Comme pour le choix d'un roman, commençons par le titre. Comment expliquerais-tu Heavy Light?
Meghan Remy (U.S. Girls) : C'est un titre assez ouvert, pour une raison : cela peut vouloir dire plein de choses, tout dépend de qui tu es. Pour moi, je l'aimais car cela avance une contradiction, comment deux choses peuvent être une seule en même temps. Quelque chose peut être lourd (heavy) et léger, lumineux (light), en même temps. Les mots se contredisent ensemble, c'est assez courant dans la vie. Au final, c'est ce que représente le Ying et le Yang.

Le sujet principal de l'album, c'est l'enfance et les expériences qu'on en tire. Une phase nostalgique? 
Non, je pense plus que l'enfance est toujours avec nous, tous les jours. On tire toutes nos expériences comme un boulet, toute notre vie. Personne ne les voit mais nous, on peut les sentir et on agit en fonction. Pour moi, j'essaye de transformer l'ensemble en un processus psychique. En parler, c'est quelque chose de thérapeutique.

Quelle genre de petite fille étais-tu? 
Je pense que je m'amusais facilement toute seule et que j'étais un peu dans la lune. J'était aussi très sensible, je pleurais tout le temps ! Mais pour tout - il suffisait que je fasse tomber un verre de la table pour me dire : "Oh non, mais qu'est-ce que la table va ressentir ?". J'étais tellement empathique !

82387406_3099369176775501_1648723582840209408_n© Colin Medley

Du genre à regarder les Disney? 
Oui ! Oh mon Dieu ! Mais j'étais aussi très créative, j'écoutais beaucoup de musique, pendant des heures et des heures. La radio était toujours allumée.

Et tu écoutais quoi à cette époque? 
Quand j'étais toute petite, j'écoutais la musique de la radio comme The Beach Boys, le Motown, les girls bands, les Beatles, tous ces groupes pop. Lorsque j'ai approché les 12-13 ans et l'adolescence, j'écoutais tout ce qu'il y avait sur MTV : beaucoup de Mickael Jackson, TLC, beaucoup de R'n'b et de hip-hop. Et puis No Doubt ! J'adorais No Doubt.

Dans ce nouvel album, la chanson Advice to Teenage Self parle justement de cette adolescence. Est-ce qu'elle peut toucher les millenials 
Je l'espère ! Je ne suis pas de cette génération mais je pense qu'elle est en contact avec elle, ils n'ont peur de rien, je pense que ça va se connecter avec leurs pensées - c'est le but en tout cas. Cependant, quand j'écoute Billie Ellish... Je me sens un peu comme une vielle calèche face à une voiture électrique. (Rires)

Ton précédent album, In A Poem Unlimited, abordait le sujet des violences domestiques. Pourquoi écrire sur ce sujet? 
J'ai moi-même connu ces violences, ces abus, dans ma vie, et tout le monde ne connaît pas cela. Je pense que la chanson à laquelle tu fais référence s’appelle Velvet 4 Sale, c'est la dernière piste de l'album. Cela représente juste à quel point les hommes sont chanceux que les femmes ne soient pas naturellement violentes. Si on l'était, tous les hommes seraient morts! Les hommes sont chanceux que les femmes n'aient pas ce rapport aux armes, cela venait de là.

Et depuis, on t'associe à ces causes féministes? 
Oui, c'est marrant car c'est un sujet que j'ai abordé très tôt dans ma carrière, mais c'est depuis #metoo qu'on me pose des questions dessus. Certains journalistes ont été parfois un peu fainéants en pensant que je venais seulement d'écrire là-dessus. Je pense que ce sont des choses sur lesquelles il faut réfléchir - on me pose des questions à ce sujet uniquement depuis l'affaire Weinstein en tout cas, c'était silence radio avant. Sinon, je suis assez satisfaite qu'on m'associe à cette thématique car j'en parle très régulièrement, et on ne me le laisse pas forcément le dire à la TV. Je ne peux pas aller sur les plateaux car on ne veut pas que je parle de ces choses-là. Les médias nord-américains sont assez contrôlés et corporate, cela n'autorise pas les femmes à être confiantes. Il faut qu'elles soient vulnérables et aillent faire du shopping, nous avons encore un long chemin à faire. 

Et même après #metoo, tu as encore ce problème de visibilité ? 
Oui, je pense que le changement va être très long, on a des siècles de patriarcat à changer, cela va prendre du temps ! On pense que parce qu'on a un hashtag maintenant, les choses vont aller mieux ; cela va prendre beaucoup plus de temps. Et #metoo n'a pas montré pour moi le rapport entre le système patriarcal et le capitalisme, ils ont besoin des deux pour exister. Il y a eu plein de conséquences graves à cause de ça : le génocide indigène, l'esclavage, ce système n'a pas fait qu'engendrer Harvey Weinstein. Chaque étape est quand même une étape. Je suis fière que les gens commencent à parler et essayent de ne plus avoir peur, et surtout que les femmes soient écoutées. Nous avons aussi à nous questionner, les femmes ne sont pas innocentes non plus, c'est plus compliqué que ça. J'ai grandi avec des groupes de musique féminins qui m'ont en quelque sorte amenée à la cause féministe, alors pour moi, être maintenant associée à cette idée me rend au final assez fière. Mais je suis plus qu’une féministe, je me soucie du sort de tout le monde, pas simplement de celui des femmes. Être une féministe implique de s'intéresser à tout, même aux pires des hommes !

Ta musique est intéressante car elle puise ses influences dans des genres (soul, disco, folk) qui n'ont jamais trop porté tes idées.
J'adore ce genre de musiques un peu passées. En effet, les sujets sont parfois totalement patriarcaux, où les femmes racontent qu'elle ne sont rien sans les hommes, mais la musique et les émotions sont plaisantes. J'adore alors utiliser ces formes et y mettre d’autres messages pour voir à quoi ça ressemble, c'est fascinant. Parfois, j'entends mes anciennes chansons diffusées dans des magasins de chaussures ou au Starbucks, et je me demande si les gens savent vraiment de quoi parle ma chanson. Les gens écoutent mes chansons en sirotant le café, d'accord ! (Rires)

Qu'envisages-tu pour la suite? 
Nous organisons une tournée avec le grand set pour jouer les titres de l'album, j'ai aussi un livre qui va être publié cette année. Je travaille dessus. Et je souhaiterais aussi produire une pièce de théâtre après la tournée de Heavy Light