trump (1)On en connaît tous au moins un. Ce pote confit dans ses certitudes, qui a lu “La Géopolitique pour les Nuls” et est depuis convaincu de pouvoir résoudre le conflit israélo-palestinien grâce à sa diplomatie de PMU. Hé bien cette personne est peut-être tout bêtement victime de l’effet Dunning-Kruger. Il s’agit d’un biais cognitif, dont le mécanisme aurait été démontré en 1999 par deux psychologues américains. 

À l’origine de leurs recherches se trouve un simple fait divers : les braquages de banques ratés de McArthur Wheeler. L’Américain avait en effet été arrêté en 1995 pour avoir commis deux hold-ups à visage découvert, avant d’être interpellé par la police de Pittsburgh. Menottes aux poignets, il avait déclaré aux agents venus le cueillir qu’il ne comprenait pas qu’ils aient pu l’identifier puisqu’il avait commis ses méfaits après s’être enduit de jus de citron. Le voyou bras-cassé était en effet persuadé que le jus de citron, qui sert parfois d’encre invisible pour dissimuler des correspondances secrètes, lui permettrait de se camoufler efficacement à condition de ne pas s’approcher d’une source de chaleur. Il était d’autant plus abasourdi qu’il s’était au préalable assuré du bon fonctionnement de sa tactique en se prenant en photo à l’aide d’un appareil polaroid. Manque de bol : les instantanés étaient ressortis entièrement blancs, l’incitant à poursuivre son entreprise criminelle. 

wheeler2Wheeler en pleine action, persuadé d'être invisible pour les caméras de surveillance. 

Le docteur en psychologie sociale David Dunning, professeur à l’université de Cornell à l’époque, s’est donc associé à Justin Kruger, l’un de ses étudiants diplômés, afin de découvrir pour quelle raison Monsieur Wheeler était persuadé de la réussite de sa mission kamikaze. Pour ce faire, ils ont mené plusieurs expériences et ont développé une théorie selon laquelle nous sommes tous susceptibles d’évaluer nos compétences dans certains domaines comme bien meilleures qu’elles ne le sont en réalité. 

Au cours de la première étude, ils ont soumis un panel d’étudiants à une série d'exercices de grammaire et de logique. Ils leur ont ensuite demandé d’estimer le score global qu'ils obtiendraient aux tests, et quel résultat ils pensaient obtenir par rapport aux autres participants. Ils ont constaté que les étudiants les moins bien classés surestimaient constamment et considérablement leurs propres capacités. Ainsi, les 25% des étudiants les moins bien classés ont évalué qu'ils avaient surpassé en moyenne les deux tiers des autres étudiants (c'est-à-dire qu'ils se pensaient classés dans les 33 % des étudiants qui avaient le mieux réussi).

Sûrs de tenir quelque chose, ils ont décidé d’aller encore plus loin dans leurs recherches et ont choisi d’interroger des amateurs d’armes à feu. Et rebelote : ils ont obtenu des résultats similaires. Les passionnés de gros calibres qui n'avaient répondu correctement qu'au moins grand nombre de questions à propos de la sécurité des armes étaient aussi ceux qui pensaient maîtriser le mieux le sujet. Le problème, c’est que ça marche avec à peu près tout si l’on se fie à ce récent sondage, qui révèle que 90% des automobilistes français se considèrent comme de très bons conducteurs. Des pilotes au-dessus de la moyenne, en somme. Et quiconque a déjà passé plus de 5 minutes sur le périph’ parisien est en droit d’émettre de sérieux doutes sur l'expertise de ses concitoyens au volant. 

Effet_Dunning-Kruger

Corollaire venant compléter l'étude : les chercheurs ont aussi découvert que les personnes les plus compétentes étaient celles qui avaient le plus tendance à sous-estimer leur degré de connaissances sur un sujet. Ainsi, lors de la toute première étude, une très grande partie des étudiants qui avaient obtenu les meilleurs scores avaient mal évalué leurs bons résultats, et se pensaient moins performants qu'ils ne l'étaient en réalité. 

Ainsi donc, pourquoi avons-nous tant de mal à estimer notre propre niveau de qualification dans certains domaines ? L’explication est assez simple, d'après eux : moins nous en savons sur un sujet, moins nous sommes capables de comprendre à quel point nous sommes ignorants. À l’inverse : les personnes compétentes sont conscientes de l’étendue des connaissances qu’il faut accumuler pour dominer une discipline, et minimisent donc leurs propres capacités. Par ailleurs, elles pensent que si un exercice leur semble clair et simple, il doit l'être aussi pour tous les autres. Elles en déduisent donc qu'elles sont dans la moyenne, voire légèrement en dessous.

Les résultats de ces expériences pourraient prêter à sourire, s’ils n'avaient pour seules conséquences d'animer un peu vos apéros ou vos repas dominicaux, lorsque vous mettez sournoisement une pièce dans le jukebox des discours pré-mâchés en lançant un débat. Toutefois, les véritables effets de ce biais cognitif pourraient s’avérer dramatiques, puisque certains chercheurs avancent l’hypothèse que ce phénomène de surconfiance serait responsable d’un nombre conséquent de mauvais diagnostics dans le domaine médical. Pis encore : imaginez que le chef d’État d’une des plus grandes puissances mondiales soit lui-même incapable d’évaluer sa propre incompétence…

Crédit illustration de une : Satiria.

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