Vous vous connaissez depuis longtemps, vous vous êtes suivis, en quelque sorte. À quel moment avez-vous eu envie de filmer Crowd ?
Patric Chiha : Gisèle et moi, nous nous connaissons depuis l'âge de 16 ans. On s'est rencontré au lycée, j'ai suivi son travail, je connais toutes ses pièces. C'est très difficile de dire à quel moment ça s'est déclenché. Déjà, quand j'ai vu la pièce, c'était une grosse surprise. J'ai ressenti des choses lors de la première, ce qui m’a peut-être donné l'idée après de faire un film. 

Vous avez tout de suite accepté, Gisèle?
Gisèle Vienne : Oui, j’étais enthousiaste, mais je pense qu'il fallait vraiment qu'on se connaisse depuis longtemps, qu'il y ait une confiance humaine et artistique pour pouvoir donner le travail et l'accès à cette intimité. En général, pour moi, c'est impossible déjà d'avoir des photos et encore moins des caméras. 

Une pièce ne devrait-elle pas rester éphémère? 
G. V. : L'aspect éphémère du spectacle vivant, c'est qu'on fait une performance unique par soir, c'est une dépense émotionnelle et artistique ; mais ce film, c’est une fleur pour les danseurs, ça garde le moment et un souvenir. 
P. C. : Et puis je ne voulais surtout pas fixer la pièce -c'est toujours vivant dans le film. On n'a pas mis de limite de temps, on a monté de façon à ce que la pièce reste en mouvement. C'est bien un spectacle vivant alors qu'on fait un art mort. 
G. V. : Autre chose importante : l'une des comédiennes, Kerstin Daley, est décédée depuis la fin du tournage. C'est magnifique qu'elle puisse être dans ce film. Ça le légitime, d'une certaine manière.  

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Kerstin Daley-Baradel et Philip Berlin dans Si c'était de l'amour.

Le film, comme la pièce, montre une totale osmose entre les interprètes et leur personnage, une vraie performance. Comment avez-vous trouvé les danseurs ? 
G. V. : C’est une pièce sur laquelle j'ai travaillé pendant cinq ans avant la première représentation. C'était un processus très long, les auditions se sont étalées sur deux ans ! Il fallait quand même trouver quinze personnes... Je cherchais des interprètes avec une grande force artistique et de la générosité. Au final, c'est un casting très européen, car le milieu de la danse tourne autour de cette géographie et malheureusement, c'est très, très blanc. Et pour la sélection, j'ai surtout choisi des gens avec qui ça se passerait bien. On a plus de cent dates de tournée, j'ai besoin d'un contexte de travail qui amène un plaisir, de la gentillesse, de la générosité. 
P. C. : Et ce plaisir mène jusqu'au film - je sentais qu'il y avait un groupe très soudé. 

D'où le titre du film ? 
P. C. : Oui, sans doute qu'il vient de là, de leur tendresse. 
G. V. : Le titre résonne aussi avec la pièce. La préparation de la pièce nous met dans un état physique qui rappelle le sentiment amoureux. Pour moi, l'amour est polymorphe, on peut l'avoir avec une musique ou un rayon de soleil ! Et puis c'est un pièce dansée, théâtrale et aussi plastique - il ne s'agit pas que d'enchaînements de mouvements. Il y a plusieurs narrations, quinze interprètes avec plusieurs histoires.

D’ailleurs, avez-vous écrit toutes les histoires des personnages ?
G. V. : Les histoires sont réellement nées d’une collaboration entre Dennis Cooper (écrivain co-auteur de la pièce) et les interprètes. C'est un échange. Selon les personnages, certains proviennent plus de Dennis, d'autres plus du danseur en lui-même. Parfois, le personnage ressemble vraiment à l'interprète. Pour Katia (Petrowick), elle s'est inspirée de sa propre colère ; sa vie ne ressemble pas à ça, mais son personnage vient quand même de ce qu’elle a en elle. 

En parlant de colère, comment gérez vous l’émotion lors des répétitions ou des spectacles? 
G. V. : Ça se gère avec beaucoup de bienveillance. Même les techniciens sont très bienveillants. Les moments de création sont des endroits de vulnérabilité, donc évidemment, ça nécessite beaucoup de délicatesse.Je fais très attention à la confiance en soi des danseurs, cette écoute. Et puis, ce n’est pas hyper-dramatique non plus ! (Rires)
P. C. : Avant ce film, j'avais le cliché en tête des crises de coulisses, mais là, ce n'était pas du tout le cas. 
G. V. : Je ne pense pas que le drame soit un critère de qualité. On a le cliché qui nous dit que c'est le drame qui donne de l'émotion, mais c'est l'intelligence et la bienveillance qui nous ont menés très loin physiquement.

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Comment avez-vous filmé ces moments de scène? 
P. C. : Je ne suis pas très sensible aux films de danse. Là, il est beaucoup question de gros plans, de ce qui fait d'eux des humains, quinze humains différents. J'ai découpé le film comme une fiction, filmé comment ils se touchent et se regardent. Vu que la caméra est évidente, les danseurs peuvent l’éviter ou jouer avec. Ils prennent plaisir à jouer avec la caméra.

Vous êtes des amis de longue date - qu’est-ce que vous partagez dans votre création ?
P. C. : La nourriture autrichienne ! (Rires) Non, peut-être plutôt nos différences, on n'a pas vraiment de thèmes en commun.
G. V. :  On a un rapport essentiel à l'art. On aime aussi se voir évoluer, c'est une longue amitié - pour moi c'est extraordinaire de voir grandir l’autre. 
P. C. : C’est un peu un film d’amitié caché. 

Une amitié qu’on voit seulement à la fin du film, quand vous dansez ensemble…
P. C. : Oui, on a beaucoup dansé ensemble. C'est une fin naturelle, ça ne plaisait pas trop à Gisèle, c'était la première fois que je me filmais, mais c’était une façon évidente de terminer. 

++ Si c'était de l'amour a remporté le Teddy Award du meilleur documentaire à la Berlinale 2020.