De grandes et belles villas, des rues majoritairement animées par les jardiniers et des couples qui baladent tranquillement leur chien, des Tesla en veux-tu en voilà : c’est là, à Pacific Palisades, ce genre de quartier résidentiel où chaque habitant pourrait faire sa fête à n’importe quelle boutique de luxe, que Larry David a trouvé refuge. Depuis une bonne dizaine d’années, c’est là qu’il passe le plus clair de son temps - quand il n’est pas au golf ou qu’il ne file pas à son bureau, dans le centre de Los Angeles, bien sûr. La définition même d’un homme déconnecté de la réalité ? Il y a sans doute un peu de ça. Pour se défendre, l’Américain répondrait toutefois, avec l’humour sarcastique qui le caractérise, qu’il est le cousin éloigné de Bernie Sanders : impossible, donc, de ne pas se sentir un tantinet concerné par le monde alentour.

Pourtant, ce sont deux autres aspects de sa personnalité qui permettent de connecter Larry David au quotidien des mortels. Ce look, mythique, iconique et pourtant d’une simplicité à faire pâlir ces mannequins en herbe qui se baladent avec l’équivalent d’un troupeau de bison sur les épaules à la Fashion Week : un T-shirt, un blazer, un jean 501 et des baskets. L’Américain a même une théorie à ce sujet : ne jamais porter plus d’un beau vêtement par jour, au risque d’avoir l’air trop habillé. Bref, passons. Après tout, ce qui fascine chez ce bon vieux Larry, c’est avant tout ce sens du détail, cette façon qu’il a de se trimballer en permanence avec son carnet à spirales pour y noter des petits détails a priori ordinaires. Dans une interview à GQ, son producteur, Jeff Schaffer, confirme : «Tout le monde s'inquiète des grandes choses, comme le changement climatique et la corruption. Quelqu'un doit se concentrer sur les petites choses.» 

À ce petit jeu, Larry David excelle depuis plusieurs décennies : doit-on rappeler que, dans le premier épisode de Seinfeld, le personnage principal ne comprend pas pourquoi son meilleur ami a si mal boutonné sa chemise ? Faut-il mentionner cette scène de Curb Your Enthusiasm (on aurait pu en choisir des milliers d’autres) où il peste contre l'un de ses amis âgé d’une cinquantaine d’années, à qui il reproche de se considérer comme orphelin, sous prétexte que ses parents viennent de mourir ? Contrairement à ce qu’il prétend, Larry David ne fait donc pas des séries «about nothing» : il en fait sur des sujets a priori anodins. Mais qui génèrent pas mal de gros sous : alors que Seinfeld lui aurait rapporté 250 millions de dollars dans les années 1990 et que Netflix vient d’obtenir les droits de la série pour plus de 500 millions de dollars, certains médias le consacrent comme l’acteur le mieux payé de 2019, avec 46 millions d’euros empochés entre décembre 2018 et Noël dernier.

L’humour comme porte de sortie
Tout n’a pourtant pas été toujours aussi simple pour l’acteur / producteur / scénariste. Son enfance, il la passe à Brooklyn - celui des années 1960, appauvri et lugubre, très éloigné de celui où des croissants se vendent cinq dollars pièces dans des boutiques healthy peuplées de gens qui se croient drôles parce qu’ils ont le même look que Judd Apatow. Ses parents n’ont aucun lien avec le milieu artistique. Son père vend des vêtements dans une petite boutique du quartier, et ce n’est visiblement pas lui qui encourage son fils à se lancer dans la comédie : «Je n'ai pas été élevé dans l'idée que j'allais être capable de faire quoi que ce soit, raconte-t-il, toujours à GQ. Je ne sais pas à qui la faute, si c'était celle de mes parents ou si c'était juste quelque chose en moi, mais il ne m'est jamais venu à l'esprit que je pouvais continuer et faire quelque chose de moi-même. Personne ne m'a jamais dit : "Tu peux faire quelque chose.”»

À l’adolescence, Larry David tue le temps à lire le magazine Mad ou à regarder les sketchs de Phil Silvers et Abbott & Costello. À l’entendre, il faut pourtant attendre son entrée à l’université du Maryland pour qu’il prenne confiance en son humour. Là-bas, loin de ses parents et de son train-train quotidien, ses blagues ont un côté exotique pour ses camarades de classe, trop bons élèves pour lui et visiblement aussi ennuyeux que les cours d’Histoire qu’il suit.

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Pour la réussite, il faut toutefois attendre encore un peu. Durant de nombreuses années, Larry David est même ce que l’on pourrait appeler méchamment un «loser». Un humoriste raté, bien incapable de se faire une place à New-York et bientôt tricard de tous les plateaux télé après une expérience infructueuse au sein du Saturday Night Live : «J’ai travaillé un an comme scénariste au SNL, de 1982 à 1983. Un cauchemar. J’avais un bureau tout près de l’ascenseur. Ma porte était grande ouverte. Des hordes de gens me passaient devant pour aller déjeuner mais personne ne m’a jamais adressé la parole. En un an, un seul de mes sketches a été diffusé à l’antenne, vers 1h05 du matin… Je haïssais Dick Ebersol, le producteur. C’est lui qui annulait tous mes sketches. Un jour, j’ai déboulé dans son bureau. Il était assis dans sa petite chaise de metteur en scène avec son nom marqué dessus et il avait son casque sur les oreilles. Il était 11h25, soit cinq minutes avant l’antenne. Je lui ai dit : «Ras le bol, cette fois je me casse de cette émission de merde, ça y est, j’en peux plus !». Et je suis parti. Mais en rentrant chez moi, j’ai réalisé que j’avais fait une grosse connerie. Je venais de m’asseoir sur 50 000 $. Résultat : je suis revenu le lundi matin. Je me suis assis à mon bureau, j’ai fait semblant de rien. Et Dick Ebersol aussi ; il ne m’en a jamais reparlé.»

Sur le papier, cette situation a toujours plus d’allure que celle qui le verrait continuer à vendre des soutiens-gorge et à écouter les histoires farfelues de son fantasque voisin, Kenny Kramer – celui-là même qui inspire le personnage de Cosmo Kramer. Mais Larry David ne le voit pas de la même façon. Alors, il déprime, se remet en cause et se lance dans des séances de thérapie, financées par ses parents. Aujourd’hui, il reste d’ailleurs persuadé d’une chose : sa carrière, et sa vie par extension, n’aurait pas du tout été la même si Jerry Seinfeld n’était pas venu le chercher un soir de 1988, dans les coulisses du comedy club Catch A Rising Star, pour lui demander de bosser à ses côtés sur un show pour NBC. Seinfeld, donc. Une sitcom diffusée pour la première fois le 5 juillet 1989 et présentée alors comme une daube - «Impossible de s’emballer pour l’histoire de deux mecs blablatant au Lavomatic», peut-on lire dans la presse américaine.

Avec son nouveau compagnon de route, Larry David en est toutefois persuadé : il tient là une émission unique, novatrice et inédite à la télévision américaine. «Nous étions dans une épicerie, on parlait des différents produits sur les étagères, et ça nous faisait marrer, rembobinait-il pour Rolling Stone. Et puis on a tous les deux réalisé que c’était le genre de dialogues qu’on n’avait jamais vraiment entendu à la télévision, ni même au cinéma.» Surtout, Larry David n’est jamais aussi bon que lorsqu’il transpose ses névroses à l’écran : on les retrouve chez George Costanza dans Seinfeld, un mec capable de rompre avec une fille parce qu'elle vient de le battre aux échecs. On les devine dans Whatever Works, le film de Woody Allen où il incarne un homme d’un certain âge, surdoué, mais terriblement râleur et névrosé. Enfin, on les aperçoit forcément dans Curb Your Enthusiasm, où il interprète son propre rôle dans un récit quasi-autobiographique : celui d'un rentier richissime, désagréable, ronchon, taquin et visiblement inadapté aux interactions sociales – dans la saison 7, il interdit notamment une adolescente de chanter à l’anniversaire d’un couple d’amis (« En quoi est-ce un cadeau ? »).

Un humour «Pretty pretty good»
Dans Curb Your Enthusiasm, tout le récit est centré autour de sa petite personne (on comprend mieux le titre de la série en France, Larry et son nombril) et de ces petites choses qui donnent lieu à de grandes discussions. Comme lorsqu'il s'attaque aux porteurs de perruques : «On devrait les tuer. Je suis surpris qu'Hitler n'ait pas tué les porteurs de perruques. Je veux dire : si j'étais mégalo et que je déportais des gens que je déteste, ils seraient sur ma liste.» En interview, Larry David dit pourtant ne pas aimer l’humour cruel. Son but, c'est surtout de parsemer ses épisodes de gags en tous genres, passés au filtre de la loufoquerie, du burlesque, du non-sens ou de la mauvaise foi. Sans que personne n'échappe à l’humour «davidien» : les producteurs, les actrices prétentieuses, les handicapés, les gosses privilégiés, les Noirs, les Juifs (Larry, juif, surnomme sa femme Hitler), les dîners pompeux entre amis…

Au départ, Larry David ne devait pourtant réaliser que huit ou dix épisodes. Il a alors 51 ans, vient de retourner au stand-up (un exercice où il se considère médiocre) et n’a pas envie de faire des concessions aux studios. Ce qui explique sans doute pourquoi il refuse d’insérer des scènes backstage entre les sketchs, et pourquoi la série est tournée de façon si spontanée. «Au début, on recevait l’appel de Larry en personne qui nous demandait si on pouvait venir demain, raconte à GQ Ted Danson, un des acteurs présents depuis de la première saison. On devait apporter nos tenues, il n’y avait pas de caravanes sur le tournage. Tu restais assis dans ta voiture jusqu’au moment de tourner. C’était vraiment une sorte de guérilla télévisuelle.»  Même constat de la part de Cheryl Hines, dans un entretien au New Yorker : «Si nous sommes sur le point de jouer une scène et que je pose une question à Larry, il me répond simplement : “fais-le pour la caméra, ça sortira tout seul”. Pauvres caméramans, ils ne savaient jamais où on allait.»

Tout ça n’empêche pas Larry David d’être un véritable control freak (il est le seul de l’équipe technique à être présent de la préproduction au montage), un obsessionnel capable de passer plusieurs jours à finaliser les plans d’un épisode. À 72 ans, et après avoir passé tant d’années à réinventer l’industrie du rire en Amérique, ça force le respect. Alors, certes, il y a eu des choix plus étonnants, comme ce personnage secondaire dans Les trois corniauds des frères Farrelly, ce semi-décevant Clear History écrit en 2013 pour HBO avec un casting pourtant excitant (Michael Keaton, Eva Mendes, Jon Hamm et lui-même) ou cette apparition dans un épisode d’Hannah Montana, qu’il a justifié comme une façon de faire plaisirs à ses filles. Rien de bien impressionnant, donc, mais rien de dramatique non plus. Après tout, Larry David ne s’est jamais considéré comme un acteur. En interview, il reconnaît volontiers que les dialogues de Whatever Works étaient trop longs pour lui ou que Curb Your Enthusiasm, créée en 2000, n’était censée être qu’une fenêtre pour parler de sa vie. Ce personnage grincheux, égocentrique et capable de s’étonner qu’un noir puisse s’appeler «Black» («C’est comme si mon nom de famille était “juif”») n’est né qu’après quelques séances d’écriture. 20 ans plus tard, il n’a pas vraiment changé, les ficelles sont toujours les mêmes, mais quel plaisir de le voir continuer de dégommer le politiquement correct.

++ La série est diffusée en exclusivité sur OCS en US+24, et toutes les saisons sont disponibles sur OCS à la demande.