La journée, tout est calme. Le long des passerelles entremêlées qui rejoignent, comme un labyrinthe, les entrées des petites maisons et appartements en briques rouges, s’accumulent au plus quelques étudiants en retard ou des patients de l’hôpital universitaire tentés par une petite promenade. Comme ça, impossible de deviner que, dans les sous-sols de ces salles de dissections pour apprentis-médecins ou dans les recoins des écoles de kiné, se cachent de véritables temples de fête ou retenue et bienséance y sont proscrites. Si vous vous attendez à ressentir le stress et le mépris que les étudiants en médecine diffusent en France dans ce reportage, on vous arrête de tout de suite, le système belge étant moins sélectif (à l’entrée) et plus festif. Le campus d'Alma-Woluwe voit arriver chaque année des jeunes de toute la Belgique wallonne, flamande et germanophone, des Suisses et des Français, où les styles vont du blanc à dreads aux pantalons chino, de la diva d’Instagram au combo jogging-banane.

Lundi, 16h, le calme du début de semaine est déjà oublié. Le Courant d’air sonne le départ de la Triplette de la Bière, un marathon houblonné où il vaut mieux accrocher son foie avec des bretelles. Dans ce bar tenu par des étudiants pour les étudiants, niché sur le côté de la place du campus, une compétition se prépare : liquider la carte (qui compte plus d’une soixantaine de bières) le plus vite possible. 17h, la première équipe arrive au bout de la dernière goutte - à coups d’affonds (les cul-secs chez nous) et de détermination - et pose la capsule sur le comptoir en signe de victoire. La soirée est définitivement commencée.

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L'équipe du Courant d'Air.

Les affonds, les soupers, les kap et tout un lexique…

Avant d’aller plus loin, peut-être faut-il déjà établir un petit état des lieux : la fête étudiante belge, c’est une organisation qui existe depuis des dizaines d’années et qui a son propre vocabulaire. Si vous vous retrouvez en terrain inconnu belge, faites alors attention à bien distinguer kot et kap, le kot étant la coloc basique d’étudiants (en général moins d’une dizaine mais plus que quatre) et les kap, les Kot à Projet, qui réunissent des étudiants autour d’un projet commun, vous l’aurez deviné, autre que de se murger ensemble. Sur Alma, vous pouvez retrouver le Chef kot si vous avez faim, le Speakot pour les langues étrangères, le Movie kot pour rassembler les cinéphiles dans un coin et ceux qui nous accueilli, le Kot Accord, non pas pour parler de diplomatie mais bien pour faire ce qui adoucit les âmes, la musique. Deuxième partie de soirée : après avoir vidé les bières du Courant d’air, qui s’avère être aussi un kap (oui on sait c’est celui que vous auriez choisi), c’est maintenant l’heure du souper inter-kap où nos musiciens accueillent cette fois-ci le Kot à kot. Quand on parle de souper, on s’attend plus à voir Germaine aspirer très fort sa soupe de légumes d’hiver devant Plus belle la vie plutôt qu’une tripotée d’étudiants déjà bien enjoués sauter sur les tables. 

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Une colocation en invite une autre pour un repas qui se transforme vite en concours d’affond (tradition inévitable si vous foulez le sol belge qui consiste à avaler d’une seule gorgée votre gobelet de bière) avec une réglementation très particulière : la main au plafond et tout le monde affonne, un «affond prési'» hurlé pour faire boire son président de kot, et plein d’autres coutumes que les meilleurs piliers de bar n’imaginent même pas. Minuit sonne. C’est l’heure pour cendrillon de rentrer chez elle, et celle pour notre joyeuse troupe d’arpenter les rues du campus à la recherche de nouveaux breuvages.

Des soirées pour les étudiants, par les étudiants

Si les soupers ressemblaient déjà, par le nom, à une activité du troisième âge, vous seriez ravi d’apprendre que les futurs médecins belges achèvent leurs soirées à la «mémé». Les soirées du Cercle médecine (d’où le «mémé»), une congrégation étudiante qu’on pourrait comparer aux faluchards en France, ne sont pourtant pas l’équivalent d’une boum en EHPAD, on vous rassure, bien qu’elles se situent juste en-dessous. De véritables «teufs» souterraines sont organisées tous les jours par ces assos (médecine, pharma), une vague idée de ce que pourrait être une boîte de nuit tenue par les étudiants : le même son qu’au Macumba de La-Roche-sur-Yon, des gens torchés et des sanitaires dont la propreté égale celle de la ligne 13 en heure de pointe, où l'on a plus de chance de se prendre une golden shower qu’un cocktail golden dream. Bref, l’endroit idéal pour s’échouer comme un bateau ivre en fin de soirée, en toute discrétion puisque l’endroit tient plus de la grotte que du bar dansant.

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La "mémé".

Si cette atmosphère jeune et effrénée semble refléter une réalité de grand n’importe quoi quand on y passe un court temps, à en juger par exemple les vols de porte de WC entre colocs (chipeur, rentre chez ta mère), il serait réducteur de considérer cela comme l’entièreté de leur quotidien. Les kap, comme les Cercles, organisent des animations dignes des meilleures colonies de vacances (jeux de piste géants à la Pékin Express, par exemple) ou des concerts caritatifs, qui apportent à leurs étudiants au sens de la fête le moyen de leur donner du sens, justement. Malheureusement, il semblerait que le coronavirus ait aussi attaqué Woluwe, la ville périphérique de nos irréductibles fêtards, puisque les soirées étudiantes du campus viennent d’y être interdites, laissant apparaître sur les nombreux groupes Facebook et photo de profil le hashtag #jesuisguindaille. Non, pas d’excès.

 ++ Les belles images sont d'Hadrien Cools, les moins belles images de notre journaliste. L'abus d'alcool est dangereux pour la santé.