Nous vivons des temps bizarres : le coronavirus, le confinement, Harvey Weinstein contaminé par le COVID-19, la série Léo Matteï brigade des mineurs, Roselyne Bachelot, toute l’œuvre de Roselyne Bachelot... Bien des signes qui nous mettent à l’épreuve. Émotionnellement. Physiquement. Car très peu de choses à l’heure actuelle font sens. Mais heureusement au milieu de ces malheurs se dissimulent des oasis discrets qu’il faut savoir accueillir à bras ouverts. Des échappatoires à la morosité ambiante, qui font encore moins sens que les rayons Panzani vides du Lidl. 

Peut-être que vous le saviez, peut-être pas mais aux Etats-Unis existe un farfadet multi instrumentaliste répondant au doux nom de Thundercat. Si vous suivez un peu l’actu rap U.S, son nom sur des pochettes d’albums de Kendrick Lamar, Mac Miller, Kali Uchis voire Travis Scott ne vous est pas étranger. Le second couteau toujours prêt à aider les potes vient de sortir It Is What It Is vendredi dernier, album tissant un pont entre les aspects les plus nobles de la musique savante et les pionniers déviants du web. La tracklist est un vrai melting pot d’univers croisant Ty Dolla $ign, Lil B, Flying Lotus ou encore Zack Fox. 

Ce dernier partage un bromance assez singulière avec Stephen Lee Bruner qui va bien au-delà de la musique. 

« Si Thundercat était une œuvre d’art, il serait le DVD Bonus de Shrek 2, » décrit Zack Fox à The Fader. « Je ne sais pas si vous l’avez vu mais il est formidable ». Enfants parfaits de 9gag, Reddit et autres coins du troll Web, les deux s’autorisent des délires directement héritiers de la culture meme, à l’image d’Eric André ou Doja Cat. Allant du simple shitpost vidéo I Don’t Give a Fuck qui devrait être le nouvel hymne national au récent chef d’œuvre Dragonball Durag, 3min de perfection homemade sorties pour la promo d’It Is What It Is où Thundercat cherche désespérément à conclure avec sa durag Dragonball. 

 Malgré son côté low budget, le clip doit toute sa saveur à Zack Fox, ici réalisateur, et ses guests prestigieux. Car si l’importance de Stephen dans la culture n’est plus à discuter aujourd’hui, celle de Zack s’ébauche à peine. Qui est Zack Fox ? D’où vient-il ? Que mange-t-il au petit déjeuner ? Remontons aux origines de leur amitié, petite excuse pour gratter notre lettre d’amour à Zack, l’anomalie faite rappeur. 

Né à Atlanta dans une famille très défavorisée, Zack ne grandit pas dans un milieu qui le prédestine à la gloire du showbusiness. Hyperactif, le gars souhaite devenir artiste/dessinateur et arrive, quand même, dans les études supérieures à intégrer le Savannah College of Art and Design. Comme il le dit si bien, autour de lui, « la créativité provient d'expériences négatives et du traumatisme d'être pauvre dans le Sud, grandissant autour du racisme. » Il n’a pas peur de se décrire comme un produit direct de son environnement et pour cause, sa description d’Atlanta ressemble à si méprendre à une pub United Colors of Benetton. En apparence. Car malgré tout son amour pour la ville, elle demeure autant à ses yeux un moteur cosmopolite énorme qu’un boulet lorsqu’il s’agit d’équilibre social. Une ville dans laquelle il faut se battre pour survivre et où les mecs chelous/touche-à-tout tels que Donald Glover aka Childish Gambino peuvent développer leurs talents pénard à Stone Mountain. 

Zack finit par abandonner le Savannah College, faute de moyens, allant même jusqu’à regretter de s’y être inscrit. Cet appel d’air financier le pousse à enchaîner les petits boulots humiliants style livreur de sandwichs dans le centre ville d’Atlanta. Sauf que c’est plus pratique quand on te vole pas ton vélo une semaine avant ta prise de poste, t’obligeant à courir pour déposer les repas. La frustration et la pauvreté lui collant au bide, Zack s’inscrit sous le pseudo « Bootymath » sur Twitter en 2013 pour troller et amuser ses proches. 

sgre8xv7w7931Avec son pote Ethereal, ils passent des journées entières accros aux blagues borderlines sur Tumblr et Youtube, histoire d’éponger la misère et la noirceur de leur vie quotidienne. « J'avais besoin d'une évasion, oublier que j’étais fauché et sans-abri, » avoue-t-il à Mask Magazine. « Je l'ai trouvé dans les blagues et l'art. J'utilisais rarement les réseaux sociaux, donc je ne faisais que me défouler, sans réfléchir. » Mais ce qui n’était qu’une simple blague commença à prendre de l’ampleur. 

Avec son humour absurde abrasif, Bootymath acquit définitivement sa propre personnalité. Au point qu’on le confonde avec une vraie meuf. « Les gens prenaient tout le temps des nouvelles, demandaient ce qui lui arrivait. Je ne suis pas elle donc je ne peux pas vraiment répondre à sa place. » Au point d’atteindre près de 200 000 abonnés sur Twitter et devenir l’un des plus gros profils humour aux U.S. « J’ai eu tellement de blagues et d'idées volées à cette époque que j'ai dû m'arrêter. Je me faisais toujours voler des blagues par le Saturday Night Live (SNL pour les intimes) mais mon objectif final a toujours été le cinéma et la télévision. » En parallèle de ce défouloir, Zack aide le label de hip hop underground Awful Records à se monter. Il participe au design décalé du studio, cultivant une esthétique hétérogène, excentrique, Internet friendly, sombre, drôle et faite pour les weirdos : Playboi Carti et Tommy Genesis y firent leurs premières armes.  

tumblr_nqcximFLeB1u0tugjo1_1280De son propre aveu, même si l’humour reste sa marque de fabrique, Zack a toujours préféré la compagnie des musiciens à celle des stand-upeurs. C’est dans ce petit monde qu’il fera la connaissance de personnes essentielles dans sa vie d’artiste : Thundercat et Rico Nasty

La rencontre avec le premier descend directement des meilleurs romans à l’eau de rose. Ils se suivaient mutuellement sur Twitter et Stephen croyait que Bootymath était une fille à l’époque. Ils se chauffent en DM et Zack finit par lui révéler le pot aux roses. Stephen aurait pu mal le prendre mais ils développèrent une sorte de complicité étrange qui aboutit à ce duo de freaks improbable. Avant de collaborer ensemble sur des morceaux, Zack designa l’intérieur de la pochette vinyle de son troisième album studio, Drunk

Bootymath+2bootymath+234D’ailleurs, ses dessins… Par où on commence ? Imaginez un mélange de John Wayne Gacy, Mike Diana et de Tex Avery, digne des meilleurs délires d’Adult Swim. Un trait qui incarne bien son humour noir grinçant, dynamique, nauséeux, offensant, bardé de mamelons, d’anus, d’N-Word et de phallus. 

Rico-Nasty-and-Zack-FoxEn ce qui concerne Rico, elle et Zack ont toujours été amis, partageant un respect mutuel pour leurs travaux. Cette dernière le présentera au producteur star Kenny Beats. Incontournable sur la scène trap/rap, l’homme a chapeauté à lui seul des albums concepts pour 03 Greedo, Denzel Curry ou encore Vince Staples. Ensemble, une belle bromance va aussi s’entamer grâce au premier morceau officiel de Zack Fox en tant que rappeur, Square Up, sorti courant 2018. 

Le cri rageur pour se foutre sur la tronche devient viral, très vite adoubé par Lil Jon himself. Malgré le hit commercial et la danse crankesque qui accompagne Square Up, Zack ne se précipite pas dans cette nouvelle carrière. L’homme orchestre préfère à ce moment là se consacrer à fond au stand up et à l’écriture d’un cartoon. 

Au printemps 2018, il anime l'émission de radio mensuelle, Bruh pour Awful Records et Red Bull. Décrite selon ses mots comme « le porche de ta tante le dimanche en format audio », le concept de l’émission lui est venu, lassé par des interviews de célébrités sans saveur et spontanéité. Ici, pas de règle, pas de vraies questions, pas de vrai but. « Je ne suis pas un intervieweur. (...) J'aime juste avoir la liberté de laisser ces gens être eux-mêmes, » avoue-t-il à Vice. 

Après quelques numéros, le format se tarie de lui-même et Zack revient à la comédie et au rap. Car entre temps, Kenny Beats est devenu l’un des prods les plus en vue du moment. Tellement qu’il s’offre le luxe d’une émission régulière sur Youtube appelée The Cave où des rappeurs, connus ou pas, viennent taper leur meilleur freestyle. Lui et l’artiste cuisinent le beat et les paroles sur le moment. Un exercice périlleux mais gagnant : la chaîne cumule plusieurs millions de vues à l’heure actuelle. « Il n'est pas seulement bon pour faire des beats, explique Zack Fox à propos de Kenny. Il est bon pour trouver des refrains avec vous et savoir où changer le rythme et où insérer un adlib. C’est vraiment Jimmy Iovine. » 

 Durant l’épisode 5 de la saison 1, le miracle eut lieu : Zack accède à son propre freestyle. Pour le beat, Zack demande un mix entre le jeu video RuneScape, le groupe de RnB Jodeci, du lait d’amande, tout ça recouvert d’un « filtre de violence domestique ». Devant la mine défaite de Kenny, il précise son souhait : « fais-moi un beat pro-vie ». « Fais-moi un post-9/11, pré-mort-de-Whitney-Houston style beat ». Et qué s’appelerio Jesus Is The One (I got depression). 

S’en suit une performance mythique qu’on vous laissera goûter en solitaire ou en couple genre Caprice des Dieux. Le délire ne devait pas aller plus loin. Kenny met le son quelques heures plus tard sur toutes les plateformes de streaming et la hype s’emballe façon feu de forêt australien. Jusqu’à devenir n°1 du Spotify’s U.S Viral 50 chart penant plus d’une semaine. Mais devant ce nouveau coup de maître, Zack se montre amer.

Jesus is the One a beau avoir pris l’industrie musicale par surprise, défiant les analyses et données de l’industrie, il se demande : « Est-ce que les gens veulent quelque chose d'aussi insignifiant, ou est-ce que tout est déjà si insignifiant que cela s'intègre parfaitement ? se demande Zack à Rolling Stones. Je n'ai jamais essayé si intentionnellement de faire quelque chose de terrible de toute ma vie. Je déteste cette merde. » Un point positif quand même pour pas cracher dans la soupe : ses stand-up se vendent très bien depuis. 

« Je suis un grand fan de hip-hop, mais c'est tellement en vrac en ce moment que je parie que n’importe qui pourrait littéralement se frayer un chemin jusqu'au sommet », ajoute-t-il. « Et je l'ai fait. Cette chanson n'est pas spéciale. Je ne suis pas une sorte de sage. Je ne suis même pas un rappeur. Cela s'est produit à cause de la monotonie et de la saturation du rap dans cet environnement viral-Spotify-TikTok. » Peut-être l’événement qui lui a rendu la victoire si terne fut son bannissement définitif de Twitter en août 2019. Une passe d’arme avec Diplo en 2017 lui avait valu une suppression temporaire mais c’est une blague très dark sur un supporter de Trump de 7 ans qui le mit dans la sauce pour de bon. Sa disparition n’empêche pas Thundercat de se foutre de sa gueule dans des photos montages du plus bel effet.

En cette année présidentielle, l’humour est plus que jamais sur la sellette chez Twitter. En témoigne le cas récent de @jaboukie et Joe Biden. Zack Fox en a fait les frais mais le trublion semble avoir tourné la page. Pour preuve, le clip sobre et pudique The Bean Kicked In pondu juste avant la nouvelle décennie. Au volant de sa Tesla sur l’autoroute, en train de manger un bol de céréales, un masque de sommeil Pikachu sur les yeux, Zack semble avoir trouvé la paix. 

Une philosophie bouddhiste très simple qu’il retranscrit au quotidien dans des actes citoyens naturels. A l’image de son détournement de la récente vidéo de Gal Gadot et d’autres célébrités qui reprennent Imagine, en soutien contre le coronavirus. Pour nous donner du courage depuis son Instagram, Zack s’est rapproprié l’hymne à l’amour Slob On My Knob de la Three 6 Mafia avec entre autres Quinta Brunson, Eric Andre et 6lack. On ne le remerciera jamais assez en cette période difficile de quarantaine.

 
 
 
Voir cette publication sur Instagram

thank you @quintab @ericfuckingandre @guapdad4000 @oldinglish @langstonkerman @jakknight123 @samjaycomic @thundercatmusic @6lack @teddyraycomedy @tisakorean

Une publication partagée par zack fox (@zackfox) le


Ah et pour finir, Zack va pas tarder à passer au scénario, la musique ou la réal c’est certain. Mais en attendant, si vous arrivez à mettre la main sur
Kuso, la comédie body horror inédite de Flying Lotus, vous verrez notre Zack chéri dans le sketch « Mr.Quiggle ». Il y est juste question de bang, de créatures interdimensionnelles, d’avortement et d’anus de George Clinton. Un délice en perspective qui, je l’espère, vous donnera envie de devenir une vraie groupie de Zack à l’avenir. Cœur avec les fesses à lui et à lui seulement.