Morceaux cassés d’une chose, d’Oscar Coop-Phane, éd. Grasset, 156 p., 16,50 €
On a retrouvé Oscar Coop-Phane. Après un Procès du cochon un peu décevant (oui, ça n’engage que nous), l’écrivain de 31 ans est de retour. Avec un ego trip. «Je ne sais pas pourquoi j’ai tant parlé de moi. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris», conclut-il. Bien vous en a pris en tout cas, monsieur Coop-Phane. Confirmation de ce que l’on sait depuis 2012 et son prix de Flore pour son premier livre, Oscar Coop-Phane écrit merveilleusement bien. Ici, la vie d’un écrivain à Paris. Entre paillettes germanopratines et son flot médiatique, et le beautiful loser trentenaire que le succès ne protège pas des errements. Un livre magnifique - dès son titre. Morceaux cassés d’une chose. Quelle beauté.

Love me tender, de Constance Debré, éd. Flammarion, 188 p., 18 €
On s’inquiétait presque : on n’avait pas de nouvelles de Constance depuis un moment. C’est qu’on a pris l’habitude de suivre la vie de l’ancienne avocate avec délectation. Retrouvailles, mais retrouvailles difficiles. Parce que «savoir se libérer n’est rien ; l’ardu c’est savoir être libre», comme disait Gide. Constance Debré est donc en quête de liberté ; libérée des biens matériels, de l’attachement des autres... Se libérer de tout, même de son enfant. Oui, Constance Debré va jusque là. Mais elle ne s’en vante pas. Elle ne frime pas. Elle ne masque à aucun moment la difficulté de sa situation, ni ses turpitudes - puisque pour citer Renaud (oui, Gide et Renaud dans le même papier), «Vivre libre, c’est souvent vivre seul, ça fait peut-être mal au bide mais c’est bon pour la gueule». Il y a quelque chose d’aussi admirable que pathétique dans la course en avant lancée par l’écrivaine. Totalement amorale, mais jouissive. Quel que soit le regard que l’on porte dessus, c'est une vraie preuve de courage. Parce qu’il en faut pour aller au bout, tout au bout.

 
 
 
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Au rythme de nos colères, de Guy Gunaratne, éd. Grasset, 364 p., 23 €
Trois jeunes dans une banlieue de Londres, trois façons d’affronter la vie. La création, la maîtrise et le lâcher-prise. Trois destins - ou plutôt, trois embryons de destin. Et un livre puissant, qui vient parfaitement compléter Les Misérables (celui Ladj Ly, on va laisser Victor en haut de la montagne Sainte-Geneviève). Pendant 364 pages, l'on suit ainsi ces vies normales, entre foot et filles, mais dont la toile de fond est prête à se déchirer à chaque instant. Tensions religieuses, sociales, familiales… Guy Gunaratne ne dramatise pas. Pas de pathos larmoyant. Mais l’écrivain de 36 ans ne fantasme pas non plus la jeunesse de banlieue. Elle ne se retrouve pas auréolée d’un romantisme qu’on perçoit seulement quand on écrit depuis un fauteuil en cuir au coin du feu de son manoir.

L’Affaire Cambridge Analytica, de Brittany Kaiser, éd. HarperCollins, 442 p., 20 €
Le scandale, on le connaît ; mais là où l'on s’attendait à se retrouver devant un froid compte-rendu de la lanceuse d’alerte elle-même, Brittany Kaiser nous livre un thriller qui se lit comme un bon polar. Sauf qu’ici, les horreurs ne sont pas inventées. Et les personnages sont dignes de romans. Alexander Nix, fondateur de l’entreprise, noble britannique au charisme fou, ne demande qu’à être adapté à l’écran. Et évidemment, ce que dénonce Brittany Kaiser ici n’est nullement résolu. Si ce que vous lisez vous fait froid dans le dos, vous n’avez pas fini de frissonner. Et au passage, on en profite pour vous conseiller de voir l’excellent et trop méconnu Brexit: The Uncivil War, de Toby Haynes. 

 
 
 
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Les 7 BD de février
Le Triskel volé (Prado, Casterman). Un combat du Bien contre le Mal se réveille après des millénaires de sommeil. De l’époque où les humains cohabitaient avec la magie. Bonne surprise : l’histoire ne sombre pas dans l’infantilisme, bien au contraire. Mais surtout, que les dessins de l’Espagnol Miguelanxo Prado sont beaux ! Chaque planche mérite d’être lue puis vue. Quel trait !

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Thérapie de groupe (Larcenet, Dargaud). Manu Larcenet sait tout faire avec un crayon. Et une fois de plus, dans ce dernier ouvrage, on ne peut que constater l'étendue de son talent. Tous les styles y passent - du plus classique au plus psychédélique. Mais surtout, merci monsieur Larcenet de nous livrer vos difficultés, vos dépressions, votre chaos de la page blanche... C’est assez rare pour être souligné : on éclate réellement de rire en tournant les pages de Thérapie de groupe.

Frédéric, William et l’amazone (Lainé / Olivier, Comix Buro). Fredric Wertham et William Moulton Marston. Ça ne vous dit rien ? En tout cas, nous, ça ne nous disait rien. Il s'avère que Fredric Wertham est un psychiatre qui, dans les années 50, a mené une lutte acharnée contre les comics et leur influence supposément néfaste sur la jeunesse (notre collègue spécialiste ès-rock et comics est, lui, plus au courant que nous, puisqu'il vous parle plus en détail du bon docteur Wertham dans cet article tiré de sa série sur les grands noms de la BD US, ndlr). Quant à William Moulton Marston, ce n'est ni plus ni moins son opposé : un psychologue polygame, inventeur du détecteur de mensonges et surtout créateur de Wonder Woman. Deux hommes qui s'affronteront pour imposer leur vision aux femmes et aux enfants... On connaît la chanson !

Le Mur - Tome 1 : Homo homini lupus (Alberti / d'après Charreyron, Glénat). À l’origine, il devait s’agir d’un film ; et ça se sent. Malheureusement, le film n’a pas pu se faire. Malheureusement, parce que voir cette sorte de Mad Max à la sauce Bong Joon -ho serait une délectation. Les dessins complexes de l’Italien Mario Alberti donnent un corps torturé au scénario d’Antoine Charreyron. La BD mérite - non, elle se doit d’être lue ! Ne serait-ce que si d'aventure, elle se vendait à des milliers d’exemplaires, alors quelqu’un financerait peut-être enfin ce film.

Clinton Road (Balzano, Ankama). Les aquarelles de Vincenzo Balzano plongent le lecteur directement dans l’onirisme. Ou plutôt, dans le cauchemar. Un cauchemar qui se dévoile petit à petit, comme on s’enlise dans une boue épaisse. Petit problème : on a du mal à s’extraire de la boue en refermant le livre. On ne peut pas parler de l’histoire, mais on vous assure que la boue, c’est bon pour la peau.

 
 
 
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Le Voisin
(Perez / Garcia, Dargaud).
Avant de devenir une série Netflix, Le Voisin était une BD. L’histoire de deux voisins. Un étudiant tout ce qu’il y a de plus normal... et un superhéros. Le tout à la sauce espagnole, donc avec un humour décapant et sauvage. Une BD de 200 pages. Enfin ! Pour une fois, une BD qui ne s’avale pas dans la soirée. Quoique. Encore une page. Allez, encore une page... Et au final, une nuit blanche. Comme une série Netflix, quoi.

Dans la tête de Sherlock Holmes (Liéron / Dahan, Ankama). Le cerveau le plus connu de la littérature. Guy Ritchie a voulu nous y plonger en y ajoutant des baffes et des claques, Cyril Liéron et Benoît Dahan restent plus proches de l’original et nous amènent réellement dans le cerveau de Sherlock. Dans les circonvolutions de ses neurones. Dans les méandres de ses réflexions. Compliqué de représenter une réflexion ? Oui. C’est précisément ce qui fait de cette BD une merveille - parce qu’elle y arrive parfaitement.