Vous rapportez dans votre essai que les films hollywoodiens sont souvent portés sur la politique et l’histoire récente du pays. Cela veut-il dire que Stallone va bientôt se battre contre de méchants Iraniens ? 
Claude Vaillancourt : Peut-être pas Stallone lui-même, mais s’il y a une bonne histoire à raconter, les Iraniens apparaîtront sûrement à l’écran. Ce n’est pas d’hier que les Arabes, Iraniens, Musulmans — qui se confondent d’ailleurs dans l’esprit de bien des Américains — sont des ennemis de prédilection du cinéma hollywoodien. On pense par exemple à True Lies, avec Arnold Schwarzenegger en 1994, bien avant le 11 Septembre. Depuis la chute du communisme, cette région du monde est une pépinière d’ennemis de la nation ! Ce manichéisme permet difficilement, hélas, de porter un regard éclairé sur une situation politique complexe et pour laquelle les États-Unis portent une grande part de responsabilité. 

D’ailleurs, est-ce qu'aujourd’hui, un film avec Stallone est encore possible (c’est-à-dire un film patriotique et moralisateur comme Rocky IV) ? 
Stallone a tenté de récidiver avec sa série The Expendables, portée davantage par la nostalgie que par une grande compréhension de ce qui se passe aujourd’hui. Je ne crois pas qu’il soit possible de diffuser un message aussi simpliste que dans Rocky IV. Il existe maintenant une forme plus subtile de films patriotiques, basés sur les faits, ceux-ci réinterprétés à l’avantage des Américains. Je pense au Démineur de Kathryn Bigelow, à Argo de Ben Affleck ou encore à American Sniper de Clint Eastwood. Ces films sont d’une efficacité certaine, parce qu’ils sont très bien réalisés, reçoivent des prix et parlent de la réalité, bien qu’ils soient biaisés.

À quoi ressembleront les films sur Trump ? 
Pour le moment, on semble curieusement ménager Trump à Hollywood. Il faut dire qu’il subit sa part d’attaques dans les émissions humoristiques et dans les late shows. L’émission Saturday Night Live, les animateurs Stephen Colbert et John Oliver, par exemple, s’acharnent contre lui à qui mieux mieux. Les attaques contre Trump ont tendance à le renforcer auprès de sa base électorale, sans produire de grands changements dans l’opinion publique. D’où une certaine prudence, peut-être. La réserve qu’on a pour le moment envers lui s’explique aussi, peut-être, par sa dimension caricaturale, par le fait qu’un tel personnage semblerait invraisemblable à l’écran ! Un cas où la réalité dépasse la fiction… Je ne doute pas cependant, que ce président aura un bel avenir dans le cinéma d’Hollywood.

On a vu apparaître une vague de films feminist friendly après la vague de #metoo sur Hollywood. Pour vous, ces films, comme Wonder Woman, sont le fruit d’un réel engagement politique de la part des productions — ou d’une mise en marche forcée ? 
Depuis quelques années, le cinéma le plus commercial d’Hollywood semble s’ouvrir à la diversité. Les Afro-Américains, les personnes de la communauté LGBT… et les femmes sont nettement mieux représentés. La raison est peut-être davantage commerciale que politique : il y aurait d’importantes pertes financières si cette ouverture n’avait pas eu lieu. Les films Wonder Women et Captain Marvel montrent des femmes puissantes, je dirais ironiquement «viriles». Mais ces personnages ne permettent pas de développer une réflexion substantielle sur la place des femmes dans la société. En revanche, Bombshell de Jay Roach, qui porte sur un scandale de harcèlement sexuel à Fox News, est une conséquence très intéressante — et plus dérangeante — du mouvement #metoo. Pendant que les femmes fortes sont plus présentes à l’écran, le nombre de femmes cinéastes reste encore peu élevé, malgré de minces progrès. 

Bon, c’est une nouvelle pour personne, mais il existe plus de placements de produit dans les films hollywoodiens que dans un clip de rap. Quel film explose le compteur selon vous ? 
Le placement de produit a atteint son paroxysme pendant la première décennie des années 2000, avec des films comme I Robot et le James Bond Die Another Day. Les produits placés y étaient si nombreux que le procédé en perdait son efficacité. Aujourd’hui, le placement de produit est un peu plus discret, mais il reste encore très présent sur les écrans. Le cas de Up in the Air de Jason Reitman est intéressant : les produits placés n’y étaient pas vraiment à leur avantage ! Mais le succès du film a fait que les commanditaires étaient tout de même ravis…

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Au sujet de l’écologie, on ressent un gros vide dans les productions cinématographiques, comme dans les actions politiques, d’ailleurs. Est-ce qu’un cinéma engagé écologiquement pourrait naître à Hollywood ?
Avatar de James Cameron abordait cette question, mais de façon très maladroite, à mon avis. The Descendants d’Alexander Payne est un très beau film sur la nécessité de préserver un site naturel. Mais vous avez raison, ce sujet est peu présent. Ce n’est pas vraiment une surprise dans un pays dirigé par un climatosceptique, l’un des pires pollueurs de la planète et qui ne fait sûrement pas sa part pour lutter contre les changements climatiques. Avec les menaces qui pèsent sur nous, il faut espérer qu’Hollywood aura des films puissants et originaux à proposer à ce sujet.

Le Loup de Wall Street, film hollywoodien qui critique le monde de la finance et des traders, a été financé grâce à une fraude fiscale autour du fonds souverain malaisien. Cette schizophrénie est-elle représentative d’Hollywood en général ?
Vous mettez le doigt sur l'un des principaux problèmes que je mentionne dans mon livre. En tant qu’industrie parfaitement bien intégrée dans le système capitaliste, Hollywood est partie prenante des grands maux qui nous affligent aujourd’hui : inégalités sociales, évasion fiscale, firmes transnationales omnipotentes, impérialisme culturel, etc. Mais aux États-Unis, la liberté d’expression reste une valeur fondamentale, ce qui donne une certaine marge de manœuvre aux cinéastes. Tout ceci explique en partie des combines tordues et des contradictions telles que vous le révélez. Ceci dit, Le Loup de Wall Street n’est pas à mon avis le film le plus critique du monde de la finance. Dans les productions récentes, The Big Short (Le casse du siècle) d’Adam McKay ou Margin Call de J.C. Chandor montrent de façon plus profonde les vices du système financier.

Joker pourrait facilement être la révélation film-politique de 2019. En France, on le pense même Gilet jaune. Qu’est-ce que vous en pensez, vous qui commencez à connaître les films politiques ? 
En tant qu’étranger, je trouve délicat de me prononcer sur les Gilets jaunes. Mais dans Joker, et aussi dans Parasite de Bong Joon-ho — même s’il ne s’agit pas ici d’un film hollywoodien —, il semble clair qu’on joue sur la crainte que les inégalités sociales, toujours croissantes depuis des années, mènent à des explosions de violence.

++ Le livre de Claude Vaillancourt, Hollywood et la politique (réédition), est disponible en librairie depuis le 16 janvier. 15€.

Photomontage de une : Mattsen77.