Vous avez fermé À La Folie juste avant l’annonce du confinement, pourquoi ?
Rémy Baiget (fondateur et gérant) :
C'était le vendredi 13 mars quand les rassemblements de plus de 100 personnes ont été interdits par Edouard Philippe. On a fermé quelques jours avant parce qu'on est parti du principe que notre clientèle est majoritairement communautaire et qu'on fait partie d'une communauté qui est quand même plutôt fragile. On n'avait pas d'idée vraiment de ce que qu'était ce virus, on n'avait pas beaucoup d'informations à ce moment-là. On avait de grosses soirées clubbing et des évènements qui étaient prévus sur le week-end, mais je n’ai pas voulu prendre le risque de contaminer les gens et on a préféré fermer. Notre décision a été reçue de différentes manières. Il y a ceux qui ont adhéré complètement en disant "c'est super ce que vous faites" et ceux qui nous ont reproché d'être des lâches. On s'est tous retrouvés À La Folie pour ranger, nettoyer, vider les frigos, et prévenir tout les employés qu'ils allaient se retrouver au chômage technique, qu'il ne fallait pas qu'ils flippent. Et puis je reçois un mail d'un pote qui vit à Berlin et qui m’explique qu’ils ont mis en place une communauté solidaire, un document que les gens remplissent, où ils indiquent où ils habitent. Ça permet de recenser les gens de la communauté et surtout ça leur permet, s'ils ont besoin d'aide, s'ils sont malades ou s'ils ont besoin qu'on aille leur faire des courses, de faire appel à cette communauté. C'est la première initiative qu'on a mise en place. Il y a des gens qui impriment des attestations pour ceux qui n’ont pas d’imprimante, il y a aussi beaucoup de gens qui avaient besoin de discuter, là ça c'est un peu calmé, mais on a passé quand même pas mal de soirées au téléphone sur la ligne de À La Folie juste à parler à des gens qui en avaient besoin. Au début il a fallu expliquer qu'on n’était pas du tout des médecins, ni des spécialistes, et que c’était juste une espèce de plateforme d'accompagnement. C'était plutôt arriver à faire de l'humour et passer une vingtaine de minutes où tu rigoles, tu parles de projets, du futur. Ça c'est un peu calmé ces derniers jours. 

Quand tu dis communauté, tu entends communauté LGBTQ+ ou c'est plus large ?
C'est ce que j'appelle la communauté de À La Folie depuis l'ouverture du lieu, le « tous ensemble ». Dans l'équipe nous sommes nombreux à être LGBTQ+, et donc l'homoparentalité, le féminisme, la transidentité, toutes ces questions sont hyper importantes et au centre de notre communauté, mais pas que. C'est important aussi d'être ouvert sur ce qu'on pourrait appeler la communauté queer au sens large. L’idée c’est qu’on s'en fout avec qui tu couches pourvu que tu sois ouvert d'esprit. 

Une communauté basée sur les notions de “care“ et de “safe“ en fait ?
Exactement.

La Folie a trouvé son identité à travers des évènements assez différents. Il y a du clubbing, des drags, des bingos, etc. Vous avez mélangé beaucoup de choses et c’est ce qui a fait votre identité. Comment vous avez répercuté tous ces rendez-vous avec le confinement ? 
C’est vrai que notre communauté n'est pas faite uniquement de jeunes de 20 à 30 ans, mais plutôt 15 à 60 ans. Et de pouvoir parler à tous les gens de toutes les générations, c'était important et c'est pour ça que notre programmation est aussi variée. On a essayé de conserver tout les  rendez-vous  qu'on pouvait. Minima Gesté, la drag-queen qui gère les bingos a proposé de les assurer en ligne tous les dimanches et d’offrir la cagnotte à une cause différente, comme aux travailleurs du sexe. On a plus de 800 personnes en même temps sur Youtube. Il y a aussi la danseuse Ari de B qui donne des cours de waacking.  

 Le bingo en ligne de Minima Gesté

Comment a germé l'idée de faire à manger pour les soignants ? Pourquoi les soignants et pas les migrants par exemple ?
C'est une bonne question. Je pense que c'est une histoire de réseau, de barmen, de clients, de gens qui font partie de nos réseaux sociaux. On voit pas mal d’habitués de À La Folie qui vont travailler ou aider dans les hôpitaux. On a aussi recueilli pas mal de retours de ces personnes qui se retrouvent à bosser 14 heures par jour en ce moment, sans compter les news hyper alarmistes, et le fait d'applaudir les soignants tous les soirs à 20h. Et puis, j'ai été hospitalisé en réa il y a quatre ans à Cochin, j’ai trouvé le contact du professeur Mira du service, je l'ai appelé et je lui ai dit : "Ecoute, on a envie de faire une action, on va vous livrer à manger. » Et du coup, la machine s‘est lancée, et le fait d'avoir communiqué sur notre Facebook cette initiative nous a amené d’autres “clients“. Une ancienne barmaid de À La Folie, qui bosse aux urgences à Bichat, nous a contacté : « Les équipes ont doublé, la cantine ne suit plus, on est obligé de se partager un plateau repas, y a pas assez et c'est pas bon. » Du coup, on leur sert de bons petits plats un jour ou deux par semaine ! Un copain, qui s’est inscrit comme volontaire à la blanchisserie de Necker où il y a de plus en plus de vêtements à laver, nous appelle pour nous signaler que le samedi y a plus de cantine, que c'est indécent ce qu'on leur donne à manger : un sac avec une pomme, un yaourt et un sandwich. Je lui ai répondu qu’on ne pouvait pas les livrer tous les jours de la semaine, mais qu’on allait faire un effort une fois par semaine. 

Vous livrez combien de repas ? 
Entre 40 et 80 par jour. On était à 400 en tout la semaine dernière. Et cette semaine on table sur 350. Donc on va arriver à 750.
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Le truc aussi, c’est de livrer de la bonne bouffe, pas du basique.
Exactement. On n'est pas dans le vital, on est dans le fun et dans le kif. Ça représente aussi l’esprit et la philosophie de À La Folie. On est dans le plaisir. Que ce soit la musique, la bouffe ou les évènements proposés, il faut que ça fasse plaisir. Du coup c'est ce qu'on propose aux soignants.

Du réconfort avec de bons petits plats ?
C’est leur pause, ils ouvrent leur boîte et ils trouvent un risotto aux asperges avec un filet de cabillaud frais, du magret de canard avec un tajine, des Saint-Jacques et des gambas à la crème fraîche ou des filets mignons d'agneau pour Pâques. Notre spécialité à La Folie c'est le bœuf, donc une fois par semaine on leur fait du Black Angus.

1Vous arrivez à avoir des aides pour acheter cette nourriture ?
C’est pour ça qu’on a mis en place une cagnotte. Quand on a lancé l'idée de ces repas pour soignants, beaucoup de gens se sont proposés de nous aider, mais on leur a expliqué qu'on ne pouvait pas car on est en confinement et on fait attention à être deux ou trois maximum en cuisine, gantés et masqués. On est aussi dans des pièces différentes pour bosser. Quand la cuisine s'en va, l'équipe de plonge et de nettoyage arrive. On explique à ces gens qui se portent volontaires que c'est cool de vouloir aider, mais on n’a pas les infrastructures. Par contre ce dont on a besoin, c'est d'argent pour acheter des denrées. Donc on a mis en place cette cagnotte qui marche bien mais qui s'épuise vite, et on est en pourparlers avec Mastercard

Si la demande augmente vous pourrez faire face ? 
On ne sera jamais une grosse machine à livrer 1000 repas par jour. Déjà, on n’a pas les lieux pour le faire et maintenir les règles de distanciation, ensuite je ne pense pas que tu peux mettre le même amour dans 150 plats que dans 500 plats. 

Tu penses susciter des vocations ? 
Mais je le souhaite. Recevoir un cadeau c'est chouette, mais certains préfèrent les faire que les recevoir. À La Folie, on aime inviter, offrir et aime faire plaisir. C'est une philosophie de vie, on se sent bien en faisant ça.


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