Ton album est truffé de symboles, d’allégories, de mystères. Est-ce qu’il t’a pris un certain temps ?
Dodi El Sherbini : Oui, l’écriture des textes est toujours longue avec moi, je suis assez perfectionniste et je jette beaucoup. Je vais sortir vingt, trente lignes, je peux écrire des pages entières et au final il va rester quatre lignes. Parfois ça va vite, mais il y a des chansons qui sont longues et pour un album de dix chansons ça va me prendre un an. Après il y a des titres que j’écris très vite mais il y a quand même cette constante… Et c’est le côté pénible, laborieux : le début va vite, la fin va vite mais entre les deux… Là justement je suis en train de finir les textes d’un prochain album et toutes les chansons s’écrivent en même temps, il faut une certaine cohérence pour qu’elles aillent ensemble et qu’elles aient quelque chose à raconter. Après j’écris pas huit heures par jour, j’arrête pendant plusieurs semaines… C’est pas non plus du plein temps, mais j’écris quotidiennement au moins une heure, voire une heure et demie par jour.

Ces synthés parfois symphoniques et qui pourtant vont à l’essentiel évoquent les années 80, Air, Sébastien Tellier, mais aussi Phoenix qui t’ont d’ailleurs confié les arrangements de Ti Amo. C’est du matos analogique de l’époque, des rééditions ?
C’est que de l’analogique. Le premier album je l’ai fait avec un Omega 8 de Studio Electronics (c’est un rack), l’autre je l’ai plus mais c’était un expander d’Oberheim qui s’appelait Matrix 1000 mais je l’ai revendu, et le troisième c’est un Juno 106. Pour le prochain album, je veux un son particulier donc je garde l’Omega et le Juno mais j’en ai racheté deux autres.

Dans les textes on est proche d’une prose rap mais qui utilise des mots improbables issus d’un langage plutôt châtié comme "anthropocène". On dirait à t’écouter que tu t’es vraiment baladé dans les favelas avec un parasol. C’est indiscret de te demander d’où tu viens ?
Je suis né près de Paris, dans les Yvelines. Mon père déménageait tout le temps pour le travail. Donc j’ai habité un peu partout, ça durait deux ou trois ans à chaque fois. Et puis je suis revenu à Paris pour mes études. (Un peu plus tard il dira venir aussi d’un « milieu bourgeois ». D’où ce mélange à la fois apatride et lettré.)

Et comment as-tu connu Alf (Stéphane Briat) qui a mixé ton album ?
Au début j’ai rencontré Laurent Fetis, qui est graphiste et qui a réalisé mes pochettes d’albums, et il m’a présenté Lionel Flairs. On a enregistré des chansons avec Lionel et joué ensemble. Et puis Lionel m’a présenté Alf, en 2012 un truc comme ça.

Et ce mixage s’est fait au fur et à mesure ? On a eu l’impression pendant un an que tu sortais un titre tous les deux-trois mois.
Non mais l’album en fait il est fait depuis longtemps, il était prêt depuis un an ou deux…et pour des questions de calendrier il n’est sorti que maintenant. Pour te donner une idée, il y a des chansons qui ont été écrites en même temps que mon troisième EP en 2015.

Ce concept film-album, on dirait parfois du Tarkovsky…. Ça fait du bien ces paysages filtrés façon vieux caméscope, ces gens inconnus, ces souvenirs de voyage. On peut même voir selon les titres un grand huit, des coccinelles, les mains d’une vieille dame. Quelles ont été tes inspirations ?
Je suis arrivé à un âge où je n’ai plus besoin d’inspirations pour avancer.  Pendant tout un temps, on accumule les connaissances et arrivé à un certain moment on se sépare de tout ça et on dit ce qu’on a à dire. Je sais pas combien d’albums je vais écrire, mais je vais les sortir assez rapidement et je vais dire tout ce que j’ai à dire.  Il s’agit plutôt d’exposer un point de vue sur une situation, un état des lieux artistique même si j’ai des idées avant de faire un album sur sa tonalité, quels sentiments il va véhiculer… Là par exemple pour mon prochain album, la façon dont j’ai composé les chansons va influer sur la manière de le produire et je sais déjà comment il va sonner. Les inspirations à un certain moment ça paralyse ou ça fait faire de trucs de manière un peu anecdotique, même si on est malgré soi inspiré par l'air du temps.


Qui est le narrateur de cet album-film ? Un rêveur ? Un mec perdu, un anti-héros ?

Ça doit être un peu tout ça à la fois… Le film a été réalisé par Kevin Elamrani-Lince. Tous les premiers clips en VHS c’était moi qui les faisais. Ensuite on a commencé à travailler ensemble avec Kevin, il me connaissait déjà bien. Il avait fait un film avant pour Casual Gabberz, dans lequel il y a des obsessions qui lui sont personnelles. Ici je pense que c’est un mélange entre ce qu’il pense déceler de mon « univers » et le sien. Ça me va comme un gant, il ne va pas me forcer à faire des trucs que j’ai pas envie de faire comme des playbacks ou me mettre en scène comme un chanteur.

L’album commence avec J’tisse une galaxie sur tes seins en caoutchouc: on est dans le futurisme robotisé ou la superficialité du monde de la fashion, où tu as commencé à travailler ?
Je ne trouve pas vraiment que la mode soit un monde superficiel. Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique Michel Tournier écrit que quand on désire quelqu’un, on aime essentiellement des choses superficielles comme la manière de se mouvoir, de parler. Selon lui la profondeur renvoie à quelque chose de beaucoup plus vulgaire et il n’a pas forcément tort. Au fond je pense que la mode concerne tout le monde, même le rejet de la mode est une manière d’affirmer quelque chose et de donner quelque chose à voir de soi-même. Le philosophe Diogène se promenait à poil dans la rue ou avec des fringues trouées, bref son style était quand même très provoc’. Un jour Socrate lui a quand même dit je vois la vanité à travers les trous de ton manteau. L’apparence n’est pas forcément quelque chose de négatif, la pop music est essentiellement basée sur l’apparence et la superficialité, c'est ce qui la rend agréable d’ailleurs.

J’collectionne les Marylin, les Marylou
, c’est une posture macho à la Gainsbourg ? Ton personnage se fait aussi bien balader dans Attila. Quid de l’amour dans tes chansons ?

Quand je parle d’amour je ne veux pas jouer les Don Juan, je ne me mets pas spécialement en valeur. Dans ma vie j’ai été beaucoup aimé, question de hasard, je ne sais pas. Il y a des gens qui traversent la vie dans une solitude absolue, moi pas et je n’ai aucun mérite. Dans Mascarade par contre le texte (j’le vois quand tu m’prends par les sentiments, par le coeurs par les sentiments) parle de la place des affects de manière générale, dans les échanges professionnels par exemple.

Dans Panier Piano tu répetes "travaille, travaille, travaille, bien", tu décris un monde de concurrence, d’élites décadentes. On sent que tu l’as fui presque en courant.
J’ai une aversion profonde non pas pour le travail mais pour la « valeur travail », ce qu’on appelle l’entrepreneuriat et la culture d’entreprise. Je considère que c’est quelque chose qui tend à aliéner les gens et à les rendre débiles et malheureux. La start up nation, c’est quelque chose qui me dégoûte profondément ainsi que la manière dont on enseigne le marketing dans les écoles de commerce… D’ailleurs je n’aime pas la politique, j’en ai rien à foutre.


Qu’as-tu voulu dire dans Le roi des Aulnes (qui porte le nom d’un poème de Goethe où un cavalier parle à son enfant malade pour s’apercevoir qu’il meurt à la fin) ?

Je pense qu’une société qui évacue Dieu et qui en est fière, c’est une société débile. L’homme pense détenir quelques vérités temporaires, et quand il veut éradiquer les religions par exemple c’est déprimant. C’est une chansons sur la perte de spiritualité et de repères. On se rend compte avec une crise comme celle qu’on traverse en ce moment à quel point les gens ont l’air perdus.

Dans Quorums tu chantes "j’suis pas fait pour les réveille-toi". Tu dors où pendant ce confinement?
Dans une maison, à la campagne.

Et qu’est-ce qui t’éveille ?
J’écoute un petit peu de musique classique et uniquement dans la voiture. *Entre l’année dernière et cette année j’ai découvert Philippe Muray et j’ai lu son journal qui est vachement marrant. Le journal intégral de Matthieu Galey est vraiment super aussi, c’était un critique littéraire qui fréquentait tout le milieu entre les années 60 et les années 80, mort en 86 assez jeune d’une maladie dégénérative. J’ai lu un livre et demi de Despentes, tout Houellebecq, et puis Bret Easton Ellis aussi pour voir ce que c’était. Et puis je me suis remis à lire La montagne magique de Thomas Mann.

Dodi el Sherbini c’est ton vrai nom ?
Non, je m’appelle Léon.
(CQFD)