Les mots me manquent
Pourtant j'aimerais crier
Muette saltimbanque
À la gorge nouée
Et ça monte, ça monte, ça monte
Jusqu’à c’que
Mon petit coeur disjoncte 

Dès la première phrase, les mots lui manquent : Carla est une poétesse de l'incommunicabilité, sorte de Kafka de la génération Gulli. Dans l'incipit, celle qui se désigne comme une "muette saltimbanque", oxymore qui traduit son inspiration vacillante, nous parle de sa muse qui lui échappe alors que les tensions sociales la plongent dans l'urgence. C'est toute la question de l'engagement de l'artiste dans des temps troublés que pose Carla, tout en rappelant en filigrane la mobilisation des intermittents du spectacle - la confrérie des "saltimbanques". C'est pourquoi sa "gorge nouée" est à la fois une allégorie de la parole populaire, opprimée par le gouvernement et les forces de l'ordre, et une métaphore de son tiraillement entre morale et musique. Doit-elle embrasser le style revendicatif de Damien Saez et prendre parti pour le peuple français, au risque de faire chuter drastiquement le nombre de streams de son single ? On comprend là toute sa confusion.
Néanmoins, les plus perspicaces d'entre vous reconnaîtront une référence appuyée à l'incident qui s'est produit le 17 décembre 2019, lorsqu'un CRS a saisi un senior par le larynx à Paris, devant l'objectif de Là-bas si j'y suis. Carla se met à la place de cet homme de la rue, un geste narratif par lequel elle est dans la monstration de son empathie, par opposition à la distance froide des technocrates qui nous dirigent. Face à l'impassibilité bourgeoise, la répétition de "ça monte" réinstaure le temps de l'actualité brûlante. Ce qui monte, c'est le sang qui lui engorge le cerveau à cause de l'avant-bras du policier en stationnement sur son cou, mais c'est aussi la colère et la violence qui grimpent dans notre pays. La référence au "coeur" est une allégorie de l'humanité, du Bien enfoui profondément en chacun de nous. Et lorsque celui-ci "disjoncte", ce sont les droits de l'homme qui volent en éclat, et la communauté nationale qui se disloque dans un grand AVC. Bref, Carla a mal à sa France.

Et ça fait : bim, bam, boum
Ça fait : pschhh, et ça fait : vroum
Ça fait : bim, bam, boum
Dans ma tête, y’a tout qui tourne
Ça fait : chut, et puis : blabla
Ça fait : comme ci, comme ça
Ça fait : bim, bam, ah ah ah
Dans mon cœur, je comprends pas

Basé sur des onomatopées, le refrain est un appel au rassemblement, puisqu'il se veut universel et intelligible pour toute personne ayant excédé l'âge de cinq mois. En nous mettant dans la peau d'un manifestant qui se fait arrêter, Carla se fait lanceuse d'alerte. On est pris par le rythme des matraques ("bim, bam, boum"), le dégoupillage des lacrymos ("pschhh") et le départ en trombe du fourgon cellulaire ("vroum"). Elle nous décrit la désorientation du prévenu, étourdi par les interrogatoires ("chut, et puis : blabla", "comme ci, comme ça") et les coups qui se répétent au poste de police. La touche d'hilarité ("ah ah ah"), quant à elle, évoque le Joker de Todd Phillips, où Arthur Fleck, brimé et laissé pour compte, devient le symbole de la révolution. En usant de l'amphigouri, dans une séquence qui n'est pas sans rappeller le discours de Sganarelle dans Le médecin malgré lui, Carla nous détaille avec minutie comment le corps individuel peut devenir le vaisseau du mécontentement général. Inspirée par la peinture romantique d'Eugène Delacroix, elle se fait liberté guidant le peuple.

J'ai beau tenter, rien ne perce
Depuis mes lèvres closes
Mais j'avoue, je confesse
À l'intérieur, j'explose
Et ça monte, ça monte, ça monte
Jusqu’à c’que
Mon petit coeur disjoncte

Par des rimes croisées, Carla dénonce les aveux retirés ("Mais j'avoue, je confesse") par la force. C'est pourquoi à l'intérieur, elle explose : l'injustice la fait bouillir et les coups d'annuaires assénés au niveau du ventre lui donnent des remontées gastriques ("Et ça monte, ça monte, ça monte"). Par l'image du vomi, du mal au coeur, du coeur qui se soulève, elle transmet son rejet viscéral du projet de société totalitaire qui s'est dessiné ces derniers mois. Certains commentateurs verront également dans l'utilisation de la polysémie des lèvres une allusion au sexe féminin virginal ("rien ne perce"). Derrière la symbolique de l'hymen, c'est la nécessité de dresser des remparts face au patriarcat et la masculinité toxique qui est exprimée. Toutefois, une habile polysémie demeure : une autre piste herméneutique pourrait nous orienter vers l'évocation de la dureté du milieu musical actuel, et de la difficulté de promouvoir des compositions originales auprès du grand public ("rien ne perce"). La qualité artistique de son oeuvre ayant toutefois été reconnue par la frange la plus critique de l'intelligentsia hexagonale, nous laisserons de côté cette interprétation.

Il m'en faudrait du courage
Pour affronter tes yeux
Mais est-on jamais sage
Quand on est amoureux ?

Les gueules cassées, ces dizaines de gilets jaunes éborgnés par les LBD, voilà quelle image Carla nous laisse sur la rétine pour terminer sa chanson. L'affrontement des yeux symbolise à la fois la peur de la bavure et la profonde défiance envers les institutions. En mettant en opposition la sagesse et l'amour, Carla exalte la passion de la liberté, loin du confort et de la sécurité. Mieux, elle propose de dépasser les barrières, les barricades, pour étreindre enfin les gardiens de la paix. En finissant son ultime refrain par "Ça fait bim, bam, quoi ? / I love you, je crois qu’c'est ça", Carla appelle à la réconciliation nationale et lance un poignant "La police avec nous". Un propos visiblement mal compris par JujuFitCats, qui a ramené ce brûlot libertaire au statut de boîte à meuh de l'internet. Heureusement, il y a fort à parier que l'Histoire rendra justice à la prise de position salutaire de notre représentante à l'Eurovision Junior.