Pour commencer cette interview familiale, commençons par la transmission. Votre père Michel Smolders était lui aussi artiste ; comment cela a-t-il influencé votre création ?
Olivier Smolders : Au départ, on est tous les fruits de notre éducation. Si vous venez d'une famille de bouchers, vous êtes familier avec la viande. Après, mon frère et moi, on a choisi des techniques, des arts pas trop proches de ce que notre père faisait, lui.
Quentin  Smolders :
 Les sujets auxquels il s'intéressait tournaient autour des histoires de sorcières, des contes japonais... Il aimait bien les animaux. Il dessinait des animaux morts.

L’exposition que vous présentez s’intitule «Démons et merveilles». Qui est le démon d'entre vous deux ?
Quentin : On aimerait bien être tous les deux les démons. Des gentils démons.
Olivier : Quand on a pensé à cette idée d'affiche, tous les deux, on s'est mis d'accord. Puis on s'est demandé : "Oui, mais c'est qui derrière le démon ?". On voulait tous les deux porter le masque rouge !

Pourquoi ?
Quentin : On veut toujours être le méchant !
Olivier : Dans Batman, s'il faut choisir entre le Joker ou Batman, c'est vite fait...
Quentin : Notre jeunesse, ce sont les années 70 et les antihéros. On n’est pas Tintin, quoi !
Olivier : On préfère les Rolling Stones aux Beatles, Fifi Brindacier plutôt que Les Malheurs de Sophie, encore qu'elle fut un peu vicieuse ! Plutôt Fifi que Martine à la plage.

Frères Smolders

Vous êtes un peu des Dardenne en plus sombre, non ? Ou des Gallagher en plus sobres ?
Olivier : On a fait une exposition ensemble il y a quelques années à Charleroi, sur le thème des cabinets de curiosité... Mais d'une manière générale, on ne présente pas notre travail ensemble. Ici, c'est une proposition, une invitation. La plupart du temps, on collabore ensemble mais on ne s'avance pas comme des frères. On ne se donne pas cette visibilité-là.

Vous semblez quand même partager des passions pour les faits divers insolites, les histoires fantastiques, les insectes, les sciences déviantes... Cela a commencé quand et comment ?
Quentin : Oui, au départ, on faisait des collections d'insectes ensemble. Et puis on a fait des animations de dessins animés, de choses autour du cinéma, très basiques évidemment mais auxquelles on travaillait tous les deux.
Olivier : Oui, du plus loin qu'on s'en souvienne, on a toujours échangé des idées, fait des collages...

Petits, étiez-vous du genre à disséquer les mouches ?
Olivier : On a fait nos études dans un collège de moines, où il y avait ce fameux père Gidéon, qui faisait un atelier de sciences et disséquait des grenouilles vivantes.
Quentin : Pour voir la respiration !
Olivier : Je me souviens qu'on faisait des élevages de tritons qu'on allait chercher dans l'étang du collège, puis qu’on mettait dans des bocaux à la cave. On les oubliait et on les retrouvait fossilisés... Ce n'était pas très sympathique. Oui, on a, hélas, trempé dans pas mal d'histoires un peu horribles.
Quentin : C'est aussi parce que nous avons eu une éducation un peu XIXème, où nous collectionnions des insectes, assemblions des herbiers - des choses assez classiques pour cette période-là. Curieusement, notre père possédait une grande collection de cet acabit. Et en même temps, la nature est vite fascinante. Les rats morts, les oiseaux morts... Nous entretenions une certaine fascination pour l'image de la mort. Notre père aussi.

Olivier, votre dernier film emprunte le nom d’un animal curieux, l’axolotl, qu’on imaginerait plus sorti d’une des dernières versions de Pokémon que de la réalité biologique. Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre d’animaux ?
Olivier : L'axolotl est connu à cause d'une nouvelle de Julio Cortázar, qui raconte l'histoire d'un homme qui va dans des aquariums. Il est fasciné par cet animal ; et vers la fin de la nouvelle, on comprend que le visiteur est devenu l'animal. L'axolotl en lui-même est fascinant pour les biologistes car il a la capacité de régénérer ses organes, et en plus, il passe toute sa vie à l'état larvaire. Par-dessus le marché, une grande partie de ces créatures sont albinos ! Ce sont des curiosités de la nature. Souvent, le point de départ d'un film, c'est l'envie de filmer quelque chose. Après, vient dans quelle histoire on case la chose. J'avais envie de filmer des axolotls comme pour Nuit noire ; j'avais envie de filmer des insectes, et donc, j'ai appelé Quentin pour élever de grands papillons de nuit africains.

Axolotl
Et avec tous ces démons, vous dormez bien ?
Olivier : Est-ce que ça t'empêche de dormir, Quentin ? Oh lui... lui, il dormirait tout le temps.
Quentin : Je faisais des bandes dessinées et à la fin, le héros disait toujours : «Enfin mon lit» !
Olivier : Non, ça ne m'empêche pas de dormir. Je ne suis pas effrayé par les histoires que je raconte. Parfois; je suis surpris après coup car les spectateurs reviennent vers moi en me disant : «C'est dur». Je revois le film, et je m'interroge : «Est-ce que ça, c'est dur ?». On s'habitue aussi à une histoire. On s'habitue à une image quand on la travaille.
Quentin : En fait, il s'agit plus de la fascination des images que de la fascination des histoires.

Pour continuer sur l’insomnie, voici une histoire à coucher dehors que vous avez adaptée en film, Adoration : celle d’Issei Sagawa, l’assassin cannibale japonais qui a tué une Hollandaise à Paris. Vous ne seriez pas des grands fans de Faites entrer l’accusé par hasard ?
Quentin : C'est un sujet qui me fascine quand même un peu. Il y a cet ouvrage de Philippe Artières, Le livre des vies coupables, où des condamnés à mort racontent leur vie. La manière dont ils la racontent, avec leurs propres mots. L'auteur est parti de l'exploration d'un fonds d'archives, le fonds Lacassagne à Lyon, qui avait été établi par un célèbre médecin criminologue, Alexandre Lacassagne. Ce dernier avait eu, à la fin du XIXème siècle, l'idée de faire écrire les condamnés - et c'est très émouvant. La manière dont ils racontent leurs crimes, ça aboutit aussi à faire un travail créatif. Lacassagne voulait romancer ça, quelque part. Peut-être effectuer un travail artistique sur des choses qui sont horribles au départ.
Olivier : Les histoires excessives, les faits divers, les personnages qui dépassent toutes les bornes interrogent sur la véritable nature humaine. C'est une entrée en matière intéressante pour aborder de vraies questions. C'est la recherche du morbide ou de l'horrible, c'est s'intéresser aux personnages qui posent des questions essentielles. J'aime beaucoup cette phrase : «Il y a deux choses importantes dans la vie, la naissance et la mort. Tout le reste, c'est du remplissage». En partant de cette idée-là, assez spontanément, on cherche les sujets les plus intimes qui soient, c'est-à-dire ceux qui touchent à la mort, à la sexualité, ou au rapport à la violence.

C'est ça qui fascine autant le public, d'après vous ?
Olivier : C'est très variable car nous avons tous un baromètre, un niveau de sensibilité différent. Quand même, il y a aussi beaucoup de gens qui, dès que l'on touche à ces sujets-là, se referment comme une huître! Ça les interroge trop, ça les choque - et c'est tout à fait légitime. Nous, niveau ouverture à ces trucs-là, on a certainement une barrière personnelle plutôt haute, mais ça m'est arrivé à moi aussi de me détourner face à certaines choses. On a des limites aussi ! Par exemple, moi, je me souviens d'un film, Les derniers cris de la savane. Tourné par des réalisateurs italiens, il s'agissait d'un montage grossier de scènes horribles, du genre un touriste qui se fait dévorer par des lions sous les yeux de sa famille. Je suis sorti de la salle. L'insupportable, ce n'est pas la violence ; c'est le point de vue que l'on porte dessus. Un film peut tout à fait comporter des éléments atroces, mais s'il est accompagné d'un regard et d'un discours, d'une mise à distance, on peut comprendre l'oeuvre et s'interroger sur son propos. Ainsi, le film sur Sagawa n'est pas un film gore - il est extrêmement distancié, ce qui n'anesthésie pas la violence de la chose mais interroge la nature même de la violence... et le rapport que le spectateur entretient avec elle.

++ «Démons et merveilles, critique de la raison pure» : du 24 janvier au 1er mars 2020 au Centre Wallonie-Bruxelles, rue rue Saint-Martin, 4ème arrondissement de Paris.