Dans un article pour The Nation, Channing Joseph explique avoir découvert l’existence de Swann par une série d’articles des années 1880, relatant l’arrestation d’hommes “de couleur” (article du Washington Critic de 1887) dans des réunions privées où ils s’habillaient en femmes. Dans un article du Washington Post, de 1888 un homme se serait opposé à ces arrestations, en déchirant sa “magnifique robe en satin couleur crème” : il s’agit de notre fameuse Queen. C’est la première opposition en faveur des droits homosexuels documentée. C’est aussi la première fois que le grand public découvre William Dorsey Swann, et l’existence des drag balls. Le crew de Swann, composé d'Afro-Américains aux petits métiers (cuisiniers, majordomes, cochers), est devenu un objet de fascination comme de rejet. Un médecin, Dr Charles Hamilton Hughes, le décrivait comme un “groupe vicieux de pervers sexuels”. Les membres, dont les noms étaient divulgués suite aux arrestations, ont peut-être vite regretté cette publicisation. Mais c’est à cette date que l’empire drag de Swann commence à se développer avec de nouvelles recrues, dont beaucoup des jeunes de la YMCA (on sait que vous avez la chanson dans la tête).

drag ball© Amsterdam News : "Pansies cavort in most delovely manner at Hamilton Lodge Annual Bawl" (1937)

Cendrillon, Naruto et Anakin Skywalker, vous le diront : qui dit grande destinée dit début chaotique, voire vie de merde. Swann a donc connu une enfance sous l’esclavage dans les plantations du Maryland jusqu’à l’arrivée des soldats de l’Union en 1862 (date de l'Emancipation Act d’Abraham Lincoln), puis la guerre de Sécession et enfin la ségrégation, dans laquelle ni être noir, ni être gay n’était très bien accepté. Ce parcours ne l’a donc pas arrêté lorsqu’il fut emprisonné dix mois pour “détention d’un bordel” à la découverte de son club, et lorsqu’il a demandé lui-même la permission d’organiser ses bals au président Cleveland. Grande destinée, on vous a dit. 

webster hall drag ball (nearly 20th)Drag Ball au Webster Hall © Schlesinger Library, Radcliffe Institute, Harvard 

L’empire de Swann prend ses premières formes dans les années 1880, dans le quartier afro-américain de New York City, Harlem. Très vite, les bals masqués de l’Hamilton Lodge vont devenir la référence du drag ball aux États-Unis et dans le monde. Si vous pensiez que RuPaul avait inventé les règles du voguing, détrompez-vous ; on doit tout à la Queen Swann. Dans la “House of Swann’s”, on retrouve la compétition entre “mothers” et “queens” dansée sur des chansons folks, du cakewalk, des poses, des retombées vertigineuses au sol et tout ce que l’on connaît du voguing.

Au début du XXème siècle, Swann est rejoint par ses frères, dont Daniel Junior, qui va perpétuer la tradition des bals dans la capitale américaine et fournir des costumes pour la communauté jusqu’à sa mort en 1954. Un empire familial dont les héritiers perpétuent encore aujourd'hui la tradition dans les clubs de New-York, Londres, Paris ou Berlin. 

Photo de une : Actors in 1909.