«S'IL N'EXISTE QU'UNE MANIÈRE DE RIRE, IL Y A EN REVANCHE DES DIZAINES DE FAÇONS DE FAIRE RIRE»

Charles Nemes (La Tour Montparnasse infernale, Le Carton, etc.) : En général, en France, quand on cherche à définir une comédie, c’est avec une certaine forme d’hostilité. Elle est régulièrement définie par des gens qui n’aiment pas ça et qui tentent de la décrire comme fermée sur elle-même. Or, force est d’admettre que la comédie couvre tous les genres : le sentimental, l’absurde, le romantisme, le drame, etc. On en vient même à se demander pourquoi on souhaite tant la définir comme un genre uniforme. La comédie, ce n’est ni Les Bronzés ou Les Visiteurs, ni une affaire de troupes, comme les Charlots ou les Nuls, ni un truc purement cinématographique - le nombre d’humoristes révélés par la télévision en atteste. C’est aussi La Tour Montparnasse infernale, qui était un spoof movie, une sorte de parodie des films à la façon de Mel Brooks et des frères Farrelly, et Bienvenue chez les Ch’tis, avec la dimension sociale et affective que renferme ce type de films.

Igor Gotesman (Five, Family Business) : Pendant longtemps, il y avait comme un pattern dans la comédie française, avec ces duos où, d’un côté, tu avais un boulet un peu niais et, de l’autre, un référent plus ancré dans le réel. Mais j’ai l’impression que c’est de moins en moins le cas. Moi, par exemple, je fais des films de potes. Je parle d’un sujet que je connais tout en abordant une réalité que je connais moins. À l’image des protagonistes de Family Business, qui se lancent dans le business de la weed, un milieu dont ils ignorent tout. C’est de là que surgit la comédie.

Éric Judor (Seuls Two, La Tour de contrôle infernale, Problemos, etc.) : C’est très subjectif de définir ce qu’est une comédie française. Personnellement, je mise avant tout sur ce qui me fait rire, et je sais que c’est très différent de ce qui fait rire le grand public. Celui qui ne se déplace qu’une ou deux fois par an au cinéma pour voir des comédies dites populaires. Moi, la comédie, c’est mon métier. J’écris tous les jours et regarde constamment de nouvelles choses, je suis donc forcément plus exigeant que la majorité des gens. Je pense même être assez sévère avec des films qui abordent des styles balisés et banalisés. Et c’est sans doute pour ça que je suis davantage sur un registre pointu ces dernières années, des trucs qui ne font rire personne.

Martin Bourboulon (Papa ou maman, Papa ou maman 2, Les Guignols de l’info) : La comédie française, ça me renvoie à deux points précis. D’un côté, les références auxquelles ça fait allusion, et donc à l’ADN du paysage cinématographique français, comme Les Bronzés et tous ces films qui ont infusé la culture populaire. De l’autre, à quelque chose de noble, dans le sens où ce n’est pas évident de faire de la comédie. Personnellement, j’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui me font rire. Car, s’il n’existe qu’une manière de rire, il y a en revanche des dizaines de façons de faire rire. Il suffit de comparer OSS 117 et les films de Philippe Lacheau pour comprendre que l’on est sur des registres complétement différents.

«ON A LONGTEMPS CHERCHÉ À REPRODUIRE DES MÉCANISMES SCÉNARISTIQUES ISSUS DE FILMS DE FRANCIS VEBER ET CLAUDE ZIDI»

Patrick Cassir (Premières vacances: Personnellement, je suis plus dans la comédie de déploiement. Dans Premières vacances, par exemple, le pitch n’est pas fou : c’est l’histoire de deux personnes qui se rencontrent sur Tinder et qui décident de partir en vacances ensemble. Mais le scénario se déploie ensuite et donne lieu à des situations comiques. Il n’y a pas de vannes dans le film, uniquement des situations qui doivent se suffire à elles-mêmes pour générer le rire. Lors du tournage, lorsque Jonathan (Cohen) et Camille (Chamoux) ajoutaient des éléments à une scène, c’est que celle-ci n’était pas assez forte et qu’il fallait donc la ré-écrire.

Igor Gotesman : En tant que scénariste et réalisateur, il faut poser des situations. Ce qui ne m’empêche pas de laisser mes acteurs s’exprimer. Oui, il faut parfois les recentrer, leur rappeler leur personnage et recontextualiser la scène, mais ce serait bête de ne pas profiter de leur générosité. Sans pourtant privilégier sans cesse ce qui est nouveau : quand une blague est écrite à l’avance, toute l’équipe l’attend. Le rire sur le plateau sera forcément moins prononcé que face à une vanne spontanée. Mais ça ne veut pas dire que celle-ci est meilleure ou qu’elle sert davantage le scénario.

Martin Bourboulon : Dans une bonne comédie, soit tu as des acteurs qui ont un capital comique tellement fort qu’ils vont faire rire pour ce qu’ils sont, comme De Funès à l’époque, par exemple. Soit tu as des acteurs qui se fondent dans l’interprétation, et là, c’est la situation qui fait rire, pas simplement l’acteur en lui-même. Papa ou maman, c’est exactement ça : quand Laurent (Lafitte) rencontre le nouveau copain de Marina (Foïs), joué par Jonathan Cohen, personne n’en fait des caisses. C’est juste l’escalade de la surenchère dans laquelle s’enferme Laurent qui fait rire. Parce que c’est très bien joué, et parce que la mauvaise foi et la jalousie sont de supers ressorts comiques.

Éric Judor : De mon côté, je suis davantage dans un humour peu représenté en France : l’absurde. Un registre très éloigné de la comédie sociale qui cartonne ici ces dernières années. Je préfère éviter ça. Les rapports humains m’intéressent davantage… Cela dit, c’est quand même fou de se dire que l’absurde en France n’a jamais rencontré un succès populaire depuis Desproges. Peu d’humoristes ont eu du succès avec ce registre, alors qu’on est quand même le pays des dadaïstes... Tout ça pour dire que je me sens plus proche des Anglais, de séries comme Father Ted ou des films des Monty Python.

Patrick Cassir : La comédie a ses tendances. Aujourd’hui, c’est davantage la comédie sociale qui fonctionne. Au début des années 2000, c’était la comédie d’action, ce qui paraît presque désuet aujourd’hui. Mais l’important, finalement, c’est de susciter un besoin d’identification important. D’où mon refus de construire des comédies autour de personnages débiles comme c’est souvent le cas. À trop vouloir pousser les spécificités d’un personnage, on perd ce sentiment d’identification. Bien sûr, il y a des contre-exemples, notamment dans les séries, où l'on apprend tellement à connaître un personnage qu’on est davantage dans l’empathie que dans la moquerie. Cela dit, je suis de ceux qui ont besoin de croire au malaise ou à ce que vit la personne. Sinon, je lâche.

Charles Nemes : Aujourd’hui, on a tendance à voir les mêmes acteurs à l’affiche des comédies populaires : Christian Clavier, Omar Sy, Dany Boon, Kev Adams… Mais c’est le marché qui veut ça. C’était déjà le cas par le passé : Belmondo et Delon dans les années 1960, De Funès et Pierre Richard dans les années 1970, on les voyait partout. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ça ne dure pas toujours : Clavier, par exemple, était le roi du monde avec Les Visiteurs, mais il a connu de nombreuses années de creux avant de revenir au top.

Patrick Cassir : Les financeurs sont quand même très frileux et misent avant tout sur des produits marketing. Or, il y a des films comme Le Dindon qui sont de vrais accidents industriels. Ça a coûté des dizaines de millions d’euros, et j’ai fait plus d’entrées avec Premières vacances

Martin Bourboulon : L’important, c’est d’avoir le bon casting pour le bon projet. C’est ce qui séduit les financiers : quand le casting colle au sujet. Alors, oui, c’est peut-être rassurant de faire appel à tous ces acteurs qu’on voit partout, mais on voit bien que ça ne fonctionne pas toujours. Ce sont des éléments rassurants, mais il n’y a pas de recettes pour le succès. Pour Papa ou maman, par exemple, ce qui a fonctionné, c’est l’association Marina Foïs et Laurent Lafitte, parce qu’ils ont en eux ce second degré, ce côté caustique et cet humour noir.

Patrick Cassir : Le problème, c’est qu’on a longtemps cherché à reproduire des mécanismes scénaristiques et rythmiques extrêmement marqués, issus des films de Francis Veber et de Claude Zidi. Dans les années 1990 et 2000, on était clairement dans ce désir de reproduction.

«À CROIRE QUE L'ON EST DANS UN PAYS OÙ LES CLOWNS N'ONT PAS LE DROIT D'AVOIR UN AVIS»

Charles Nemes : Il y a aussi une réelle méfiance vis-à-vis de la comédie populaire en France. Or, si l'on dit que le populaire est synonyme de traits grossiers, que fait-on de Gérard Oury ? Je n’ai pas une passion particulière pour Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? ou Bienvenue chez les Ch’tis, mais peut-être qu’on devrait les regarder différemment. Après tout, Le Gendarme de Saint-Tropez était mal reçu à sa sortie, et est considéré aujourd’hui comme un classique de la comédie française. Pareil pour Rabbi Jacob, que l’on considère désormais comme un grand film humaniste… Moi-même, je suis persuadé que Le Séminaire renferme un commentaire social qui aurait davantage attiré les critiques si le film avait été réalisé par un Italien. La vraie question, peut-être, c’est donc de savoir pourquoi la comédie a si mauvaise presse auprès des instances.

Patrick Cassir : C’est vrai qu’on est super dur avec les comédies. Premières vacances, par exemple, a reçu un zéro sur cinq dans Le Parisien. T’aimes ou pas, mais ce n’est pas une catastrophe non plus… C’est difficile de comprendre ce type d’accueil. Surtout quand tu vois les avis changer au moment de la sortie en DVD...

Igor Gotesman : Ce qui est marrant, c’est qu’on me reproche les points forts des films des frères Farrelly, d’Apatow ou de Todd Phillips, comme si l'on n’avait pas le droit, en France, d’avoir des personnages qui parlent crûment de sexe ou qui ont un humour pipi-caca. Au mieux, dans la presse, j’ai le droit à des phrases comme «humour potache», et tu sens que ce n’est clairement pas flatteur dans la façon dont ce terme est utilisé. Ça renvoie tout de suite à un humour dénué de finesse.

Charles Nemes : Quand La Fiancée qui venait du froid est sorti en 1983, on s’est fait descendre par la presse politisée sous-prétexte que Jugnot, Lhermitte et moi n’étions pas légitimes pour parler de la Pologne. Or, à l’époque, je m’étais marié à Varsovie avec une Polonaise opposante au régime pour l’aider à sortir du pays et, jusqu’à preuve du contraire, je suis un citoyen comme les autres. J’étais plus engagé que mes détracteurs. Qu’est-ce qui m’empêcherait de m’exprimer librement et d’émettre un point de vue ? À croire que l’on est dans un pays où les clowns n’ont pas le droit d’avoir un avis.

Martin Bourboulon : Au fond, je pense qu’on critique surtout les vieilles ficelles, assez grossières et uniquement là pour engendrer des entrées, sans se soucier de la sincérité du propos. Et puis il faut avouer aussi que la comédie est le genre le plus exposé en France. Toutes les semaines ou presque, une nouvelle comédie débarque, et on a tendance à attendre d’elle qu’elle aille chercher le top du box-office.

Charles Nemes : Le problème, c’est aussi que la plupart des financeurs ne savent pas lire les comédies. Quand on préparait La Tour Montparnasse infernale, on n’envoyait pas le scénario aux producteurs, mais des épisodes de H ou des extraits des spectacles d’Éric & Ramzy. Le scénario était réputé illisible (pas sans raison), alors que tout le film y était contenu si l'on connaissait l’humour des deux garçons…

Martin Bourboulon : On a l’impression, complètement à tort, qu’une comédie serait facile à réaliser. On a tendance à la mettre en opposition avec les films d’auteurs. Or, je suis désolé, mais Olivier Nakache et Éric Toledano sont de vrais auteurs. Les Bronzés, c'est un film d'auteur, au moins pour sa capacité à faire rire à partir de scènes du quotidien et à populariser tout un tas d’expressions, aujourd’hui tombées dans le langage commun.

«SI PERSONNE NE RIT, LA PROMESSE N'EST PAS TENUE»

Éric Judor : On dit souvent qu’il y a plus de poids sur les épaules d’un réalisateur de comédie que dans d’autres films, mais ça dépend de qu’on attend de son projet. Si tu cherches à faire rire le plus grand monde, il y a forcément beaucoup de pression, dans le sens où il faut traiter ton sujet de façon la plus neutre possible. Moi, bien sûr que j’aimerais faire rire le plus grand nombre, mais ma façon d’aborder le récit est trop absurde ou radicale pour ne pas en exclure certains.

Martin Bourboulon : Pareil pour moi : en faisant Papa ou maman, on ne se disait pas qu’on allait faire rire la France entière, mais nous étions réceptifs à ce qu’on trouvait drôle. Les gens ressentent, je pense, cette sincérité, et ça a contribué au succès du film. De même pour les films de Philippe Lacheau : qu’on aime ou non Alibi.com et Babysitting, les mecs sont extrêmement sincères avec leurs gags. Ça fonctionne parce qu’on sent que ça les fait rire eux-mêmes.

Charles Nemes : Je ne dirais pas qu’une comédie est plus difficile à faire qu’un drame. Certes, la recette pour susciter l’émotion est plus cernable, mais c’est surtout plus casse-gueule de réaliser une comédie. Si personne ne rit, la promesse n’est pas tenue. 

«JUDD APATOW A AUTORISÉ TOUTE UNE GÉNÉRATION DE RÉALISATEURS À FAIRE DES COMÉDIES NON FORMATÉES»

Patrick Cassir : Une nouvelle génération d’auteurs est apparue dans les années 2000, portée par Mathieu Amalric et Éric Rochant. La génération actuelle a peut-être plus regardé les projets de ces mecs-là que les grandes comédies comme Le Boulet, où tout est surligné pour arriver à faire rire, et ça se ressent. Ce n’est pas du snobisme, simplement d’autres influences. Quand tu regardes Five d’Igor Gotesman, tu sens clairement l’influence de Judd Apatow dans cette façon de mettre en scène des personnages complexes. Pareil avec Tout c’qui brille de Géraldine Nakache : ce sont des films qui ne répètent aucun code de la comédie française, si ce n’est ce goût pour les duos d’acteurs ou les bandes de potes. Un peu comme si Judd Apatow avait autorisé toute une génération de réalisateurs à faire des comédies non formatées. Des films où il peut y avoir de la grossièreté, du scabreux, mais dont le scénario est finalement basé sur l’angoisse de personnages un peu marginaux, parce que gros, geeks, pauvres ou éternellement célibataires.

tcb©Géraldine Nakache et Leïla Bekhti dans Tout c'qui brille

Igor Gotesman : Apatow a introduit le public à des moments qu’on aurait volontiers exclus des comédies. Comme ces séquences où un mec se prépare avec son pote avant de se rendre à un dîner romantique qui, finalement, ne se passe pas comme prévu. On a tellement préparé la scène avec les deux amis que ça génère de la comédie au moment du repas. Il y a aussi une liberté dans ses comédies, où ça parle de sexe et de matières fécales. Ça peut paraître lourdos comme humour, mais il faut savoir l’amener, préparer le terrain pour que ce soit vraiment drôle.

Martin Bourboulon : Judd Apatow est un formidable théoricien de la comédie des temps modernes, il a initié un nouveau genre, mais ce n’est pas une influence directe me concernant. Contrairement à lui, je fais des films très courts et préfère les comédies avec un ton plus dramatique, comme Coup de tête avec Patrick Dewaere. Il y a peu de moments marrants dans ce film, mais il est écrit par Francis Veber, ce qui le rend intéressant.

Igor Gotesman : La force d’Apatow, ça aussi été d’introduire des humoristes issus du stand-up dans le monde du cinéma. Et c’est intéressant, dans le sens où le stand-up renvoie également à une certaine forme de storytelling et de mise en scène. C’est normal que ça influence la comédie. Mais il ne faut pas tomber dans le piège des blagues à tout-va, comme Crazy Amy, un film de meufs issues du stand-up, très drôle, mais dont l’enchaînement de vannes est parfois dommageable. Il faut savoir prendre du recul pour créer des situations. Les gens sont de plus en plus éduqués et de plus en plus exigeants, donc c’est aux scénaristes et réalisateurs de redoubler de créativité. Aujourd’hui, si les spectateurs sentent la recette, ils n’auront plus envie de manger.

Charles Nemes : La comédie a été obligée de se renouveler. Le stand-up et les one-man shows se multiplient ces dernières années, l’humour change très vite, et il faut s’adapter. Dernièrement, je n’ai par exemple pas pu monter un film avec Arnaud Tsamère alors que le gars remplissait les Zénith il y a peu…

Martin Bourboulon : Dans mes films, l’idée est toujours d’avoir un ancrage très fort, quelque chose qui te permet, une fois la situation posée, d’envisager les délires les plus improbables. Dans Papa ou maman, par exemple, les quarante premières minutes sont ponctuées par quelques moments marrants, mais ça pose surtout les bases du scénario. Ce n’est qu’une fois ce long prologue terminé que tout devient possible. J’aime à croire que c’est une autre façon de faire des comédies.

Patrick Cassir : Personnellement, si je devais choisir une scène qui résumerait la comédie française, ce serait l’ultime plan de La chèvre, ce moment où Depardieu voit Pierre Richard s’éloigner sur un radeau. Ce n’est même pas une scène drôle, elle me fait chialer à chaque fois, mais c’est du pur génie. C’est typiquement le genre de scène qui m’a donné envie de faire du cinéma. Je la trouve très noble : tu t’es tellement attaché aux personnages pendant tout le film que le regard de Depardieu ne peut qu’émouvoir. 

Éric Judor : En parlant de La chèvre, impossible de ne pas évoquer la scène où Pierre Richard va voir une prostituée, se prend une énorme gifle et revient s’asseoir dans le silence total. C’est une énorme scène de comédie, typiquement française. 

Patrick Cassir : On vit quand même une époque fantastique, où des films comme Les Invisibles, Les Crevettes pailletées et En liberté ! rencontrent un réel succès en proposant un autre rythme. Dans ces films, on ne rit pas tout le temps, et c’est très bien ainsi. On est peut-être sur un registre plus intellectuel, mais des humoristes comme Blanche Gardin prouvent bien que l’on n’est pas obligé d’écrire avec ce métronome au-dessus de notre tête pour nous rappeler que l’on doit être drôle en permanence.