ouijaOuija House, The Ouija Experiment, Ouija : les origines... Les films qui s'appuient sur l'aura mystique de la planche en bois pour rameuter du monde dans les salles obscures sont légion. Pourtant, à l'instar de Velux, Caddie, Mobylette ou Scotch, le mot Ouija est en réalité une marque déposée, passée depuis quelques décennies dans le langage courant, et non une transcription phonétique d’un terme en sanskrit. 

Pour comprendre l’omniprésence du nom de la marque dans les longs-métrages d’horreur, il faut remonter à la fin du XIXème siècle, aux États-Unis. Nous sommes en 1891, soit seulement 26 ans après la fin de la Guerre de Sécession. Les nombreuses pertes humaines subies au cours du conflit ont contribué au développement de la philosophie spiritualiste au sein de la population américaine, un mouvement dont les adeptes croient (dans les grandes lignes) en la survivance de l’esprit dans l’au-delà. Certains journaux comme The Banner of Lights font même leur beurre grâce à la publication de petites annonces adressées aux vivants de la part des défunts, tandis qu’une poignée de voyants ont pignon sur rue. elijah

La pierre tombale d'Elijah Bond. 

C’est dans ce contexte qu’Elijah Bond et Charles Kennard, deux entrepreneurs, créent le premier prototype de planche divinatoire, inspirée des traditions ancestrales d’autres pays et des techniques élaborées par les médiums américains pour dialoguer avec les morts. Tout y est déjà : le petit curseur mobile appelé “planchette”, les inscriptions “yes” et “no” de chaque côté de l’objet, l’alphabet… Ils déposent un brevet pour leur création, mais décident de ne pas la commercialiser. Ils lui donnent néanmoins le nom de planche “Ouija”, vraisemblablement parce qu’il s’agit de la juxtaposition du mot “oui”, en français et en allemand (“ja”). En effet, chaque séance de spiritisme s’ouvre traditionnellement avec la question “Esprit es-tu là ?”, qui sollicite un acquiescement de la part de l’interlocuteur ectoplasmique. 

Mais en 1892, leur société met la clef sous la porte et les frères Fuld, deux de leurs employés flairant le bon filon, décident de se lancer dans la production de planches Ouija. Pourtant, rapidement, William Fuld décide d’acquérir seul les droits et le nom de l’invention histoire d’évincer son frère Isaac. Afin de bénéficier d’abattements fiscaux que notre connaissance en droit du patrimoine américain ne nous permet pas de détailler ici, il décide aussi de la vendre comme un simple jeu pour enfants. Mais c’est sans compter sur les cercles spirites, qui fleurissent un peu partout outre-Atlantique dans les années 1920, et s’emparent de l’objet. 

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William Fuld utilisant la planche en 1940. 

Le succès est au rendez-vous et William Fuld prend donc deux décisions majeures, qui permettent d’expliquer le quasi-monopole actuel de sa marque dans le domaine des accessoires occultes. D’abord, tout miser sur l’étrangeté et offrir à son best-seller une origine lointaine, vaguement orientalisante. Il reprend donc à son compte une anecdote de Kennard qui prétendait que le mot “ouija” lui avait été dicté par la planche elle-même lors d’une séance, et qu’il signifiait “bonne fortune” en égyptien ancien. Ensuite, éliminer méthodiquement la concurrence. Il dégaine donc des copyrights à tire-larigot et s’assure de déposer les expressions “planche de la chance hindoue” et “planche de la chance égyptienne”, afin que son argumentaire marketing (et accessoirement un poil raciste) ne puisse pas être recyclé par un adversaire.  

Débarrassée de la compétition, la marque imposa alors sa légende dans le domaine du paranormal à la sauce ricaine. Et c’est pour cette raison que les personnages de films d’épouvante ne peuvent aujourd'hui s’empêcher de trébucher sur une planche Ouija maléfique, à chaque fois qu’ils chinent des meubles dans un vide-grenier ou qu’ils passent un weekend chez leur grand-mère. 

Pour les anglophones désireux d'en savoir plus, voici une petite vidéo complémentaire : 

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