Le film porte sur une certaine jeunesse embrigadée dans la guérilla colombienne. C’était d’abord pour parler des jeunes ou de la situation en Colombie ? 
Alejandro Landes : Je voulais surtout parler de nous et d'eux. Plus à propos de ce que nous sommes et de nos discours. Je voulais parler de l'humanité, de la guerre. Je voulais aussi développer le rapport entre civilisation et non-civilisation. Une civilisation pratiquement que dans la nature, et à la fin, le plan final à l'arrivée en ville. On différencie la "green jungle" (nature) et la "concrete jungle" (ville) ; ça rend malade dans les deux cas. 

On retrouve un peu les mêmes angoisses face à la solitude et la nature dans Sa Majesté des mouches, non ? 
Oui, c'est assez vrai, cette obscurité se retrouve un peu dans le film. Là, dans ce cas, ils viennent ici et choisissent d'être ici ; ils ne sont pas adultes, ils kidnappent l'adulte. 

Votre premier film était un documentaire sur Evo Morales, le président bolivien autochtone. Est-ce que vous vous définiriez comme un réalisateur de films politiques ? 
Oui, je le pense, je fais du cinéma politique, engagé. Mais pas idéologique. Monos n'a pas d'idéologie, il n'y a pas de drapeau, pas de parti politique, les personnage ont juste des surnoms. Je voulais approcher la dynamique de la mini-société que  forme les monos. C'est un escadron de très jeunes soldats, dans les contrées éloignées de la guerre. Leur histoire tourne autour de l'otage kidnappée. On a le point de vue des kidnappeurs, qui faillent à leur tâche. 

Pourquoi ne pas faire un film idéologique ? 
Il pourrait être daté - les idéologies vont et viennent. Cependant, le combat reste, lui ; on ne combattait pas le communisme ou le capitalisme dans le passé mais on combattait déjà. Monos est plus moderne, il a dépassé cette étape binaire du bien, du mal, de la liberté et de l'oppression, on ne sait pas si on est dans le futur ou le passé, au paradis ou en enfer, on ne sait même pas si certains personnages sont des filles ou des garçons.

D’ailleurs, pour trouver ces jeunes, il paraît que vous avez casté plus de 800 adolescents dans tout le pays, comment cela s’est-il passé? 
On ne les a pas vraiment auditionnés, on a surtout regardé comment ils étaient, comment ils vivaient. On en a d'abord choisi 25, on les a emmenés dans un camp d'été où ils étaient censés vivre ensemble, faire tout ensemble. Le matin, on répétait, et l'après-midi, on leur faisait faire des entraînements sportifs. On était coupés du monde car les réels monos sont clandestins. Après les avoir vu évoluer dans le groupe, qui s'aimait ou pas, on en a choisi huit, ceux qui sont devenu les protagonistes.

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C'est pas un casting commun, ça...
C'était important, on avait besoin de voir plus que la personne individuelle, on devait voir comment ils travaillaient avec un groupe. On voulait qu'ils soient proches et qu'on puisse ressentir la douleur, l'intensité des émotions de façon collective. La traduction de monos, c'est plus ''singe'', mais l'origine du mot veut dire "un", un ensemble. 

Vous avez donc tourné dans les montagnes puis en pleine jungle. Qu’est-ce que vous retenez de ces conditions de tournage ?
Assez dures. Dans les montagnes, nous étions à 4 000 mètres d'altitude, ce qui est compliqué pour la gestion de l'oxygène ; on devait aller lentement alors que la météo n'était pas toujours clémente, c'était vraiment intense. Et dans la jungle, on perd les perspectives, on regarde autour de nous et on se rend compte que nous sommes tout petits. On n'a plus vraiment d'échelle, tout est dense. Tout le monde a pleuré au moins une fois durant le tournage de ce film. Je pense que l'accumulation des scènes en hélicoptères, dans l'eau, les animaux... Tout a eu un impact sur le jeu des jeunes acteurs ainsi que sur ceux qui venaient d'Hollywood. 

Comment imaginez-vous la réaction du public européen, voire français par rapport à votre film? 
Si vous connaissez la Colombie, c'est ce qui m'a le plus inspiré. Mais Monos est assez à part, et l'on n'a pas besoin de tout connaître, de comprendre toutes les références pour apprécier le film. Je l'ai réalisé sans le point de vue d'un autre pays, comme la France vs l'Afrique, l'Angleterre vs l'Inde, les États-Unis vs le Vietnam... Ce n'est pas un point de vue impérialiste. La guerre dans Monos est assez similaire à celle à laquelle on assiste aujourd'hui en Colombie : non conventionnelle, irrégulière. Mais sans pour autant être une copie conforme de la guérilla colombienne actuelle - le film n'est pas daté. 

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Quelles étaient vos autres sources d'inspiration? 
Des carnets de personnes kidnappées. C'était intéressant car ils étaient vraiment des otages, mais détenus par la moins chère des options - par des enfants ! Dans la hiérarchie militaire, ce sont les enfants en dernier. Je me suis aussi inspiré de films comme Apocalypse Now. Monos reprend cette obscurité, mais avec un autre point de vue - là, c'est Apocalypse Now du côté des autochtones. 

Vous aviez trouvé des films de guerre qui reprenaient ce point de vue un peu différent?
Non, pas tellement, c'est pour ça que je voulais en faire un moi-même ! (Rires) À la limite dans les films soviétiques, comme celui d'Elem Klimow, Come and See, un très bon film. Mais souvent, les films de guerre viennent des territoires conquérants, donc non.