Le rôle fondamental du plombier dans le porno, de Michael Petkov-Kleiner, éd. Anne Carrière, 213 p., 18,50 €
Il y a des gens qui publient des enquêtes de niche comme les liens entre Sarkozy et Kadhafi (kikou Fabrice Arfi) ou entre la France et le Moyen Orient (bisous Christian Chesnot et Georges Malbrunot). Et puis, il y a les vrais journalistes qui répondent aux vrais questions : comment bien se stimuler la prostate ? Peut-on vraiment coucher avec un alien ? Ou qu’est-ce qu’une femme fontaine ? Le futur Pulitzer qui soulève le voile sur ces interrogations éternelles, c’est notre pote - et collaborateur - Michael Petko-Kleiner, qu’on appelait Péko dans la cour du lycée auvergnat qu’il a fréquenté. Son sujet d’enquête, pour lequel l’auteur a donné beaucoup de sa personne, est d’actualité. On attend avec impatience les chiffres d’audience des sites pornos pour les mois de mars et avril, mais comme le monde est changé en QHS de Fresnes, on pourrait atteindre des records. Et le sexe n’est pas un sujet marginal. A la fois déversoir de notre inconscient et porte la plus évidente vers la liberté et l’émancipation. Le dernier loisir gratuit. La voie la plus directe vers une élévation spirituelle. Oui, le sexe mérite toute notre attention (et oui, l’auteur de ses lignes est confiné seul et perd un peu d’objectivité sur le sujet). Mika, en héritier de Wolfe et Thompson, nous envoie du gros gonzo. De l’alcool, de la drogue, des doigts dans le cul, du skype à gogo, des scientifiques, des porn stars, des illuminés… Péko ne s’est fixé aucune barrière. Résultat : en plus d’une enquête, il livre un acte de liberté, un cri de tolérance et l’envie d’élargir le cercle de ses amis.

eEsther, d’Olivier Bruneau, éd. Le Tripode, 514 p., 19 €
Olivier Bruneau nous avait déjà totalement éclaté avec Dirty Sexy Valley. Le Tarantino de la littérature française revient. En fait, il reviendra le 20 mai, mais Le Tripode nous a permis d’en parler dès aujourd’hui, alors on en profite pour être à jamais les premiers. Esther est un sexbot. Devenu sensible et intelligent. Un peu comme dans I,Robot, si NS5 Sonny baisait Will Smith. Là où Olivier Bruneau défonce Alex Proyas c’est que, l’air de rien, Esther devient humaine grâce (ou à cause, au choix) de la souffrance qu’elle a subit. Oulala, on sent le vertige philosophique nous assaillir. Mais Olivier a l’élégance des auteurs populaires. Il est là pour nous distraire et, en chemin, il ouvre quelques portes de réflexion que l’on empreinte à notre gré. Donc, oui, Esther va se taper un mec… et sa femme… et les potes de leur fils. Oui, elle va buter du monde. « Il s’agit du fameux livre de la maturité, paraît-il... » nous a écrit l’auteur dans sa dédicace. Bon, ce n’est pas « maturité » au sens où Madame Boisseau l’entendait en CM2 quand elle disait « Arrêtez de dessiner des verges sur vos cahiers ! Quand allez-vous gagner enfin en maturité. », mais on comprend. Le récit est plus construit. Le propos abouti. Et le délire toujours là. On est sur un pur moment de plaisir. 500 pages de kiffe. On espère juste que le confinement dure jusqu’au 20 mai pour le déguster tranquillement. Doudou Philippe, si tu nous écoute. 

Cochrane vs Cthulhu
, de Gilberto Villarroel, éd. Aux Forges de Vulcain, 387 p., 20 €
Qu’est-ce qui se serait passé si Jules Verne ou Herman Melville avait grandi en regardant Shérif, fais moi peur et Les contes de la crypte ? Et ben, ils auraient écrit Cochrane vs Cthulhu. Début du XIXème siècle, Thomas Cochrane se retrouve prisonnier du capitaine Eonet, des dragons de la garde impériale de Napoléon, à fort Boyard. Voilà pour le cadre. Quasi historique. Bien posé. Carré. Et puis, on fait débarquer au milieu de tout ça des créatures à tête d’étoile de mer, des chauves-souris géantes avec une fâcheuse tendance à la décapitation et un dieu endormi auteur de la cosmogonie terrestre. On mélange et on obtient un parfait page turner. Les éditions Aux Forges de Vulcains sont comme un vidéo club dans lequel on déniche les petites pépites de la littérature populaire. Pour écrire ce livre, Gilberto Villarroel s’est inspiré d’une nouvelle de H. P. Lovecraft. On y retrouve ces monstres aux contours mal définis, incarnations protéiformes sur lequel nos inconscient viennent projeter leurs pires craintes. Mais ce livre, Gilberto Villarroel l’a aussi alimenté de son obsession (qu’il nourrit depuis qu’il a dix ans) pour le personnage historique de Lord Cochrane, qui a joué un rôle déterminant dans l’indépendance du Chili, entre autres. En croisant une maille historique et une maille fantastique, le récit nous tricote une liquette qui tient bien chaud pendant les journées de confinement. 

On peut aussi lire ou relire…

C’est le moment d’ouvrir ou rouvrir quelques classiques. On commence par aller voir Camus. Parce qu’en cas de crise, le père Albert est toujours de bons conseils. Mais on délaisse La Peste, trop évident (sauf pour tous les médias actuels a priori, étrange quand on sait que la maladie en question serait plutôt une métaphore des régimes autoritaires), pour se jeter sur son essai chef-d’œuvre : Le mythe de Sisyphe. Avec son mythique incipit, « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide », qui parlera aux parents obligés de faire classe pendant ce confinement.  

Sinon, on se plonge dans le livre qui a le mieux anticipé notre époque dont le titre évoque bien la difficulté à remplir nos laconiques journées, Se distraire à en mourir de Neil Postman. Imaginer que l’on puisse condenser toute l’œuvre de Noam Chomsky et d’Ignacio Ramonet en un seul livre, et vous obtenez Se distraire à en mourir. Essentiel. 

Côté poésie et belles lettres, rendez-vous est donné avec un auteur qui s’est infligé lui-même un confinement dans sa Bretagne qu’il parcourait sur sa moto, l’immense Georges Perros. Hop, on chope les trois volumes de Papiers collés. Parce qu’un mec qui a dit, « On ne se trompe pas, on change », fait forcément du bien. 

Sinon, côté BD…

Stop Work, de Jacky Schwartzmann et Morgan Navarro, éd. Dargaud, 18 €
Un titre bien d’actualité. Vous aussi vous réalisez que vous pouvez faire une journée de travail en trois heures à la maison ? Bienvenue dans l’absurdité du monde du travail. Fabrice Couturier est un cadre à l’ancienne. Apéro et vin à midi. Un p’tit côté Jean-Claude Convenant. Face à lui, une hiérarchie qui se rajeunit, qui emploie une novlangue incompréhensible et qui ne jure que pas la sécurité. Ouais, franchement, on n’est pas si mal en confinement. 

Chambres noires, d’Olivier Bleys et Yomgui Dumont, éd. Vents d’Ouest, 19,95 €
On dirait du Tim Burton. Des pages si belles qu’on les afficherait sur les murs du salon pour cette famille qui utilise la récente invention de la photo afin de communiquer avec les morts. Une sorte de famille Adams germanopratine. Des combats, une société secrète, des ectoplasmes… que demander d’autre ?

2130fa30c0e27357f35560a660165Quatorze juillet, de Bastien Vivès et Martin Quenehen, éd. Casterman, 22 €
On ne va pas se mentir. On est comme tout le monde : quand Bastien Vivès sort un bouquin, on l’achète. Nous voilà dans une France post-attentats, dans une province non identifiée qui brouille les frontières comme dans un K. Dick. Avec un jeune gendarme zélé, un Lolita perdu face à son daron houellebecquien et un monde qui tente de faire comme si la tragédie ne faisait pas partie de son ADN. Et ben, ça rappelle un peu notre époque en fait. 

Seules à Berlin, de Nicolas Juncker, éd. Casterman, 25 €
A croire que les éditeurs avaient anticipé le confinement. Un peu comme une influenceuse qui découvrirait Anne Frank, Seules à Berlin permet de relativiser. On se doute que le confinement est difficile, mais moins que la vie de ces Berlinoises qui se cachent des bombes russes à la fin de la guerre avant de se faire violer par l’armée soviétique. Ou que cette jeune membre de l’armée rouge qui n’a que des velléités intellectuelles au milieu de la barbarie. Pour une fois qu’on montre la guerre du point de vue des civils allemands, ça vaut le détour. 

Fashion Week, de Joann Sfar, éd. Dargaud, 19,99 €
Ce qui est bien avec Joann Sfar, c’est qu’il aime écrire. Donc, attraper une de ses BD, c’est être sûr d’occuper plusieurs heures de son confinement. Ici, au milieu de la pègre, avec le Niçois, flic qui placerait Bébel du côté des fonctionnaires de bureau, et sa compagne cagole faussement superficielle et fragile. Plus tout un gang de malfrats à l’ancienne. Tout ce petit monde gravite autour des sœurs Kardashian au moment du vol de bijoux de la muse callipyge. Comme toujours avec Sfar, un gros délire.