À chaque pleine lune, elles organisent une maraude nocturne dans des rues réputées dangereuses, notamment celles où ont eu lieu des féminicides. ”Beaucoup d’entre nous viennent de foyers brisés ou sont victimes d’abus”, nous disent-elles quand on les contacte par mail. En déambulant en groupe, elles espèrent faire de leur coin un espace safe pour les femmes : “Les soeurs doivent comprendre qu’on est avec elles”.

Pourquoi le vélo plutôt que la moto par exemple ? Selon les O.V.A.S., la raison est économique avant tout : “nous sommes les habitantes des villes opprimées et fauchées, c’est notre seul moyen de transport”. Mais elles dressent aussi un lien entre le cyclisme et l’écoféminisme. Pour elles, il existe une connexion entre les maltraitances faites aux femmes racisées et celles faites à l'environnement : “nous sommes simultanément exploitées, occupées et violées au sein des sociétés patriarcales”. Le deux roues offre une alternative à la culture automobile : “il s’agit d’impulser un changement culturel en faveur d’une relation profondément respectueuse avec Tonantzin, notre mère la Terre, au sein d’une jungle urbaine de béton stérile”.

C’est grâce au vélo si les femmes portent des pantalons aujourd’hui 
Si le mode d’action des O.V.A.S. peut étonner, le lien entre féminisme et cyclisme ne date pas d’hier. Comme nous le rappelle Gabrielle Anctil du collectif “cyclo-féministe” québécois Les Dérailleuses, l’invention du vélo coïncide avec le mouvement pour le droit de vote des femmes aux États-Unis : “Les suffragettes y ont tout de suite vu une opportunité. Elles l’utilisaient pour aller aux réunions. Dans les caricatures, on représentaient souvent les féministes à cheval sur leur monture mécanique avec une clope au bec. Ce moyen de transport a redonné un nouveau souffle au mouvement du Rational Dress, qui luttait pour que les femmes abandonnent le corset et les jupes encombrantes au profit de vêtements plus pratiques. Les premières cyclistes ont commencé à sortir en bloomers, des sortes de pantalon bouffants que les femmes portaient déjà mais en dessous de leur jupes. C’est en partie grâce à elles si on porte des pantalons aujourd’hui !

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Pour la cycliste, le vélo reste encore aujourd’hui le meilleur ami des féministes. Elle met en avant l’aspect sécuritaire : "La bicyclette permet de se balader sans danger à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. J’ai fait beaucoup de cyclotourisme, et mon moyen de transport m’a permis de voyager partout sans danger. Le vélo donne beaucoup d’indépendance. Quand tu sais le réparer toi-même, tu es vraiment totalement autonome sur tes déplacements. Et je pense qu’une fois que tu t’es habituée à cette liberté, tu as envie de la reproduire dans tous les aspects de ta vie.”

Du Canada à la France : la vélorution est en marche
Si la bécane est l’alliée de la cause féministe depuis longtemps, les O.V.A.S. nous rappellent sur leur site que “la culture du vélo est aujourd’hui dominée par des hommes blancs des classes moyennes et supérieures”. Les compétitions sportives et les ateliers de réparation de vélo sont des lieux où se reproduisent les discriminations sociales. “Il m’est déjà arrivé de me faire retirer la pompe des mains par des types qui pensaient forcément mieux connaître la mécanique que moi”, se souvient Gabrielle Anctil.

Partout à travers le monde, des communautés luttent contre le sexisme et le racisme qui s'infiltre dans toutes les sphères du monde cycliste. Aux US, les O.V.A.S. et les Black Girls Do Bike ambitionnent de donner une visibilité aux femmes de couleur qui font du vélo. Au Canada, Les Dérailleuses suscitées entendent quant à elles lutter contre le machisme à vélo grâce à des rides en mixité choisie, des conférences et des publications. Elles sortent un fanzine sur les intersections entre féminisme et cyclisme baptisé Londonderry, d’après le nom d'Annie Londonderry, la première femme à avoir fait le tour du monde à bicyclette.

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En France aussi, des initiatives de ce genre essaiment les unes après les autres. On peut notamment citer les ateliers de réparation vélo la Cycklette et les Cyclofficines, dans lesquels ont régulièrement lieu des permanences réservées aux femmes et aux personnes au ''genre non conforme''. Alliant engagement écologique et social, ces deux organismes mettent à disposition des apprentis mécanicien.ne.s des pièces détachées d'occasion à prix libre. "Organisation horizontale et mutualisation des savoirs font partie de nos maîtres-mots, m’explique Jeanne, une des membres de la liste cycloféministe de la Cycklette. Quand tu viens à une de nos permanences, on ne répare par ton vélo pour toi, on t’apprend à le faire.” 

Les pistes cyclables : un signe extérieur de gentrification
À l’opposé de l’image bobo que se traîne souvent le vélo, ces collectifs cultivent une approche DIY. “Il y a presque un côté punk dans les événements qui tournent  autour de la mécanique vélo, continue Jeanne. Le squat de Saint-Denis le Landy Sauvage organise par exemple une fois par an un demolition derby à vélo, la Bike War. Le concept est simple : les participants construisent un char à vélo, et après un défilé, tous ces véhicules se retrouvent dans une arène pour une grande joute.” 

L’un des cheval de guerre des O.V.A.S. est aussi la lutte contre la boboïsation. Leur quartier, Boys Height, est devenu ces dernières années un hotspot hipster. A ce titre, ces guerrières de l’asphalte affichent une hostilité envers l’installation de pistes cyclables, qu’elles considèrent comme un catalyseur de gentrification. “À L.A., toutes les politiques urbaines sont orientées vers les riches", nous expliquent-elles. "En raison de l'embourgeoisement, le coût de la vie à Los Angeles a considérablement augmenté. Au cours des 10 dernières années, le coût des loyers a explosé.” Avant de conclure, combatives : “Mais cette gentrification s’accompagne aussi d’une politisation accrue au sein de nos communautés.

++ Le Landy Sauvage, la Cycklette et les Cyclofficines d’Île-de-France organisent un festival féminisme et vélo, le "Turn Ovaires", du 3 au 8 mars dans plusieurs lieux de Paris et de la petite couronne. Au programme : des discussions, des vélorutions, une fête... Retrouvez toutes les informations ici.

Crédit visuel de une : capture d'écran de la bande d'annonce du documentaire Ovarian Psychos.