Vous êtes surprise par cette pandémie ? 
Isabelle Autissier : Non, pas du tout. L’ONU avait dit en 2005 que les atteintes à la nature allaient créer des pandémies mondiales. Les scientifiques chinois, quelques temps plus tard, avaient prédit la pandémie actuelle en soulignant les risques du passage d’un virus de la chauve-souris à l’homme. 
La déforestation, l’asséchement des zones humides, la construction de routes qui coupent les territoires des animaux, l’élevage industriel… Tout ça favorise les contacts entre l’humain et des virus dont nous étions éloignés avant. Et puis, on crée des foyers de mutation de virus avec l’élevage intensif. Si on ajoute à cela le braconnage qui a explosé, et le dérèglement climatique qui crée des mouvements d’animaux, ça nous mène à la situation actuelle. 

Et le retour de la nature pendant le confinement, il vous surprend ?
C’est sympathique, mais c’est totalement anecdotique. Dès la fin du confinement, on va tout recommencer. Il faut changer de modèle, sinon on aura de nouvelles pandémies ou des catastrophes naturelles. Ça fait plaisir aux gens de voir des canards dans les rues de Paris, mais ils étaient là avant. Ce n’est pas une génération spontanée. 

concentrations-NO2-CHine-coronavirusVous avez de l’espoir pour l’après ? Qu’il y ait une prise de conscience ? 
La prise de conscience peut se faire si on arrive à renier notre consommation basée sur le gaspillage. On peut mettre des centaines de milliards pour sauver l’économie, mais il ne faut pas tout sauver. Qu’on sauve Renault, très bien, mais qu’ils arrêtent de faire des SUV pour de petits véhicules. 

Vous y croyez ? 
Je ne suis pas religieuse, je ne me base pas sur la croyance. Mais sur la science. 

Justement, voir l’humain n’être jamais rationnel, ça ne désespère pas ?
L’être humain a une tendance immanquable au déni. L’être humain se réfugie dans des croyances selon lesquelles l’homme serait au-dessus de la nature et ne devrait, par conséquent, pas recevoir le même traitement. Des croyances que l’humain, avec son intelligence supérieure, trouvera toujours quelque chose. « Allez-y, lâchez-vous, on trouvera une machine à dépolluer. » La nature, ce n’est pas de la philosophie, de la poésie ou de la spiritualité. C’est de la physique et de la chimie. 

Il y aurait une mesure à prendre en premier ? Une urgence absolue ? 
Non, ça c’est du pipeau de journaliste. Il n’y a pas une mesure, pas plus qu’il y a un individu qui va nous sauver. On ne peut pas arrêter de prendre l’avion et rouler en SUV. La Terre est une petite boule qui a ses lois et c’est à nous de nous adapter à ses lois. Il faut remettre les fondamentaux d’abord : un climat stable et une nature stable. Après ça, on peut faire de l’économie ou de la société. Le plancton marin fournit la moitié de l’oxygène. Si les océans acides tuent les planctons, on ne respira qu’une fois sur deux.  Si on sauve l’économie comme il y a six mois, et bien, on reviendra à la situation d’il y a six mois. Ebola, le Sras, le Covid… Toutes les grandes pandémies ont suivi le même chemin. On va à la rencontre d’animaux qu’on n’avait pas à rencontrer. 

Depuis dix ans que vous êtes à la présidence de WWF France, on connaît les chiffres catastrophiques, mais est-ce que les mentalités, elles, évoluent dans le bon sens ? 
Oui, parce qu’on commence à s’en prendre plein la gueule. Dommage qu’il faille en arriver là. Parce que depuis 40 ans, le Giec fait des prévisions qui se sont toutes réalisées. Comme on commence à payer, on se dit qu’on va faire quelque chose. Donc, oui, c’est mieux, mais c’est infiniment insuffisant. 

Crédit photo : Maite Baldi / WWF France.