose devrait dévier le cours de la nuit, s’opposer à la certitude de la finir seul. Et parfois justement, le miracle se produit : une apparition, une présence, un moment de douceur. Sur Supernature de Cerrone, deux mecs à masques de chiens, tous crocs dehors, et moulés dans des combinaisons de latex noir entament un slow, enlacés dans une intimité effarante – vision d’autant plus magique que personne n’oserait jamais danser là. Dernières créatures échappées du Lab à l’assaut de Berlin, elles annoncent un futur mutant, la fin de la suprématie de l’homme, l’avènement du puppy love universel où chacun trouverait sa place.

Puis tout va très vite : à peine le temps de croiser le regard des garçons en masques et bottes de caoutchouc peints par Bastille, qui couronnent l’entrée comme un triptyque d’anges protecteurs, que la porte se referme sourdement. Plus un son, dans le jour aveuglant l’hallucination se résorbe. Ce qui appartient à la nuit doit y rester, comme ces fresques pétrifiées dans le dernier plan du Satyricon. Dans le terrain vague, des groupes de teufeurs philosophent sur leur nuit au Berghain, ou se préparent à y entrer. Dimanche matin : il fait déjà chaud, aucune envie de rentrer pour mater les mêmes vidéos usées. Le parc n’est pas loin.