Les "Boiler Room". D’après les cafards de chez Brain, c’est par là que je devrais commencer mon périple. Dans ces soirées, non seulement on y trouve du jeune, du tatoué, du branché, mais tout est filmé. Donc, comme Aimé Jacquet, je commence à analyser l’adversaire sur vidéo.  J’allume une gauloise, ouvre ma robe de chambre pour poser mes guibolles sur la table basse et profite du spectacle. Déjà, le premier truc qui me fait tiquer, c'est que "Boiler Room", ça veut dire «chaufferie» dans la langue de Phil Collins. Alors je ne sais pas depuis quand faire semblant d'être un agent de maintenance est devenu glamour, mais quelque chose me dit que tous ces rats et ces rates n'ont pas des pedigrees à faire des bacs pro chauffage. Et pourtant, vas-y que je mets des bleus de travail et des bandes réfléchissantes. Quand je pense qu’à mon époque, on claquait un mois de salaire dans un costard à épaulettes pour épater les pistes de danse. Aujourd’hui, j’en dépenserais deux pour porter les vêtements techniques de mon père. Pas sûr qu’il apprécierait l’ironie.

Le principe de mater des surboums en replay, ça pourrait être bonnard. Tu peux passer pour un cador à la machine à café sans avoir à t'esquinter les arpions. Mais au global, j'ai surtout eu la bave qui descend en rappel de mes babines, comme quand Véro m'obligeait à regarder des Racines et des Ailes ou Secrets d'Histoire. Ça m'a rappelé ma VHS de feu de cheminée, sauf qu’à la place de la bûche, t’as un pervers narcissique avec une clé USB. Bon, sur le tas, il y avait bien deux-trois fiestas qui avaient l'air fendardes : celle qui ressemblait à la bamba triste de Pierre Billon, celle où un mec s'est taquiné le bulldog en direct live ou celle où une dame gagne la coupe du monde de doigt qui pue...

Quand j'étais encore un jeune aiglon à la patte folle, on dansait dos au disc-jockey. Mais aujourd'hui il faut regarder monsieur mais aussi son carré VIP.  Encore des gens qui n'ont pas eu de figures paternelles. Putain, j’ai déjà maté mes gosses déguisés en poêlée de légumes me faire la parade du printemps à la maternelle, c’est pas pour remettre le couvert.  

 
 
 
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À 16 heures, après ma sixième défaite de suite au Rapido, je retrouve mon esprit de conquête. Je me dis que quitte à jouer au journaliste, autant leur montrer de quel bois mon futal en velours côtelé se chauffe. Après 45 minutes à télécharger l’appli Resident Advisor et comprendre comment récupérer mon billet, j’ai mon laissez-passer. Je découvre au passage que le concert fête la sortie d’une ligne de T-shirts. Je croyais qu’on faisait du merchandising pour aider les artistes, pas l’inverse... 

A 23h, heure indiquée, j’arrive au Palace. Je découvre avec plaisir que le chenil des discocaïnomanes et des faux punks en diamant est redevenu un paisible théâtre. Les posters d’Anne Roumanoff et de Norman ont remplacé la subversion bourgeoise, et c’est pas pour me déplaire. Conscient de l’incongruité de ma ganache, alors que je suis entouré de vingtenaires qui ne veulent pas mettre leur bonnet sur leurs oreilles, je lance mon plus beau sourire Émail Diamant au physio. Force est de constater que la vue de mes prémolaires lui en a touché une sans faire bouger l’autre : il me fait mijoter à feu doux jusqu’à 23h30. Entretenir sa réputation c’est bien, mais penser aux rhumatismes des clients, ce serait mieux.  

IMG_0860Je descends enfin les marches et me retrouve en plein film du dimanche soir sur M6. Des barres de strip, des banquettes aux regards louches, des statues grecques avec le bigoudi à l’air... C’est dingue. Je n’ai jamais compris pourquoi cette génération veut toujours transformer les bars en bordel et les bordels en bar. Tu sais jamais où tu vas prendre une cuite et où tu vas choper une IST. En plus, la cabine du DJ se met à me vapoter à la gueule comme un chargé de com’. Ils sont bien gentils les Jean-Michel Jarre de poche, mais j’ai pas envie de crever de tabagisme passif pour leurs sons et lumières. 

À travers la fumée, je me fraye un chemin jusqu’au bar et découvre qu’une pinte peut désormais valoir le prix d’un menu midi chez un bon routier. Je regrette instantanément de ne pas avoir fait un arrêt au stand au Longchamp, le PMU d’en face, mais je reste accoudé au comptoir, par orgueil. C’est mon sang andalou du côté de ma mère qui parle. Et puis je serais bien incapable de savoir quoi faire de mon corps, là, tout de suite. Côté musique, on alterne entre du zouk joué à la scie sauteuse, des voix de digicodes et de la grosse caisse, tout le temps, toujours. C’est drôle, on sent que les gens sont tous là pour draguer, mais ils sont infoutus de créer une danse qui se danse à deux. On dirait des Playmobil qui essaient de s’accoupler. J’hésite à inviter une souris à faire un bon vieux rock, mais j’ai peur qu’elle me traite comme un CD-Rom dans une médiathèque alors je continue à scruter la salle tel un maître nageur. 
 
À ma droite, une nana monte sur une table en bois pour onduler du coccyx, filmée au smartphone par ses copines. Tu fais ça sur ma toile cirée et le légiste trouvera tes bottines derrière tes amygdales, ma cocotte. Plus loin, un groupe de trois étudiants en art (qui d’autre mettrait un pyjama pour guincher, franchement ?) se déhanche tout en faisant des selfies. Aujourd’hui, on dirait qu’on vient en boîte pour ramener une preuve irréfutable qu’on s’est marré avant de se casser. De mon temps, on avait une tactique incroyable pour éviter ça : on mentait. Chacun faisait comme s’il avait passé une nuit de fou et on faisait tous semblant d’y croire. Bon dieu, la vie sociale, maintenant, c’est la nouvelle corvée de chiottes. Si t’as pas ton diaporama pour lundi matin, t’as raté ta vie. 
 
Et le pompon sur la Garonne, ce sont les messages politiques confus affichés sur des stickers : "Ça va disrupter", "Police partout, MDMA nulle part".  Autant dire qu'on est aussi loin des préoccupations des Français que Carlos Ghosn. Sans parler du monsieur grimé en gilet jaune qui fait la danse du photomaton, comme Madonna. Le "voguing" il paraît que ça s’appelle. C’est à se demander pourquoi on a laissé le droit de vote aux millennials. Heureusement, ils sont trop cons pour s’en servir.   

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Las, je louche sur ma tocante : il est deux heures et la salle ne s’est pas encore remplie. Bordel à queue, il faut débarquer à quelle heure à vos bamboches ? Six heures ? Non merci, jamais je ne louperai Télé Matin, la dernière grande émission du service public, étendard d’objectivité dans le pédiluve de la médiocrité ambiante. Sans compter que mon genou fatigue. Les ligaments croisés, mon talon d’Achille, ma tragédie. Si ces petits bâtards ne m’avaient pas lâché, j’aurais eu une carrière et des filles faciles, comme Sylvain Kastendeuch. Je laisse donc derrière moi ces courtisans, ce sosie de Frédéric Beigbeder qui passe un peu trop son pouce sur son nez pour être honnête et je commande un taxi. Non, pas de Uber, j’ai une gueule à disrupter quoi que ce soit ?  

Calfeutré dans les replis de mes draps satinés, je me dis que si pour espérer faire la bête à deux dos aujourd’hui, il faut se filmer en permanence, porter des T-shirts "Études" et dormir 2 heures par nuit, il y a une couille dans le potage aux vermicelles de la jeunesse. C'est pourquoi votre serviteur a une annonce à vous faire solennelle à vous faire : je vous retrouverai le mois prochain pour vous expliquer pourquoi le téléfilm Sex Education ne vous apprendra rien de bon sur la cuisson des tartes aux poils. Il en va de la survie de la nation. 
 
Boomerement vôtre,
 
Bernard.