Premier constat plutôt réjouissant : le restaurant n’est pas vide. On se demande même s’il n’aurait pas mieux valu réserver en jetant un coup d’oeil inquiet aux nombreux clients déjà attablés de l’autre côté de la devanture. On se risque tout de même à pousser la porte, prêtes à essuyer un refus. Par chance, il reste encore quelques places au comptoir, un zinc ouvert sur les cuisines derrière lequel s’agitent les cuistots. On s’apprête à se hisser sur les hauts tabourets quand le très sympathique manager du lieu nous désigne deux places sur une banquette au fond de la salle, autour d’une table partagée. “Ce sera plus confortable avec ce froid”, nous glisse-t-il dans un sourire. Avec le peu de tonus musculaire qui caractérise notre état en gueule de bois aussi.

On ne se donc fait pas prier et  on s’avachit à côté de deux habituées. 
taverne2
La décoration est chaleureuse, sans être trop chargée. L’atmosphère est un peu bruyante mais ça fait partie du charme de l’endroit, d’après ma voisine de table qui m’a déjà repris une fois sur la prononciation de “Zhao”, forte des quelques reliquats des cours de mandarin qu’elle suivait au lycée. Un serveur nous tend prestement les cartes et on commence à détailler le menu. Aussi indécises qu’un militant de gauche durant les élections de 2017, on décide finalement de partager une entrée et trois des plats phares de la maison, histoire d’avoir un aperçu significatif de la qualité de la cuisine. 

La première assiette arrive rapidement. Il s’agit d’une entrée froide : une salade d’algues à l’huile de sésame parfaitement assaisonnée, qui fait l’effet d’un plat de pâtes iodé. On savoure ces linguinis de la mer avec l’air satisfait des piliers de bars qui agrémentent leurs jus détox de spiruline. 

C’est ensuite au tour du porc mijoté. La viande, très attendrie par la cuisson, ne demande presque aucun effort de mastication et s’effiloche facilement sous nos coups de baguettes - un avantage certain lorsque chaque mouvement revient à livrer une lutte sans merci contre son propre corps. Mieux encore, le plat se révèle extrêmement goûtu et on parvient à déceler de nombreuses subtilités de saveurs, malgré nos papilles atrophiées par l’éthanol et la nicotine. Bref,  c'est absolument délicieux. 

En salle, l'unique serveur débarrasse puis ravitaille les clients en eau ou en thé avec une vélocité et une coordination motrice qui forcent l'admiration pour nos cerveaux qui macèrent désormais dans nos boîtes crâniennes comme des fruits dans un fût. 
momo
La valse des plats se poursuit avec le momo au canard laqué. On attendait avec impatience de pouvoir goûter au cultissime petit pain garni, et notre déception a été à la mesure de notre excitation de départ. Pain sec, garniture trop salée, voire carrément écoeurante après quelques bouchées : on termine le sandwich par politesse mais sans grand enthousiasme. Peut-être aurions-nous dû opter pour une autre sorte de momo (le végétarien et celui au poulet mariné nous faisaient aussi de l’oeil), peut-être aurions-nous dû rentrer chez nous avant la première tournée de shots pour ne pas saturer notre palais… Qui peut le dire ? Nous ne le saurons jamais. 
liangpi
Le sentiment de satiété commence à pointer le bout de son nez lorsque le troisième plat débarque. On a opté pour les Liangpi. Ces grosses pâtes de blé aillées et légèrement relevées sont servies froides. Elles font partie de leurs spécialités et on comprend rapidement pourquoi ! La texture un peu gluante est assez difficile à décrire mais très satisfaisante, comparable au plaisir que procurent les vidéos relaxantes qui prolifèrent sur Internet ou la régularisation de sa situation auprès de l'URSSAF. rizaulaitRepues mais résolues à être le plus exhaustives possible dans notre compte-rendu, on décide de terminer le repas sur une note sucrée et on commande une sorte de riz au lait revisité : un dessert à base de mangue fraîche, de riz noir et de lait de coco. Une excellente surprise pour les deux becs salés que nous sommes puisque contre toute attente, l'ensemble ne s'avère pas du tout écoeurant - le goût du féculent, qui rappelle un peu l'arôme de la noisette, contrebalance impeccablement le côté douceâtre du fruit. 

On passe au comptoir pour régler la douloureuse (plutôt raisonnable : 24 euros par tête de pipe pour un repas copieux + boisson), puis on quitte les lieux en se promettant de revenir, ne serait-ce que pour fermer le clapet de tous les nazillons dont l'indigence intellectuelle est tristement proportionnelle au pouvoir de nuisance. 

Crédits photos : toutes les photos floues sont de l'autrice, sauf les images de couverture qui sont les photos officielles du restaurant.