ACTE 1 : Préliminaires, on joue à touche-neurones

Jesse Eisenberg : Salut Brain Magazine ! C'est quoi la traduction de Brain en français ?

"Cerveau".
Ah, je comprends, c'est proche de "cerebrum" en latin. Je vais le noter dans mon carnet où je me fais un petit lexique. J'aime bien le français. Tu viens d'où ?

Attends, c'est la première fois de ma vie qu'un acteur me pose une question en interview... Je viens de Basse-Normandie.
C'est vrai ? C'est dingue ! Ce business rend vraiment les gens étranges. Les acteurs ne se rendent même pas compte qu'on les rend de plus en plus mégalos en les coupant des gens. La Normandie ? C'est la plus belle région du monde, j'étais aux alentours de Caen pour rejoindre ma femme, la nature est tellement verte et luxuriante là-bas, c'est dingue.

C'est sûr qu'on est loin de l'univers de Vivarium, où ton personnage, Tom, est coincé avec sa copine dans une zone pavillonnaire qui s'étend à l'infini.
Ma directrice de mémoire à la fac avait fait une étude anthropologique sur les "mud rooms" ("salle de boue", ces vestibules où l'on dépose ses chaussures) en tant que lieu hautement symbolique de la civilisation américaine. Ce sont des sas, des endroits où l'on se désinfecte de la nature pour rentrer dans un univers aseptisé. Laisser ses chaussures à l'entrée, c'est un rite de passage. On ne se rend même plus compte à quel point on met à distance la nature dans nos vies. C'est la même réflexion dans Vivarium, où mon personnage découvre que les maisons sont construites sur de la fausse terre, totalement stérile.

Tu as toi-même vécu dans ce genre de quartier où l'ennui et l'angoisse transpirent des parpaings et des géraniums ? 
Quand j'étais gamin, j'ai déménagé du Queens au New-Jersey. J'en ai tellement voulu à mes parents. Je n’ai pas arrêté de leur faire des reproches. Ça m'a rendu hyper-critique vis-à-vis de la vie des "suburbs", où il n'y a absolument rien à faire et où tout se ressemble. Comment veux-tu aimer des choses aussi standardisées, impersonnelles, vides de sens ? C'est la même chose pour le réalisateur, Lorcan Finnegan,  qui me racontait qu'il avait été élevé tout près de Dublin, mais que lui et son frère n'avaient pratiquement rien vu de la ville avant de devenir adultes. 

Capture d’écran 2020-03-10 à 15.40.53

ACTE 2 : On enchaîne avec un bon sociolingus

Vivarium, c'est une critique de la vie des classes moyennes. Mais est-ce que ce n'est pas dépassé, puisqu'elles sont en train de mourir à petit feu ?
Tu as raison. D'ailleurs, ils ont commencé à écrire le film au moment où une grande crise immobilière a touché la région de Dublin. On peut voir Vivarium comme une réflexion sur la disparition de ce mode de vie, effectivement. 

C'est un peu la nécrologie du rêve américain, non ?
Il y a pire que la vie des personnages de Vivarium : ils ont un frigo, ils ont une maison douillette. C’est juste que ça n’a absolument aucune saveur. C'est plus un moyen de montrer la perte de sens dans la civilisation occidentale en transformant les anciens symboles de réussite en éléments presque horrifiques.

Vivarium se situe à contrepied des succès actuels comme Joker et Parasite, qui préfèrent montrer la violence de la lutte des classes.
Oui, je vois ce que tu veux dire. Plutôt que mettre en scène le conflit, on est plutôt sur une stylisation à l'extrême d'un monde perdu. C'est ce qui m'a plu, ce côté conceptuel et radical.

Et tu aurais aimé pouvoir jouer le Joker ?
Beaucoup, mais comme j'ai déjà joué Lex Luthor, c'est impossible qu'on me laisse jouer un autre méchant DC ! Les persos théâtraux, c’est génial à jouer, ils peuvent laisser place à tellement d’interprétations, tu peux incarner de grands concepts. Et ça me va bien, ce côté bavard. C'est culturel, dans la communauté juive, on parle beaucoup. À table, on n'arrêtait pas, les enfants étaient encouragé à s’exprimer.

L'inverse de ton personnage dans Vivarium, qui se mure dans le silence. Comment t'es-tu préparé ?
Au début, j'ai carrément flippé, quand j'ai vu le peu de lignes de dialogue que j'aurai à jouer. J'ai directement appelé le réal' parce que je me demandais ce que je pouvais apporter au projet. Mais bon, il m'a convaincu et j'ai tout fait pour rendre crédible la résignation et l'isolement progressif de Tom. 

Ce qui est intéressant dans le film, c'est que le couple Gemma et Tom va rejouer presque malgré lui les stéréotypes de genre : la femme qui s'occupe du gosse, le mari qui se tue au travail et ne dit plus un mot...
Oui, mon perso creuse un trou et ça devient sa raison de vivre, il s'impose lui-même son aliénation. Mais je ne sais pas si en France, vous avez ça, parce que vous avez, comment ça s'appelle... La g...

La "gouaille" ?
Oui, on m'a parlé de ça l'autre jour.

C'est vrai, mais on a aussi les «taiseux», surtout des hommes, qui se murent dans le silence, harassés par le travail.
OK, donc c'est clairement universel, alors.
Capture d’écran 2020-03-10 à 15.49.51

ACTE 3 : On dead ça en position réflexive

Est-ce que tu as déjà fait un travail qui te donnait l'impression de creuser ta propre tombe ?
J'ai déjà fait un stage en entreprise, avec un esprit bien corporate, j'avais envie de mourir. Je n'ai tenu que quelques semaines. J’ai aussi bossé dans ma vingtaine dans la construction de baraques avec mon père — pires que celles du film, c’était l’enfer. Je me souviens de la chaleur étouffante et de la clim' de la bagnole en panne, c'était bien pourri comme été. Mais si tu veux vraiment savoir, là où j'ai vraiment eu l'impression de creuser ma tombe, c'est lorsque j'ai tourné dans des mauvais films. Tu te sens enfermé, tu a l'impression que le processus ne va nulle part, que tu bosses pour rien et que malgré tes efforts et ceux des autres, ça ne fonctionne pas. C'est tellement frustrant. En plus, dans ces cas-là, les studios mettent ton nom en avant et on te pousse à fond dans les interviews, c'est le gros piège.

Et...
Non, je ne veux pas balancer de noms.

OK, c'est de bonne guerre. 
Après, je ne vais pas me plaindre. Je suis un privilégié comparé à ce que vivent des millions de gens. C'est ça, le drôle de paradoxe de l'acteur : tu te mets dans la peau de personnes venant d'autres milieux, tu peux y mettre beaucoup d'empathie, mais tu ne peux pas t'arroger totalement leur vécu. Il faut rester humble. Et observateur. Tu connais Erving Goffman ?

Le sociologue interactionniste ?
C'est ça. Pour être comédien, l'interactionnisme symbolique, c'est passionnant. L'idée, c'est que notre appartenance sociale se traduit dans le moindre de nos gestes. Mais c'est aussi étudier comment on se construit une façade. La société est notre public. Donc pour un acteur, ce sont des réflexions hyper-intéressantes. 

- C'est là que j'atteins le climax : oui, ouiiiii, ouiiiiiiiiiiiiiiiii, ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, arrrghl... Oui déjà, ne me jugez pas. Bon timing, l'attachée de presse me souffle que c'est la dernière question. - 

Pour terminer, si un architecte diabolique devait construire le quartier de tes cauchemars, il ressemblerait à quoi ?
Pour moi, ce serait un quartier de Los Angeles en surpopulation. Tous ces gens en grande difficulté, parce que c'est l'une des villes avec les plus fortes inégalités sociales, qui côtoient les hipsters et les gens en maillots qui déambulent en roller, c'est l'enfer. 

Amen. 

++ Vivarium, de Lorcan Finnegan avec Jesse Eisenberg et Imogen Poots sort demain en salle. Plus d'infos ici.