Claude Maté : "Nous sommes au siècle dernier, par une nuit sans lune, dans la ferme familiale au Paraguay, ma mère pousse et hurle sous le regard des jaguars sauvages et de Michel, notre voisin voyeur. Et pour cause : je suis le premier bébé de l’Histoire à naître avec un sombrero sur la tête, bien avant l’arrivée de la péridurale. Le médecin n’en croit pas ses yeux et très vite, tout le village se rassemble : c’est le signe annoncé par une ancienne prophétie Maya pour reconnaître l’élu. Un peu comme Neo dans Matrix, mais sans le total look noir d’accro à la kétamine pompé à Karl Lagerfeld. Après avoir consulté les anciens, parce que c’était ce qu’on faisait avant l’arrivée de Google, on annonce à mes parents que mon destin est de répandre l’amour libre grâce aux pouvoirs du Yerba Maté. Une plante magique qui détoxifie et redonne de l’énergie, soit tout l’inverse des effets d’Éric Zemmour sur l’organisme. 


Et c’est donc pourquoi, dès mes cinq ans, je lâche l’école primaire (ne faites pas ça les jeunes, sauf si comme moi vous êtes des héros légendaires qui doivent sauver le monde) pour apporter la paix à travers le pays. Parce que le Paraguay à beau avoir des paysages de folie, les gens peuvent être un peu nerveux. La preuve, le duel au pistolet est encore légal là-bas, si tu es inscrit comme donneur de sang. Alors pour les détendre du slip, j’ai commencé à organiser des teufs de malade dans la jungle. Des free partiessauf qu’au lieu de la 8.6 il y a du maté, et qu’à la place des murs d’enceintes, il y a des fougères. Pendant mes solos de congas, tout le monde couche avec tout le monde : les hommes, les femmes, les arbres. Sauf les jaguars et Michel, mon voisin, qui préfèrent regarder, of course.

C’est à cette période-là que j’apprends à jouer des percus au petit Ricardo Villalobos, et à Philippe Lavil à taper sur des bambous pour être numéro un. Comme tous les spots cools dans les années 70, nos petites sauteries se mettent à attirer des hippies allemands avec des boucs, des T-shirts qui donnent mal à la tête et des Birkenstock. Alors que je leur donne des cours de relaxation grâce à la respiration par l’anus, j’apprends avec stupéfaction que tout leur pays est divisé par un grand mur.

Ni une, ni deux, je décide d’aller voir ce qui se passe en Europe. Comme je respecte la nature, je traverse l’Atlantique en pirogue. Et ouais, Greta Thunberg n'a rien inventé. En plus, moi, ma pirogue est en bois écosourcé et d’origine locale, prends en de la graine la petite Suédoise. Après des mois de voyage et une histoire d’amour platonique avec un banc de méduses (ne me jugez pas, on se sent très seul en mer), j’accoste à Rostock. De là, je suis pris en stop dans un van Volkswagen qui sent les pieds et la ganja direction Berlin Ouest. Club-Mate00005

Là-bas, comme j’aime la culture, je m’intéresse à Wagner, aux culottes de peau et… la bière, forcément. Du coup, je visite une brasserie. Et c’est là que vient une idée pour envoyer du love aux Germains. La nuit venue, je me faufile en scred' dans le bâtiment façon Tom Cruise dans Mission Impossible et je verse du maté dans les cuves. Au petit matin, le proprio me chope avec la sécu. Sauf que quand il découvre que ça a créé une nouvelle boisson pétillante qui fait passer le schnaps pour du Destop, il sent le bon filon et me fait un gros câlin. Reconnaissant, il décide de mettre ma ganache sur les bouteilles. Et c’est ainsi, les amis, qu’est né le Club-Mate. 

N’ayant pas de plan pour pioncer, je crèche chez une bande de hackers anars, en échange de bouteilles. À l’époque, c’était pas Mr. Robot. Ils n'avaient pas des sweats à capuche, un bronzage de gothique et des yeux globuleux. Ils ressemblaient à des profs d’Histoire et leurs bécanes étaient encore plus schlags que des Minitel. Je fais copain-copain avec le Chaos Computer Club, des filles et des gars qui luttent contre le grand capital et les lois liberticides. On passe des nuits à partager du breuvage et à se faire des lignes… De code, bien sûr. Des gens cool, mais quand en 1984 ils piquent 134 000 deutschemarks à une banque à Hambourg pour montrer leurs failles de sécurité, je me dis que c’est un peu chaud pour mon sombrero.

Pour faire tomber ce putain de mur, je lâche les ordis et me joins à la foule. J’ai moi-même enlevé quelques briquettes avec mes prémolaires, j’ai un super capital dentaire. Après la chute, c’est un truc de dingue, tout le monde se lâche en club et secoue son boule sur de la techno. À côté, les anniversaires de Freddie Mercury, c’est une boum dans une garage de zone pavillonnaire. Et je fais de belles rencontres, comme au nouvel an 1989, où je croise David Hasselhoff dans une backroom, fourbu après avoir chanté Looking for Freedom avec son écharpe-piano en direct à la télé. Je lui apprends à courir au ralenti torse nu, ce qui lui servira bien pour remporter le casting d’Alerte à Malibu. Quand on peut dépanner.

Je me suis mis à écumer les nuits berlinoises comme Gérard Depardieu les buffets à volonté et les dictatures. Au fil des ans, je retrouve plein de compatriotes sud-américains : le petit Ricardo Villalobos, Luciano, Rebolledo… J’étais même là le premier jour d’ouverture du Berghain. Après une partie de “je te tiens tu me tiens par la barbichette” de plus de 1 237 heures (record inscrit dans le Guinness Book) avec le videur Sven Marquardt, je suis le seul être humain à ce jour à être rentré avec un poncho et alors que le dress code, en général, c’est plutôt “nihilistes dans le Big Lebowski”.

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Après avoir réussi l’exploit de rendre une ville allemande chaleureuse, je me dis qu’il est temps d’aller aux États-Unis. Parce que Lady Gaga, que j’ai convaincue de lâcher la frange et les robes Charal pour faire son coming-out de fan de country pendant une after dans un donjon BDSM, me confie qu’un gros monsieur orange construit un mur là-bas aussi. Sérieux, c’est quoi cette manie les mecs ? C’est à qui aura la plus grosse frontière ?  

Je reprends ma pirogue, refréquente mon banc de méduses (quoi, vous ne laissez jamais de deuxième chance à vos ex, vous ?) et j’arrive au pays de Donald Trump. Je suis accueilli par deux fans : la chanteuse Sky Ferreira, qui a comparé mon arrivée à l’invasion de la Beatlemania, et Leonardo DiCaprio, qui a dû croire que j’ai moins de 25 piges à cause de ma peau parfaite. Quand il a découvert mon âge, il est rentré en sprint jusqu’à Hollywood, le pauvre pépère.

J’ai beaucoup de boulot à faire ici, entre le racisme, les fusillades, les pantacourts et l’EDM. Mais en même temps, je crois que la France a besoin de moi. Après tout, il paraît qu’il y a un duel Cyril Hanouna - Marine Le Pen qui se profile pour le second tour de la présidentielle. Si le peuple français le veut, je lancerai ma campagne #Claude2022. Je suis d'ailleurs en train de mettre en place sur votre territoire un système de consigne pour toutes les bouteilles. Liberté, Égalité, Club-Mate ! "

++ Tout ce qui est dit dans cet article est - presque - vrai.

Illustrations : Tom Chegaray.