Contrairement à ce que l‘on pourrait penser, tu avais déjà une carrière avant de travailler avec Tyler, The Creator. Ta passion pour la peinture, par exemple, elle vient d’où ?
Eric White :
Quand j’étais enfant, je passais mon temps à dessiner et à peindre. C’était presque obsessionnel. Par la suite, j’ai pu suivre les cours d’une professeur d’art exceptionnelle, qui m’a permis de travailler à ses côtés jusqu’à mon entrée à l’université. Mieux : c’est elle qui a convaincu mes parents de m’inscrire dans une école d’art. Dès que j’ai vu les chevalets dans l’une des classes, ma décision était prise : il fallait que je fasse de la peinture mon métier. Puis, la vie a fait que j’ai eu l’occasion de réaliser quelques pochettes d’albums, en parallèle à mon travail personnel. Je n’en faisais pas souvent, essentiellement pour les mêmes artistes (The Meices, Korn, Moby, etc.). D’ailleurs, lorsque Tyler m’a contacté, ça faisait de nombreuses années que je ne m’étais pas essayé à l’exercice.
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La rencontre avec Tyler, justement, elle s’est faite comment ?
Un jour, j'ai reçu un appel de son manager, Chris Clancy. Tyler revenait d'une séance de shopping et avait vu dans une librairie mon livre, paru aux éditions Rizzoli. Il a aimé ce qu'il a vu et m'a tout de suite dit qu'il aimerait que je réfléchisse à un visuel pour son prochain projet. J'étais surpris parce que ça faisait des années que je n'avais pas réalisé de pochettes d'album. À cette époque, je me concentrais davantage sur mon travail dans des galeries, et j'étais loin d'être un artiste aussi bankable que lui. Mais bon, j'étais fan d'Odd Future, je les avais vus sur scène à New-York et c'était incroyable. Je ne pouvais pas passer à côté de cette occasion.

L’idée de départ, c’était quoi ?
Le concept était très clair dans la tête de Tyler : il avait vu ma série dans laquelle le spectateur a une perspective depuis l'intérieur d'une voiture, et il voulait quelque chose de similaire. Il m'a envoyé des croquis très précis de ce qu'il pensait être une déclinaison de mon travail : des croquis où on le voyait à la fois au volant de la voiture ou sur la banquette arrière. C'était assez expérimental, on n'en était qu'au stade d'ébauches, mais c'est à partir de cette idée-là que j'ai commencé à composer des toiles.

Combien de temps as-tu travaillé sur cette pochette avant de valider l’image que l’on connaît ?
En vrai, on a parlé pendant quelques semaines avec Tyler et son manager. Il y a eu beaucoup d’appels, de nombreux échanges d’idées. Mais la réalisation en tant que telle a dû prendre un mois, peut-être un mois et demi. Ce n’est pas très long, finalement, mais c’est toujours plus simple d’être efficace quand les attentes sont claires. Cela dit, je dois quand même préciser que j’ai un peu flippé une fois le fichier envoyé : je n’ai plus eu de nouvelles de Tyler et de son équipe pendant plusieurs jours, je craignais de m’être fait arnaquer ou d’être passé à la trappe.(Rires)

L’un des grands mystères de cette pochette, c’est la présence d’abeilles…
Ça, c’était l’idée de Tyler… Tout ce que je peux affirmer, c’est qu’il souhaitait en avoir plusieurs et qu’il ne voulait pas que l’on voie son visage. C’est pour ça qu’il apparaît de profil avec une abeille devant lui : c’était une façon de ne pas se différencier d’elles, de dire qu’il fait partie de la même espèce. On est finalement assez éloigné de son idée initiale, basée sur ma peinture (1971 Pontiac Le Mans Hardtop Sedan), mais elle reste liée à ce qu’il avait en tête, dans le sens où j’ai pour habitude de peindre des toiles avec des visages qui dépassent du cadre, quand ils ne sont pas tout simplement masqués. Pour moi, c’est une façon de créer du mystère, une tension, d’ancrer le dessin dans un univers à la fois surréaliste et réel. Et je pense que cette imagerie colle avec ce qu’il souhaitait : des fleurs, des champs et lui surplombant un paysage. Au final, on n'a gardé que la voiture, la sienne, une McLaren 650 S, que l'on voit en contrebas. Elle est simplement moins centrale que lors de nos premiers échanges.

1971 Pontiac LeMans Hardtop Sedan (The French Connection)

1971 Pontiac Le Mans Hardtop Sedan (The French Connection)

Tu disais être fan d'Odd Future. T'es-tu quand même renseigné davantage sur l'esthétique visuelle proposée par le collectif avant de te lancer ? 
Bien sûr ! Et ce que j'ai aimé, c'est qu'elle était très différente de ce qu'on pouvait voir habituellement dans le hip-hop. Au croisement des années 2000 et 2010, on était sur des visuels clinquants, assez grossiers. Eux avaient quelque chose de rafraîchissant, très pop finalement. Ce qui n'est pas étonnant quand on connait un peu Tyler. C'est quelqu'un qui dessine très bien. D'ailleurs, quand il m'a montré son carnet de dessins, j'ai pu voir que certains croquis avaient été réutilisés pour des pochettes du collectif. C’était fort. D’ailleurs, lorsqu'on collaborait ensemble, je lui conseillais déjà de publier ses dessins, d'en faire un livre ou quelque chose comme ça. Il a une notion des couleurs assez impressionnantes.

Personnellement, tu avais des références en tête au moment de te lancer dans la réalisation de Scum Fuck Flower Boy ?
Le truc, c’est que Tyler avait tellement d’envies précises que ce n’était pas possible de se baser sur le travail d’autres artistes. Scum Fuck Flower Boy, c’est une représentation de ses idées par mon travail. Je n’ai fait qu’exécuter ses demandes.

L'idée du ciel orangé, ça vient de lui également ?
Ça faisait partie de nos discussions. Et c’est vrai que c’est définitivement plus impressionnant que si on s’était contenté d’un ciel bleu et plus classique. Là, même si la pochette est assez joyeuse, avec un côté pop évident, le ciel orange et la présence de trois gros nuages donne la sensation qu’un danger peut survenir à tout moment. J’aime ce contraste. Mais de toute façon, j’adore cette peinture. L’originale, réalisée sur une toile carrée de 40 centimètres, a longtemps été affichée dans mon bureau.

Le fait de travailler sur ce disque, ça a changé quelque chose pour toi ?
Disons qu'elle m'a fait gagner de l'argent, qu'elle m'a fait connaître auprès d'un certain public et qu'elle m'a fait gagner de nombreux followers sur Instagram. (Rires) Cela dit, je ne me suis pas mis à réaliser davantage de pochettes d'albums suite à cette expérience. Ce qui ne m’empêche pas d’être très reconnaissant envers Tyler pour cette opportunité. Au sein d'une époque où les gens écoutent davantage des morceaux que des albums, ce n'est pas rien ce qu'il a fait. Venir me chercher pour que je réalise une peinture pour la couverture de son album, c'est même plutôt audacieux. Et ça été un véritable plaisir pour moi, qui ai développé depuis l’enfance une vraie passion pour les pochettes de disques. Par le passé, j’avais même fait une exposition de peintures en l’honneur des albums covers. J’avais notamment revisité l’album blanc des Beatles sur une toile de trois mètres de large…

Justement, à une époque où tout le monde parle de la dématérialisation de la musique, penses-tu que les pochettes d’album ont encore un rôle important à jouer ? 
Personnellement, je sais que je continue d’acheter des vinyles parce que j’aime l’objet et que j’aime la façon dont les pochettes sont mises en avant sur ce format. Mais il faut bien reconnaître que tout ce travail graphique est essentiellement vu de nos jours sur un téléphone… Je n’en veux à personne, c’est juste un constat, mais peut-être qu’il faudrait que les labels accordent davantage de budget et d’attention aux pochettes, qu’ils mettent davantage en avant tout ce travail. Je ne sais pas, je me trompe peut-être. C’est juste que c’est difficile de se dire que la grande majorité des gens ne pourront pas voir toutes les lectures possibles d’une artwork, simplement parce qu’ils se contentent de la regarder en petit format sur leur smartphone. Sur Scum Fuck Flower Boy, par exemple, il y a des détails dans la fourrure des bourbons ou sur leurs ailes qui sont invisibles si l’on ne zoome pas…