Tu as découvert ce titre quand ?
Perez : A mon adolescence. Mes parents avaient le vinyle de l’album Big Science. Je me rappelle que la première fois que je l’ai entendu, j’étais un peu déstabilisé par son minimalisme et sa structure à tiroirs. A l’époque, mon truc c’était plutôt la britpop, des couplets-refrains bien calibrés. Je ne l’ai donc pas aimé d’emblée mais je l’ai retenu, et quelques années plus tard, quand  j’y suis revenu, je l’ai trouvé sublime. Ce titre ne m’a plus jamais quitté depuis. 

Qu’est-ce qui te plait dans ce morceau ?
Ce morceau me plait à tellement de degrés différents, c’est difficile de tout énumérer, mais si je devais résumer, je dirais que c’est son côté funambule, cette manière de se tenir dans cette zone grise, entre évidence pop et audace expérimentale. La fameuse répétition du « ah ah ah » en est la démonstration la plus flagrante, c’est à la fois un gimmick imparable et un geste d’une grande radicalité. Mais ça se joue à plein d’autres endroits dans la chanson : dans le texte, dans le traitement de la voix, dans l’interprétation de Laurie Anderson qui incarne différents personnages, dans les jaillissements d’orgues et de synthés qui ponctuent le titre tout du long...

Que représente Laurie pour toi ?
Je suis très admiratif, sa position au carrefour de la musique, des arts plastiques et de la littérature me touche particulièrement. A mon humble niveau, c’est un horizon auquel j’aspire également et je considère donc sa démarche comme une forme de modèle. A chaque fois que je découvre l’une de ses productions, je suis frappé par la sérénité et la dimension ludique qui s’en dégagent. La radicalité et l’expérimentation chez elle ne renvoient jamais à une posture élitiste, on sent qu’il en va plutôt d’une grande liberté vis-à-vis des industries culturelles, d’une volonté de s’épanouir et de communiquer cette énergie. 

Ça faisait longtemps que tu voulais enregistrer cette cover ? 
Ça faisait quelques mois que cette idée me trottait dans la tête mais j’étais un peu intimidé par la chanson,  j’attendais le déclic, le principe qui allait guider ce travail. Et puis, j’ai enregistré cette cover pendant le confinement et ça m’a pris une dizaine de jours.

Quels étaient les pièges ?
J’ai l’impression que c’est toujours plus facile de reprendre une chanson à laquelle on n’est pas particulièrement attaché car on est moins révérencieux. L’intérêt d’une reprise, à mon avis, c’est de faire apparaître quelque chose qui était en puissance dans la composition originale mais qui, pour diverses raisons, ne s’était pas actualisé. On doit donc parvenir à prendre de la distance, à malmener la chanson. Plus le morceau nous paraît précieux et abouti dans sa forme d’origine, plus cela est compliqué. Le risque c’est de paraphraser. 

C’est un titre qui colle parfaitement à ce qu’on vit aujourd’hui, c’est à dire le confinement, c’était important pour toi ?Effectivement, c’est le confinement qui m’a poussé. Comme j’avais cette idée de reprise depuis un moment, je l’ai forcément reconsidérée à l’aune de cette situation inédite et les paroles m’ont paru particulièrement à-propos : l’idée de l’État comme mère à la fois protectrice et coercitive, cette menace qui plane tout au long de la chanson, ces étranges « avions qui arrivent » comme un fléau auquel on devrait se préparer, ces différentes entités qui cherchent à communiquer en vain, qui tombent sur des répondeurs ou des silences à l’autre bout du fil… La traduction en Français a été mon objectif dès le début car c’était un moyen de m’approprier le texte, de le rendre étranger à lui-même et de prendre quelques libertés afin qu’il colle davantage à l’instant présent. L’appropriation est aussi passée par l’utilisation de sons qui constituent notre environnement sonore contemporain, les synthés transe à la fin, les signatures sonores de Skype et  de Facetime que j’ai triturées et passées dans des delays et des reverbs. D’une certaine manière, je vois cette reprise comme une lettre à mes amis, à ma famille. Comme beaucoup j’imagine, ce confinement m’a fait ressentir à quel point l’absence de lien social peut être douloureuse. Chacun cherche à compenser ce manque avec les moyens d’expression qui sont les siens. Pour ma part, je trouvais qu’utiliser une chanson déjà existante, qui constitue une sorte de bien commun, avec toute la charge émotionnelle qu’elle peut contenir, était une manière plus pertinente de dire quelque chose sur ce que nous vivons actuellement que de chercher à écrire un nouveau morceau sur le vif. 

Photo : Yann Stofer.