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Aujourd'hui, Instagram règne en maître sur le royaume des images sur internet. C'est un endroit où tout le monde se met en scène, ce qui donne artificiellement l'impression d'un monde parfait. C'est l'opposé total de votre univers, non ?
Roger Ballen :
C'est sûr que mes mises en scène ont vocation à mettre de l'étrange, de l'absurde, du cauchemardesque dans le réel. Mais ce n'est pas gratuit — c'est pour soulever des questions sur notre humanité. Sinon, ce serait une perte de temps. Mais finalement, tous ces comptes Instagram de coachs, d'influenceurs qui veulent avoir l'air parfaits, ont un côté effrayant parce que trop propres, comme une banlieue pavillonnaire américaine où toutes les maisons se ressemblent. C'est intéressant comme artefact de notre société, je trouve. Ce qui m'embête plus, c'est plutôt l'usage que certains photographes en ont. Ça a tué l'instinct artistique.

Instagram a tué l'instinct ? Vous voulez dire quoi par là ?
Si tu décides qu'Instagram est le média principal par lequel tu vas montrer tes oeuvres, tu vas commencer à te poser des questions comme : qu'est-ce que les gens attendent de moi ? Comment me voient-ils ?  Tu vas te mettre à avoir peur des les décevoir, ou à essayer d'aller vers ce que tu crois qu'ils aiment dans ton travail. Le risque, c'est d'être résumé à un seul concept. Et puis il y a Photoshop et les logiciels de retouche. Je ne suis pas idéologiquement contre, ce serait idiot. Je ne l'utilise pas, mais chacun fait ce qu'il veut. C'est juste qu'à partir du moment où tu passes trop de temps à retoucher une photo après l'avoir prise, ça devient un processus lourd. Tu deviens esclave de ton laptop. Si j'avais un seul conseil à donner aux jeunes artistes, ce serait : il faut lâcher son putain d'ordi et retourner zoner dans les rues. Avant qu'on se moque de moi, je précise : oui, j'ai un compte Instagram mais je ne m'en occupe presque pas. Je prends juste des images des endroits où j'expose.

plattelandEn 1994, avec votre série Platteland, vous avez offusqué le monde bourgeois de la photo, qui vous a reproché un manque d'empathie en faisant des Afrikaners pauvres des "freaks". Mais est-ce que sortir d'une vision misérabiliste, ce n'est pas justement un moyen de leur redonner leur dignité ?
C'est mon esthétique qui les a transformés en "freaks", ce n'est pas l'essence de ce qu'ils sont. Si je photographie un puissant, il aura aussi l'air d'un freak. Donc, tu as raison, ça en montre plus sur leur regard à eux qu'autre chose. Et ce qu'il faut savoir, c'est qu'avant de prendre ces photos, je partage un moment de vie avec eux. On discute, on partage un repas, une journée. Il peut se passer des jours, des semaines, on se voit plusieurs fois. Et tant pis si ça ne débouche pas sur une oeuvre, au final. Alors qu'il y a des photographes qui volent des instants, des visages, des vies en instantané. D'autres payent leurs sujets et prennent la photo en quelques heures. C'est du braquage, pour moi. Moi, j'aime retourner les voir après les avoir photographiés, c'est important. Je ne veux pas qu'ils aient l'impression de s'être fait avoir, ou que notre relation n'a été que purement instrumentale. 

Ce sont ces photos qui ont poussé Die Antwoord à collaborer avec vous sur le clip de I Fink U Freeky. Comment s'est effectuée votre rencontre ?
Les Die Antwoord, c'est un peu une famille qui est venue me trouver. En 2005, ils sont venus me dire que mon travail les inspirait et qu'ils voulaient retranscrire mon esthétique en musique. On s'est rencontrés vers 2008 à Johannesburg, et j'ai adhéré à ce qu'ils voulaient faire. En 2012, on a bossé sur le clip pendant cinq jours, et j'ai été scotché qu'il y ait des millions de vues. C'est un retour incroyable qu'on n'a pas pour de la photographie. Ça a transmis mon oeuvre à une toute nouvelle génération. Alors ça m'a donné l'envie de mettre en vidéo mes oeuvres, pour avoir plus d'impact et qu'on comprenne mieux le processus qui entoure une série de clichés. 


Votre premier reportage, c'était Woodstock. Pas inintéressants comme débuts... Est-ce que la réalité était à la hauteur de la légende ? 
Au niveau musical, oui, mais très peu de gens ont pu en profiter. C'était un peu deux baffles perdues dans un océan de boue. On était peu nombreux à prendre des photos à l'époque, pas comme dans les festivals d'aujourd'hui. J'ai surtout souvenir d'un périple très physique. Il y avait beaucoup de monde, une tension dans l'air. Il y avait principalement des jeunes de classes moyennes. Ils n'étaient pas habitués à si peu de confort, c'était compliqué pour eux. Donc pour ceux qui pensent encore que c'était un paradis hippie, ce n'était pas du tout ça, désolé.

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Vous délaissez petit à petit la photo pour des installations. Vous en avez définitivement ras-le-bol des humains ? 
Ça a été progressif. J'ai commencé à mettre mes dessins et à introduire des objets dans mes photos. J'étais donc déjà à la limite entre les deux formes. Mais j'ai eu envie que le spectateur puisse ressentir de l'intérieur l'ambiance de ce que je mets en place. Ce n'est pas un adieu à la photo ni un désamour vis-à-vis de l'espèce humaine.  Elle ne cessera jamais de me fasciner. C'est juste un prolongement.

C'était important pour vous d'être exposé ici, un lieu qui met à l'honneur l'art brut ?
Oui, c'est la démarche qui me parle le plus. Bien plus que l'art contemporain tel qu'il est aujourd'hui. D'ailleurs, dans certaines de mes installations, il y a des pièces qui sont faites par des amateurs. C'est important de garder ce lien avec les gens, c'est politique.

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++ L'expo Le monde selon Roger Ballen est à la Halle St-Pierre jusqu'au 31 juillet. Plus d'infos ici.