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Chers collègues de scribouillage,

le temps n'est pas aux octogones sans règle et loin de moi l'idée de rajouter une couche de bile sur la tartine de merde qu'est notre vie à tous en ce moment. C'est juste qu'après ma morning routine, à base de crise d'angoisse et de Chocapic, je suis tombé sur le journal du confinement de Leïla Slimani dans Le Monde depuis sa maison de campagne, et y a deux-trois petits trucs qui m'ont chagriné. Ça m'a donné envie de vous conseiller des gestes barrière à vous imposer pour que vous évitiez de creuser nos ulcères et que le peuple ne se raboule avec des torches en bas de vos résidences secondaires une fois que tout ce barouf sera fini, s'il finit un jour. 

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"Cette nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines." Voilà comment commence votre texte, Leïla. Ce n'est peut-être qu'un paysage pour vous, mais pour d'autres c'est un coup de poing dans le bide, de l'ultra-violence. Contempler l'horizon est un privilège de classe. Il l'a toujours été, mais c'est d'autant plus flagrant aujourd'hui. Rien que vos photos ont un petit goût de porno, d'obscène, pour tous ceux dont la vue pour ces prochaines semaines va se résumer à une cour intérieure ou à l'immeuble d'en face. Tandis que votre esprit vagabonde dans les vertes prairies,  il y en a dont les angoisses rebondissent dans des 15 m2 loi Carrez. Vous osez dire : "Nous sommes confinés. J’écris cette phrase mais elle ne veut rien dire." Pour d'autres, c'est une réalité brutale, pas un putain de week-end prolongé. Et les habitants de la campagne, alors ? M'étonnerait qu'ils aient tous le luxe de disserter sur, je cite,  "l’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons". Un journal de confinement ne vaut d'exister que s'il permet de saisir le social : la peur qui se refile plus vite que le virus, les dictateurs d'opérette façon Lallement qui profitent de la situation, les familles qui implosent ou les solidarités qui poussent comme des mauvaises herbes, anarchiques et sublimes. 

Alors avis aux écrivains bien mis qui voudraient se lancer dans ce nouveau genre littéraire qui sent le renfermé : sortez-vous les doigts du nombril mes petites cailles. Les récits intimistes de la classe bourgeoise, c'est déjà foutrement pénible en temps de "paix", alors aujourd'hui ça ne passe plus. Vous le dites bien dans votre texte, Leïla, tout le monde n'a pas votre chance. Alors utilisez votre plume pour parler des autres, leur donner une ration de courage ou, mieux, être leur porte-voix. Vous n'êtes pas là pour poétiser la peur ni pour nous pondre un essai sur la post-modernité ("Monde de solitudes, nous voilà esseulés. Monde de virtualité, nous voilà réduits à n’exister, à ne nous parler, à n’interagir qu’à travers des écrans", bla bla bla...). Recueillez des témoignages et balancez des histoires qui transcendent la terreur. Si nos corps sont bloqués, les mots n'ont pas besoin d'attestation de déplacement dérogatoire. Sinon, vous serez condamnés à être aussi pénible qu'un film  de Guillaume Canet et on se torchera avec vos petits mouchoirs.

5E90B3C3-3D21-4E2D-87A3-6783855727D3Photo : Jay Barros