Les clichés qu'on ne veut plus voir dans les documentaires musicaux

Mercredi 12 février 2020

retienslanuit

Récits hagiographiques plus lisses que des fesses de bébé, focus sur des micro-genres sans intérêts, mise-en-scène plate avec des plans de types sur des chaises pliantes interviewés face caméra.. A l'occasion de la 20ème édition du Festival international de films sur la musique (F.A.M.E.), qui se tient 12 au 16 février à la Gaîté Lyrique, on a passé en revue les poncifs les plus agaçants des films sur la musique. Et comme on est chic, on a aussi passé la programmation du F.A.M.E. au peigne fin pour trouver des docus qui vont vous réconcilier avec le genre.

Le focus sur le micro-genre ou l’artiste méconnu dont tout le monde se fout
Avant, les documentaires musicaux, c’étaient le plus souvent des films construits de toutes pièces par le label qui s’occupe de l’artiste, dans le but de commercialiser des coffrets collector agrémentés d’inédits dispensables. Mais ça, c’était avant. Grâce à l’Internet, le documentaire musical s’est émancipé de sa condition de produit dérivé de l’industrie du disque. Grâce à des campagnes de crowdfunding, n’importe quel apprenti documentariste peut aujourd'hui réussir à faire financer son projet et à le diffuser. Le revers de la médaille, c’est qu’on se retrouve parfois à se fader des rétrospectives sur des micro-scènes totalement obscures, telles que le grindcore estonien ou le drill’n’bass biélorusse. Autre variante : la quête du soit-disant “génie musical” oublié - souvent pour de bonnes raisons. Depuis le succès de Sugar Man, retraçant l’histoire de Sixto Rodriguez, musicien américain devenu sans le savoir une star en Afrique du Sud, on a vu pulluler des docus ultrascénarisés sur des artistes méconnus, lesquels servent parfois uniquement de prétexte à un journaliste pour se mettre en scène dans son enquête et ainsi voler la vedette à son sujet.

Si la programmation du F.A.M.E. (le Festival International de Films sur la Musique, dont la 6ème édition va avoir lieu à la Gaîté Lyrique) regarde vers les marges des musiques populaires, elle ne tombe pas dans les travers d’un archiviste fou. Le festival met en avant des entités qui, d’une manière ou d’une autre, résonnent avec notre époque. On y croise ainsi la  route de figures fortes de l’underground telles que Lydia Lunch, grande prêtresse du post-punk new-yorkais des années 70 (The War is Not Over) et R. Steevie Moore, héros du rock lo-fi qui a inspiré des musiciens indés tels qu'Ariel Pink et Mac DeMarco (Cool Daddio).

The Rise of the Synths retrace l’histoire de la synthwave, un genre d'électro marqué par une esthétique 80’s : synthés vintages, mélodies répétitives qui semblent sortir tout droit de la B.O. d’un Carpenter, visuels rétrofuturistes inspirés par des films tels que Tron ou Blade Runner. En retraçant l’histoire de ce courant né dans les tréfonds les plus geeks du web sous l'impulsion de musiciens comme Kavinsky, GosT ou encore Perturbator (pour ne citer qu'eux) mais popularisé grâce à la B.O. de Drive et de Stranger Things, le film interroge sur le rapport de notre époque à la nostalgie : pourquoi des artistes issus de la génération des millenials sont-ils obsédés par la musique de cette époque qu’ils n’ont pas connue ?

Les mises en scène platement illustratives
Les films musicaux, c’est (presque) toujours pareil : on nous vend un sujet passionnant sur le papier, et on se retrouve à mater des types sur une chaise pliante interviewés face caméra, entrecoupés par des archives de lives et de photos d’enfance de l’artiste qui fait sur le pot. Mais de l’autre côté du spectre (sonore), on trouve quand même quelques films plus personnels et expérimentaux, qui essaient d’apporter une vision originale sur un sujet et de faire coller leur forme au fond - c’est-à-dire la musique et la vision d’un artiste. 

La Franco-Américaine Marie Losier explose quant à elle les codes mornes du film musical grâce à ses portraits oniriques d’artistes underground en 16mm (Genesis P-Orridge, Peaches, Nick Cave). Dans Felix in Wonderland, elle suit l’artiste allemand excentrique Felix Kubin, pourvoyeur d’une musique électronique rétrofuturiste évoquant les grandes heures de la Neue Deutsche Welle (la new-wave allemande, pour les décrocheurs scolaires). La réalisatrice n’opte jamais pour une mise en scène platement illustratrive, préférant suivre le type dans ses expérimentations musicales et sonores (on le voit notamment plonger son micro dans l’eau de son bain ou donner à manger à un chien), et offrir un pendant visuel à sa musique grâce à des séquences clippesques hallucinées. 

félixkubin

Autre ovni audiovisuel présenté lors du festival : Khamsin, un beau docu qui suit les membres d’un groupe de musiciens expérimentaux libanais ballotés dans un pays constamment au seuil de l’implosion et dévasté par une crise économique que de nombreux observateurs décrivent comme pire que celle qu’a connue la Grèce en 2008. Le film alterne entretiens avec les protagonistes de la scène, sessions d’impro avec leurs potes français Oiseaux-Tempête, et plans sur des pans d’architecture ruinés par les bombardements. Les musiciens interrogés à l'écran ne parlent jamais (ou presque) de musique, évoquant plutôt le rapport compliqué qu’ils entretiennent avec leur terre chargée d'histoire mais ravagée par la guerre civile. 

C’est donc au spectateur de combler les trous, de dresser des liens entre l’urgence de la situation socio-économique et celle de la musique. Le film suggère ainsi un faisceau de questions passionnantes sur le lien entre l’art et le territoire : comment l’esprit d’un lieu influence la pratique des gens qui y habitent ? Comment former une communauté artistique dans un pays divisé entre plusieurs confessions religieuses qui cohabitent bon gré, mal gré ? Créer une scène, est-ce que cela peut aider à rendre son habitat plus vivable ?

Le récit hagiographique ou le côté téléréalité (trop) crue
Les docus sur la musique se divisent souvent en deux catégories. D'un côté, on tient des récits plus lisses qu'un cul de bébé, qui passent sous silence les détails peu reluisants de la vie du type pour ne pas froisser les fans ni impacter les ventes d’albums. De l’autre côté, on trouve des portraits plus crus comme Amy ou Kurt Cobain, Montage of the Heck, lesquels documentent la déchéance des deux rockstars grâce à des footages issues des archives personnelles de leurs proches. Si cette deuxième catégorie se révèle évidemment plus intéressante et permet de documenter des thèmes tels que les effets du vampirisme de l’industrie musicale sur l’état psychique d’un individu, l’écueil du voyeurisme n’est jamais loin. 

kurt

Entre les deux, trouver la bonne distance à adopter face à son sujet relève souvent du numéro d’équilibriste. Pari réussi avec le très beau Retiens la nuit (dont la projection a malheureusement été annulée du festival, ndlr). La caméra de Simon Depardon (le fils de Raymond) et Arthur Verret y suit des membres du fan club de notre Johnny national. Endeuillés par la mort de leur idole, ces derniers demandent à organiser une série tous les mois à l’église de la Madeleine pour se réunir et communier ensemble. Sur le papier, ça pourrait ressembler à un épisode d’un freak show télévisé à la Striptease. Mais l’une des principales qualités de ce portrait de groupe, c’est de ne pas se croire plus malin que son sujet et de filmer à la hauteur de ses personnages. Réaliste, la mise en scène n’hésite pas non plus à lorgner vers le symbolisme, esquissant des liens entre la ferveur des fans et le sentiment religieux. Amen !

Crédit visuel de une : Retiens la nuit.

Par Bettina Forderer
Fame Festival



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Commentaires


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Rodriguez père et fils
12-02-2020 09:51
Sixto Rodriguez n'est ni mort, ni mexicain...
 
12-02-2020 09:47
Et le "journalisme" à la sauce brain, on en parle ? Les "poncifs", tout ça ?