A chaque nouveau forfait du charity business, le spectateur est pris en otage entre la morale et le bon goût. C'est le dilemme depuis les années 80 et les rassemblements foireux de stars made in Bob Geldof (Live Aid, Band Aid), la zumba de Bowie et Jagger pour leur reprise du Dancing in the Street de Martha & the Vandellas, la purge We are the World, le remake franchouillardo-crevard de Renaud avec sa chanson pour l'Ethiopie ou encore l'intégralité de la production des Enfoirés. Si on ne peut cracher sur les sommes levées pour des bonnes causes, il faudrait peut-être rappeler une chose simple : et si tous ces artistes pétés de thunes fermaient leur mouille, trouvaient des mécènes, donnaient leur argent sans faire d'histoire et, surtout, de chanson ? C'est le jugement sans appel qui s'impose après avoir maté les six heures de Together At Home, le grand raou(l)t contre le Covid organisé par Lady Gaga, l'ONG Global Citizens et l'OMS, et qui a récolté 127,9 millions de dollars de promesses de dons. Un festival de mimiques affectées, de performances aux effluves de bougies parfumées senteur Xanax et une incursion inédite et déprimante dans les intérieurs sans goût des stars. On en ressort avec un goût amer : le naufrage des états et une répartition des richesses qui favorise plus Keith Urban ou Michael Bublé que le personnel soignant et la recherche ont rendu ceci utile.

En regardant cette émission marketée pour la mondovision, entre spots lisses et sans âme, speechs en facecam d'acteurs de série mal rasés (Jason Segel de How I Met ou Ben Platt de The Politician), on imagine bien la difficulté pour les artistes confinés, sans aucun semblant de public, de proposer un vrai moment de musique. Côté américain, on fait face à un défilé de grimaces censées évoquer la tristesse et la compassion qui fait passer notre Chris(tine & the Queens) nationale pour un modèle de sobriété. C'est dire. Et puis, on est peut-être sans coeur, mais dur de lâcher une larmichette devant J-Lo qui couine au pied d'un arbre dans son immense parc privé ou Kesha en descente de Prozac. Ah, et Angèle toute seule devant un papier peint moche, c'est pas folichon non plus. Difficile de croire que tout ça ait pu remonter le moral de quiconque.

Ces concerts, c'est aussi l'occasion de découvrir que les artistes qui squattent les charts internationaux ont des goûts de chiottes et semblent tous vivre dans des maisons témoins avec un piano à queue. Quelle déception de se rendre compte que notre argent est si mal utilisé... Que fait Jean-Pierre Pernaut ? Dans le même genre, allez voir le clip de Toosie Slide de Drake réalisé pendant le confinement, on découvre que Drizzy vit dans un Polly Pocket spécial gros beauf sans vie intérieure qui met du déo sur son scrotum. Le monde de la musique a donc de quoi s'inquiéter si le futur des concerts est ce genre de live aussi angoissant qu'une réunion sur Zoom. Par contre, le manque de moyens techniques et d'artifices a le mérite de lever le voile sur le niveau de forme réel des artistes. Par exemple, le pauvre Common a totalement perdu son mojo, au contraire de Stevie Wonder et surtout, des pierres qui roulent pas encore totalement pleines de mousse (big up à Charlie Watts et sa air batterie). Mais ces quelques éclats de beauté venus d'un autre âge ne doivent pas faire oublier l'essentiel : et si, dans le monde d'après, on tuait pour de bon la pop humanitaire ?