Avant que le Marais ne devienne le principal quartier gay de Paris dans les années 80, le district Sainte-Anne jouxtant l'Opéra Garnier concentrait l’essentiel des bars pour hommes de la capitale - les lesbiennes étant alors presque absentes de cet espace. À l'époque, ces lieux étaient seulement ouverts la nuit et très peu visibles dans l’espace public. Les gays, et leurs lieux de socialisation, étaient encore cantonnés à une semi-clandestinité.

"Il n’est pas rare d’y croiser Yves Saint-Laurent ou Andy Warhol"
Le lieu phare du quartier était le Sept, basé comme son nom l’indique au 7, rue Sainte-Anne. C’est Fabrice Emaer, le futur boss du Palace, qui l'ouvre en 1968, avec un format qui fera son succès : au rez-de-chaussée se trouve un espace restaurant, dans lequel on croise la jet-set de Paris et du monde - il n’est pas rare d’y croiser Yves Saint-Laurent, Andy Warhol, Grace Jones ou encore Diana Ross -, tandis que le sous-sol vibre secrètement au rythme de tubes dance. Aux platines, le résident Guy Cuevas ambiance un parterre éclectique de "punks, mannequins, stars et minets homos" avec des mixs dans lesquels cohabitent hits disco et bruitages improbables. "J’aimais casser les codes, se souvient-ilVioler les oreilles avec des trucs pas du tout dansables, comme des samples de Marilyn Monroe ou de chants d'oiseaux.”

Quelques numéros plus loin dans la rue se trouve le principal concurrent du Sept : le Colony, un immense espace de 400 m2 ouvert par le roi de la nuit parisienne Gérald Nanty. Le concept est à peu près similaire à celui de l’établissement de Fabrice Emaer, avec un étage dédié à la restauration et un autre à la danse. L’ambiance y est distinguée et précieuse, la décoration composée de tentures noir et or.

"Un mélange de saloon, de cirque et de baisodrome"
Lors d’un voyage à New-York, Nanty découvre avec un mélange de joie et de sidération l’Anvil, énorme  boîte de nuit du Bronx. “Il y avait une ambiance incroyable, se souvient-il dans sa biographie Bel de nuit, d’Élisabeth Quin. Un mélange de saloon, de cirque et de baisodrome, avec des go-go danseurs mâles, et des hommes par centaines.” Une fois de retour, il décide d’importer l’ambiance sexuellement débridée et le design minimaliste new-yorkais en France. Exit l’atmosphère maniérée du Colony ; bonjour les murs de brique, les meubles industriels et les alcôves sombres dans lesquels les hommes peuvent consommer du sexe en toute liberté. Le Bronx, ouvert en 73 et sis au 11, rue Sainte-Anne, est le premier bar gay avec backrooms de la capitale. Suite à son succès, des endroits similaires vont essaimer dans toute la France.

theanvil

Au Bronx de la rue Sainte-Anne, les danseurs étaient accueillis par un écran qui diffusait des films pornos en super 8 ou en 16 mm ; puis, derrière, ils trouvaient des zones plus sombres et une arrière-salle plus “cul”, dans lesquelles étaient disposées des lits militaires en fer. Un article d’Hexagone Gay se souvient des nombreux fantasmes, teintés d’homophobie, que vont provoquer cette enclave de liberté : “Le Bronx va faire couler beaucoup plus d'encre que de sperme et va être diabolisé par tous ceux qu'on ne laissera pas rentrer ou qui n'auront pas le courage d'y voir ce qui s'y passe réellement. La légende qui va entourer ce lieu va largement dépasser la réalité. Effectivement, les garçons y viennent pour baiser, mais la règle reste toujours le respect de l'autre et celui qui veut juste boire un verre n'est pas violé de force. Dans la presse et les récits-souvenirs qui seront publiés des années plus tard sur cet établissement, on pourra y lire tellement de bêtises que leurs auteurs, soit n'y ont jamais mis les pieds, soit ont laissé leurs fantasmes s'exprimer.”

1980 : la nuit gay sort du placard
Les bars du district avaient chacun leur propre clientèle, répartie par catégorie socio-économique et opinions politiques. Alors que le Bronx était un club ouvrier, tout comme le Scaramouche, plutôt marqué à gauche, le Club 18 attirait quant à lui une clientèle de droite plus aisée. Pour certains observateurs, les boîtes du coin ont contribué à stratifier la population gay - les femmes n’avaient notamment pas accès à plusieurs de ces lieux. Les patrons de club sont accusés d’exploiter la misère sexuelle des homos en commercialisant l’accès à des espaces safe à des prix prohibitifs. Dans Hexagone Gay, toujours : “Les tarifs et droits d'entrée de ces boîtes en faisaient des lieux élitistes. Les garçons issus des classes populaires ne pouvaient s'y rendre sans sacrifier une grande part de leurs revenus ou sans jouer du charme de leur jeunesse.

marais

Mais ce n’est pas ces divisions qui auront finalement la peau du quartier. En 1978, Fabrice Emaer ouvre le Palace, rue du Faubourg Montmartre, entraînant avec lui une bonne part de la clientèle du Sept. Dans les années qui suivent, des bars gays commencent à ouvrir dans le quartier des Halles. L’avènement du Marais va de pair avec la fin de l’invisibilisation des gays dans l’espace public : les espaces essentiellement nocturnes et clandestins cèdent la place à des comptoirs, des cafés et des petits commerces qui ont pignon sur rue. Les troquets de Sainte-Anne ferment alors les uns après les autres, délaissés par ceux qui les avaient fréquentés. Ces échoppes resteront vides durant des années, jusqu'à ce qu’une autre communauté ne s’en empare : les Japonais, qui y ouvriront de nombreux restaurants entre les années 90 et 2000.