Le 14 février prochain, vous inaugurez votre tournée d’adieu au Palais des Sports de Paris. C’est votre côté “éternelle romantique” qui vous a poussé à faire ça le jour de la Saint-Valentin ?
Catherine Lara : On va dire qu'a priori, je n'aurais pas choisi un vendredi pour une raison simple : c'est que je me prive de plein de gens que j'aime et qui font shabbat ce soir là. Donc ça m'ennuie un peu. J'ai d'abord cherché la salle idéale, et le Palais des Sports était disponible. C'est une salle que j'aime bien. J'y ai fait beaucoup de concerts. Et puis, j'avais un souvenir d'un spectacle que j'avais fait il y a 350 ans avec Jean Ferrat ! J'avais 18 ans et j'étais accompagnée de mon orchestre de chambre. C'est de beaux moments. Il n'y avait pas énormément de choix de dates disponibles, donc j'ai opté pour la Saint-Valentin. Au moins, ça fait une belle raison d'appeler mon spectacle "Entre la vie et l'amour". Ce n'est pas la mort, puisque je suis toujours là, mais j'aimais bien.

Ce n’est pas trop frustrant pour vous qui vivez une folle passion depuis des années avec Sam, de passer le soir de la fête des amoureux en tête-à-tête avec votre public et pas votre compagne ?
Mais elle sera là. C'est un petit concert que je vais faire pour elle ! Entre autres. C'est pas si mal... Je lui offre Le Palais des Sports pour la Saint-Valentin. Puis la soirée n'est pas finie quand le concert est terminé.

Vous avez été très proche d’autres artistes de renom, comme Barbara ou Georges Moustaki. Certains d’entre eux vous ont pris sous leur aile et sont devenus par la suite des amis, des confidents. Si vous deviez résumer en quelques mots ce que chacun de ces artistes a pu vous apporter, ce serait quoi ?  
Barbara, c'était une femme extraordinaire, une talentueuse artiste qui me manque beaucoup. Elle avait énormément d'humour. On a été très proches et j’ai écrit deux chansons pour elle. On se voyait tous les jours, nous formions une sorte de couple amical, finalement. Il ne s'est rien passé, mais c'était quelque chose de très tendre qui était proche de l'amour. On a passé des nuits à se balader toutes les deux, à se marrer. On s’appelait Lucette et Rosette, on disait n’importe quelle connerie… J'étais très admirative d'elle. Je n'étais pas groupie, mais pas loin. J'étais fascinée. Elle me fascinait parce qu’elle était à la ville comme à l'écran : extrêmement charismatique. Même son intérieur était théâtral. Elle ne s’arrêtait jamais d’être un personnage. Quant à Georges Moustaki, c'était aussi un être incroyable. J'ai même eu une petite histoire d'amour avec lui. Notre relation, je dirais sensuelle, a été très courte, juste le temps de me faire un enfant. (Rires) J'ai gardé une amitié éternelle pour lui, parce qu’au-delà de l’émotion, il me faisait rire. Il me faut les deux. Si je n'ai pas le rire, je m'emmerde très vite. J’ai vraiment besoin de la dérision. C'est pour moi le meilleur moyen de ne pas se prendre au sérieux. J'aime les clowns, parce qu’il y a toujours un instant où le clown est triste. Et puis, quand il est gai, il l’est encore plus que les autres. laraVous avez près de 50 ans de carrière derrière vous et vous remplissez toujours les salles.  C’est un peu comme dans le mythe de Samson - votre énergie vitale réside dans vos cheveux ?
(Rires) Peut-être ! J’ai quand même un terrain héréditaire assez prodigieux. Ma mère est morte il y a deux ans, elle avait 102 ans, et elle pétait le feu. Elle m'a dit “Ce serait bien que tu m'achètes un petit vélo d’appartement pour que je puisse conserver mes muscles.” C'était un engin, ma mère. Donc les chats ne font pas des chiens et j’ai un peu hérité de sa vigueur. En plus, j’ai une chance immense : j’ai fait un métier que j'aimais et j'en ai vécu, ça conserve. Je suis une grande privilégiée. Je le souhaite à tout le monde. 

Plus sérieusement, comment expliquez-vous une telle longévité dans la musique ?
J'ai soixante-quatorze ans, et j'ai débuté très tardivement. J'avais quand même 27 ans quand j'ai commencé ma carrière de chanteuse, c'est tard pour se lancer !

J’ai cru comprendre que c'était un peu grâce à Nougaro d’ailleurs, que vous avez décidé de devenir chanteuse ?
C'est lui qui m'a vraiment donné l'envie de chanter. Je l'accompagnais avec mon quatuor qui s'appelait le Quatuor Lara à l'époque, et j'ai adoré. Il avait beaucoup de talent, en plus d’être une belle personne. C'était un fou total. De le voir rentrer dans l'arène, ce si petit bonhomme, en face du public… C’est lui qui m’a donné envie d’être à cette place là, oui. Et puis, il y a aussi eu ma rencontre avec Denise Glaser (célèbre présentatrice et productrice des Trente Glorieuses, ndlr). Elle m’a beaucoup aidé. J’ai commencé ma carrière dans son émission qui s'appelait Discorama, et qui a duré presque une heure. Une heure d’antenne, pour moi toute seule ! Sur France Inter aussi, il y avait des journées entières où je passais toute la journée ! Ça n’existe plus aujourd'hui, ce genre de formats. Je le regrette un peu, même si je ne veux pas faire le vieux con, ou le vieux combattant, en disant que c'était mieux avant. Il y a des choses fantastiques maintenant, mais ce que je reproche aux médias en général, c'est d'être trop ancrés dans un catalogue. C’est soit pop, soit folk, soit rock, soit rap : on ne laisse pas trop la place à ce qui sort du cadre.

Il y a trop de frontières entre les genres musicaux, selon vous ?
Oui ! Par exemple, on va jouer du Gabriel Fauré avec la chorale des 500 musiciens lors de mon concert au Palais des Sports. Et ils vont aussi m'accompagner sur une chanson qui s'appelle Requiem pour un amour ou Les romantiques ou Aime-moi comme ton enfant. Puis, à un moment, il y aura du Schubert. Alors qu’aujourd’hui, lorsque tu écoutes une radio que tu trouves sympa, le programmateur va te dire qu’il ne peut pas te passer parce que tu n’es pas “sa couleur musicale”. Mais avoir une seule couleur, c'est tellement triste. J’espère que les cloisons vont tomber. 

Vous avez écrit plusieurs textes pour Johnny (Tous ensemble, Laisse-moi tomber) et vous avez même partagé un duo avec lui. C’était comment de collaborer avec Le Taulier ? Et d’écrire pour lui ?
Johnny, c’était un type délicieux dans la vie. Mais aussi dans le travail. J'ai rencontré quelqu'un d'assez surprenant parce que malgré sa carrière, il avait une humilité incroyable. Je me souviens, on était dans le studio et il me demandait toujours : “Est-ce que tu trouves que c’est bien ? Est ce que tu veux faire une autre prise ?” Je ne m'attendais pas du tout à ça. Je savais qu’il était très sympathique et généreux, mais je n'avais jamais travaillé avec lui avant, et c’était vraiment un grand professionnel.

Comment vous êtes-vous retrouvée à composer cet hymne, d’ailleurs ? Vous avez regardé Téléfoot tous les matins pour vous mettre dans de bonnes dispositions avant de vous atteler à l’écriture de la chanson officielle des Bleus  ?
Alors, c'est pas que j'ai fait de mieux, mais on s’en fout : c'est un exercice de style. J'avais fait un album de violon qui s'appelle Aral. Qui s’est d'ailleurs classé treizième dans le Billboard. C'était ma fierté. Et donc Xavier Couture, qui est producteur de télé, m’avait d’abord contactée parce qu’il cherchait une musique pour fêter le passage à l’an 2000. Je lui ai envoyé le disque et il a choisi le morceau-titre. Comme ça a marché très fort, il m’a à nouveau proposé de créer un hymne pour la Coupe du monde de foot. Il voulait que j’écrive une musique très populaire pour Johnny. Donc même si ce n’est pas trop ma came, je me suis quand même lancée et ça a marché. On en a quand même vendu 700 000 cette année-là - sans qu’ils marquent un seul but, les salauds !

Il paraît que vous avez suivi des cours de présence scénique à New-York. Qu’est-ce que vous avez retenu de cette expérience ? Vous avez appris à pleurer sur commande ?
C'était proche de la thérapie, mais c'était vraiment passionnant. André Grégory, qui est un immense metteur en scène, me faisait improviser trois heures tous les jours. Il voulait que je raconte quelque chose avec mon corps. C'était très fort. J'ai beaucoup appris, ça a été une sacrée école. J'aurais aimé être comédienne, mais je ne l’ai pas fait parce qu'on ne peut pas tout faire moyennement. Il faut faire quelque chose à fond. Mais j'aurais adoré. Et puis les chanteurs sont quand même des petits comédiens, à leur façon. 

84469614_483433619263756_2499647949542260736_nCe surnom de “rockeuse de diamants” qui vous poursuit depuis plusieurs années, il ne vous donne pas envie de foutre le feu à votre violon ?  
Ça me gonfle ! C’est atroce ! C'est comme un genre de boulet, mais monstrueux. Quand on a fait cette chanson à l'époque, l’album n’était pas du tout dans ce style-là. Les morceaux étaient plutôt romantiques. Et pour déconner, on a voulu faire un rock'n'roll. C'était aussi un jeu de mots, parce que la vraie expression, c'est "la croqueuse de diamants". Alors on a fait ça avec Élisabeth Anaïs (sa collaboratrice et auteur, ndlr) pour se marrer. Et c’est la chanson qui a marché ! Évidemment, je ne la fais plus sur scène maintenant. J'aurais l'air complètement idiote de chanter ça à mon âge et de sautiller. Je ne la regrette absolument pas, mais j'aurais juste voulu l'écrire et puis qu'on l'oublie, qu'on n'en parle plus. Parce que c'est pas moi du tout. C'est tellement infime, cette partie de moi. C'est mon côté "humour". Mais comme certaines personnes l'ont pris au premier degré, ce n'est plus drôle du tout.

Vous n'avez pas l'âme d’une rockeuse, au fond ? 
Alors si, je suis rock'n'roll, attention ! Mais je suis aussi très funky. J’ai joué avec les musiciens de Peter Gabriel, avec de fabuleux artistes anglais et américains. Je suis un caméléon dans la musique. Je peux rentrer dans n'importe quel univers et quand j'y suis bien, comme en charentaises, je n'ai plus envie d'en sortir. Et puis à un moment, je finis quand même par essayer autre chose. J’écoute un musicien qui me donne envie d’aller vers la world music par exemple. Et là, je tente un truc nouveau... C'est comme un tableau. On ne peint pas la même chose tout le temps, sinon on s’ennuie. 


Vous avez été l'une des premières artistes à faire votre coming-out publiquement à travers la chanson Autonome, sortie en 1983. Vous n’avez pas eu peur des réactions du public, à l’époque ?
Il y a forcément eu de mauvaises réactions, surtout que c'était il y a 40 ans ! Et puis quand j’ai répondu par la suite à Denisot sur un plateau télé que ce que je regardais en premier chez un homme, c’était sa femme, c’était aussi une façon légère de dire les choses. De ne pas faire croire aux gens qu’il y avait un fiancé. Pour moi, c'était important de dire qu’a priori, je vivais plutôt avec des femmes.

Mais justement, vous n’en avez pas marre qu’on vous rappelle tout le temps cette petite phrase ?
C’est pour ça que j’anticipe et que j’en parle de moi-même. C’est vrai que c’est un peu agaçant de devoir toujours parler de ce qui est de l’ordre du privé et de l’intime. J’espère qu’un jour, on ne me posera même plus la question. On ne demande pas aux gens “Et vous, comment vous vivez votre hétérosexualité”

Quand vous voyez tous ces jeunes artistes, parfois très populaires, qui parlent ouvertement de leur homosexualité dans leurs chansons ou dans les médias, qu’est-ce que ça vous fait ?
C'est génial ! Ils sont formidables, ces mômes ! Il faut que ça continue. C’est pour ça que je veux bien répondre à ces questions sur ma vie amoureuse, si ça peut encore aider. D’ailleurs, maintenant que j'y pense, la première chanson n'est pas Autonome. La première chanson, c'est Sensuelle. Ça s'écrivait “Sangsue. elle se glisse au fond de mon lit, ainsi nue, elle insiste”. C'était de la poésie. C'était un merveilleux texte de Daniel Boublil. C’était osé pour l’époque, mais les gens n’ont pas compris le jeu de mots ! (Rires)

Qu’est-ce que vous aimez dans la musique actuelle, d’ailleurs ?
J’adore la musique contemporaine. J’ai vraiment un cœur de jeune fille. Il y a des trucs super bien. J’aime le fait que ça groove. Avant, les grandes voix en France, c'était un peu anecdotique. Je caricature volontairement, mais on s'en foutait un peu. Maintenant, on attache davantage d’importance au côté mélodieux. Il y a vraiment des voix magnifiques. Il n'y a plus trop de place pour des gens qui ne savent pas chanter. Les nouvelles générations chantent vraiment bien. Ils chantent parfois des conneries, c'est ça qui est dommage. Les textes ne sont pas toujours à la hauteur de la qualité vocale. 

Je passe du coq à l’âne mais il paraît que vous avez écrit un livre de blagues ?
Oui, j'avais fait un bouquin qui s'appelait Femme de méninge, mais il n'est pas sorti. C’était des jeux de mots qui formaient des sortes de définitions. Comme par exemple “Hitler : il roulait en merde SS”.  J'ai aussi écrit d'autres livres comme L'aventurière de l’archet perdu avec des dessins très sympas et drôles de Sabine Nourrit. Et puis aussi Entre émoi et moi, qui était un peu plus autobiographique. 

Dans Entre deux pôles, vous évoquez des amours multiples. Aujourd’hui, on parle pas mal de polyamour, de trouples etc. Vous étiez déjà très en avance sur votre temps, en fait ? 
Alors, il s’agit plutôt d’une hésitation entre le masculin et le féminin, à vrai dire. La pluralité, ce n’est pas mon truc ! Aïe, aïe, aïe. Non, je ne suis pas faite pour ça. J’ai fait quelques expériences dans ma vie, parce que je n’ai pas non plus une auréole, mais ça ne me branche pas. J'ai besoin d'être amoureuse - les trucs d’un soir, c'est pas ma tasse de thé. Je peux rester très longtemps sans amour si je ne suis pas amoureuse parce que mon violon me procure des sensations extrêmement fortes, comme un coït du coeur et du cerveau. 
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On parlait tout à l’heure de décloisonner la musique. Vous avez toujours aimé mélanger les disciplines, le classique avec le moderne, par exemple. Vous avez aussi fait de la musique avec Salif Keïta ou avec MC Solaar je crois, ainsi qu’avec un musicien de Toto. Vous pouvez me parler de ces rencontres ?
Steve Lukather, c’est le guitariste du groupe Toto, et j’avais envie de jouer avec lui. Les grands musiciens sont finalement très accessibles. Plus on tape haut et plus les gens sont généreux. Ils sont contents qu’on les appelle, qu’on pense à eux pour un projet. Je l’ai appelé et je lui ai dit “Voilà, je joue avec un guitariste français extraordinaire qui est Sylvain Luc et on rêverait de vous avoir avec nous”. C'était les Francofolies, il y avait quatre-vingt-dix musiciens sur scène. Et puis, il y avait dix mille personnes dans le public. Il a dit oui tout de suite. Il est venu, c'était incroyable. Ils nous ont mis le chantier, lui et Sylvain ! On s'est vraiment éclatés sur scène. Il y avait Véronique Sanson, Maurane, Daniel Lavoie qui étaient invités. Une ribambelle de personnes magnifiques ! C'est un concert inoubliable sous la flotte totale, avec des trombes d’eau qui tombaient du ciel - et on avait mis des parasols au-dessus du violoncelle pour le protéger. C'était magique, magique, magique. 

Est-ce que vous vous verriez faire un duo avec un artiste qui est encore plus loin de votre univers musical, comme un rappeur américain par exemple ? Mettre de l’Autotune sur votre violon, ça vous tente ?
Tous les duos sont possibles ! Je mélange tout et j'ai toujours tout mélangé. Je me battrai toute ma vie pour ça parce que je suis une grande libertaire.

Il paraît que vous formiez un quatuor infernal de noctambules avec Patrick Juvet, Nicoletta et William Sheller. Vous étiez une grosse fêtarde ? 
On était très “boîtes de nuit”, à l'époque, oui. On ne se couchait pas. 5 heures du matin, c'était le plus tôt qu'on pouvait faire. Bon, après, je me suis lassée. J'y vais encore de temps en temps, mais je m’y emmerde un peu maintenant. J’aime autant être chez moi et faire la fête avec mes potes. 

Vous n’avez pas une petite anecdote à nous raconter de cette époque ?
Ouh-là ! J’en ai mille. Je ne suis pas une femme d'anecdotes, parce que tout ce que je vis, je le vis intensément... Mais je me souviens que la nuit, on faisait n'importe quoi. On partait à minuit pour aller en Normandie par exemple, parce qu'on l’avait décidé dans la soirée. Il n’y avait pas encore de limites de vitesse à l’époque, en plus. Mais on n’a jamais tué personne. Heureusement. 

++ À nos lecteurs qui souhaitent passer une soirée magique : Catherine Lara sera en concert au Palais des Sports le 14 février prochain