Dans votre premier album sorti chez Ze Records en 1983, Piranana, vous aviez notamment écrit le morceau Narcissique : est-ce que vous ne préfiguriez pas Instagram et les “influenceurs" ?
Caroline Loeb : Ah ah oui, aujourd’hui on pourrait dire ça. Mais c’est vraiment une lecture a posteriori. C’était un texte très personnel et assez noir. Quand on a mixé le morceau, on était complètement défoncés à la coke, dans l’un de studios qui allait être démoli, et on vraiment trippé ! Je crois que c’est ce qui en a fait la réussite. On était complètement barrés.

La merveilleuse Cristina, icône du disco underground, qui s’est éteinte récemment était aussi signée sur Ze, vous la connaissiez ?
Non, je ne l’ai pas rencontrée. J’ai été très peinée d’apprendre sa disparition.

Quels souvenirs vous gardez de ce label et de l'enregistrement de ce disque à New York ?
C’était la folie ! Je n’avais jamais été dans un studio d’enregistrement de ma vie. Je connaissais les planches et les tournages de cinéma, et ça n’a rien à voir. J’étais assez impressionnée et un peu paumée, d’autant plus que grâce à Michaël Milka, le patron de Ze Records, je me suis retrouvée dans le studio mythique de Jimmy Hendrix, Electric Lady Land. Comme le réalisateur de l’album était Ronnie Rogers, et qu’il jouait et composait pour August Darnell du groupe Kid Creole & the Coconuts, tous les musiciens du groupe, qui enregistraient dans le studio mitoyen, sont venus jouer sur mon album. Je me souviens que Thriller venait de sortir et qu’on était comme des fous. Et qu’il nous arrivait souvent de sortir du studio à huit heures du matin, la tête à l’envers, avec le soleil qui tapait, comme des vampires cramés par la lumière.

En 1986, vous devenez une immense star grâce à C'est La Ouate, dont vous êtes l’interprète et la co-auteur. Comment vous avez vécu cette soudaine célébrité ?
Comme un tsunami. On a eu assez de mal à trouver une maison de disques, puis dès que ça a été signé chez Barclay par Philippe Constantin, ça a été du délire. Les attachés de presse me disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça.  Au lieu de passer leurs journées à harceler les journalistes pour faire passer la chanson, ils géraient les appels qui n’arrêtaient pas. Tout à coup, je me suis retrouvée partout, tout le temps. Je ne pouvais pas entrer quelque part sans qu’elle passe, je passais sur toutes les radios et toutes les chaines en même temps (il faut dire qu’il n’y en avait que trois). J’ai compris qu’il se passait quelque chose quand j’ai entendu les éboueurs la chanter un matin en bas de chez moi. Le plus dur ça a été l’après. À force de passer son temps en interview sur des plateaux de télé ou de radio, à raconter sa vie, et que tout le monde vous dit toute la journée que vous êtes géniale, on y perd des plumes. Je suis sortie totalement essorée de cette aventure. Déjà que j’avais dix ans de boîtes de nuit dans les pattes, après le tube, j’avais perdu toute notion de travail, d’argent. Il a fallu remonter la pente qui était raide. Et puis quoi que je fasse, on a continué à ne me parler que de ce tube. Pour quelqu’un qui n’arrête jamais de faire des nouvelles choses, disons que c’était un peu compliqué.

Votre meilleur souvenir de tout ça ? Et le pire ?
Le meilleur, c’était l’euphorie du succès, qui a duré deux ans, avec des voyages en Espagne, en Allemagne et en Italie. Le plus extraordinaire, je crois que ça a été à Sienne, sur la grande place du Palio, en Italie, pour une émission de télé (la chanson a été numéro 1 là-bas pendant des mois). Quand je suis montée sur scène et que 10 000 personnes ont chanté la chanson avec moi du premier au dernier mot, c’était fou. Le pire ? Le succès n’est pas toujours facile à gérer. Evidemment ça fausse beaucoup de rapports, et sans rentrer dans les détails, ça n’a pas été qu’une partie de plaisir.

Qu’est-ce qui vous a fait le plus marrer pendant la promo de C'est la Ouate, il existe notamment une vidéo avec Souchon dans une baignoire, mais est-ce qu’on vous a fait pire ?
Là c’était plutôt un cadeau ! C’était dans une émission de Maritie et Gilbert Carpentier, et on avait eu l’idée de lui faire la surprise que j’entre toute habillée dans la baignoire alors que je chantais ma chanson. On n’a fait qu’une prise, et j’y suis entrée avec mes chaussures ! La tête qu’il a fait ! C’était irrésistible. On en rit encore chaque fois qu’on se croise.

Souchon était-il entièrement nu et comment s’est-il retrouvé dans cette baignoire?
L’idée des Carpentier, c’était qu’il y ait beaucoup de mousse dans la baignoire, pour évoquer la ouate. Il devait être en slip tout de même… Mais j’ai chanté cette chanson dans toutes les circonstances les plus farfelues, en hôtesse de l’air lors d’un voyage pour la Réunion, où on devait enregistrer une émission, en passant dans l’allée au milieu des passagers, à la neige, sur une barque à Futuropolis, sur le dos d’un dromadaire à Ouarzazate…

Vous venez de sortir un clip de C’est la ouate en version confinée qui fait pas mal de bruit. A quoi tient le succès intergénérationnel de ce morceau ? Comment se fait-il que ce morceau tienne toujours la route, musicalement mais aussi au niveau des paroles ?
C’est un petit miracle. La musique et les arrangements de Philippe Chany y sont pour beaucoup bien sûr, et puis comme personne n’a jamais compris de quoi ça parlait, tout le monde a pu fantasmer dessus. Les gens ont imaginé que ça parlait de coke ou d’héro, d’une pute ou je ne sais quoi encore… C’était surtout une chanson sur cet état un peu cotonneux des lendemains de fête, un état que je connaissais bien. Il y avait aussi un côté sexy à cette indolence, même si pour moi la chanson est plutôt dépressive. Dans le dernier couplet, il y a ce passage que j'ai écrit "amour par terre et somnifères, en d'autres mots elle se laisse faire", ça n'est pas particulièrement printanier ! Ce qui est certain c’est que le côté très épuré, minimaliste contribue au fait qu’elle ne vieillit pas. Et puis ce gimmick, une phrase de Pierre Grillet, a quelque chose de magique. C’est étonnant de voir que ce nouveau clip (monté par Dmitry Zhitov, un russe qui vit à Miami) et qui vient d’une idée que j’ai eue un matin dans ma baignoire, ait fédéré autant de créativité et de fun chez les gens. Et puis j’aime bien l’autodérision. Faire les choses sérieusement, mais ne pas se prendre trop au sérieux c’est important.

Il y a comme un fétichisme autour des années folles du Palace, est-ce que c'était si idyllique que ça ? Est-ce que vous comprenez que les plus jeunes générations soient nostalgiques d’un lieu et d’une époque qu’ils n’ont pas connus ? Mais peut être que vous en avez marre qu’on vous parle de cette période ?
Non, je n’en ai pas marre (j’en parle d’ailleurs dans mon tout dernier spectacle Chiche!, qui se jouait encore en mars à l’Archipel à Paris). Mais effectivement j’y raconte que l’époque était punk aussi. On était No future. No future, pour supporter le présent. C’était à la fois extraordinairement chic (il m’est arrivé d’aller dans des fêtes du Palace en Saint Laurent haute couture), et très décadent. Beaucoup de drogues, la libido en freestyle. C’était aussi un peu n’importe quoi. On a beaucoup dansé, beaucoup ri, beaucoup baisé, et on était aussi un peu perdus. On passait de nos nuits à danser avec Paloma Picasso, Yves Saint Laurent, Loulou de la Falaise et Kenzo, à des week-ends dans le Sud pour y faire des strip-teases forains ! Cet après 68, ce côté border-line a fait beaucoup de dégâts. On n’avait aucunes limites… Nombreux sont ceux qui y ont laissé leur peau. C’est un miracle que j’y ai survécu.

ME_SABINE_ROBE-ROSE

Caroline Loeb, récemment

Est ce que si les années 80 c'était l'eden pour les uns, ça l'était vraiment pour tout le monde ?
Bien sûr que non. Quand on parle aujourd’hui de ces années 80 qui ont fait rêver et fantasmer tellement de gens (et ça dure encore), c’est un tout petit groupe de gens à Paris qui passaient leurs nuits au Palace et aux Bains Douches. Ce qui a été vraiment incroyable, c’était le bouillonnement culturel incessant. Jack Lang, avec l’arrivée de Mitterrand, a véritablement révolutionné la culture en France. Pour la mode, la BD, les libraires, le cinéma, la musique et j’en passe, ça a été fantastique. Mais dans des milieux comme la mode ou la publicité, il y avait aussi beaucoup d’abus. Trop d’argent, trop de coke, trop de cul… Cette liberté n’en était pas une pour tout le monde. Pour les filles par exemple. La soi disant liberté sexuelle a généré beaucoup d’abus en tous genres. Les parents n’avaient plus de repères et beaucoup d’histoires terribles sont sorties ces dernières années sur ces dérives. De Christophe Tison (Il m’aimait) à Eva Ionesco, (Innocence) ou Cyrille Putman (Premières pressions à froid) et plus récemment Vanessa Springora (Le consentement), on est nombreux à avoir été l’objet de ces dérives.

La meilleure chanson des 80’s ?
Marcia Baïla des Rita !

La pire ?
Je ne vais pas me griller bêtement ! Comme il m’arrive encore de faire des galas avec certains collègues du Top 50, je préfère passer pour ne pas me faire casser la gueule quand je les croise !

Vous avez travaillé avec Gainsbourg et déjeuné avec Mitterrand : est-ce qu’ils se ressemblaient un peu ces deux-là ?
Pas du tout. Gainsbourg était très timide, touchant et j’étais fascinée d’être dans son antre de la rue de Verneuil, avec l’écorché, le portrait géant de Bardot, le buste de Birkin et tous ses objets précieux. J’ai tout de même commencé à écrire des chansons parce que je l’écoutais en boucle, donc ça m’a vraiment fait quelque chose de le rencontrer. Quand j’ai déjeuné avec Mitterrand, c’était suite au succès de La Ouate, et je ne touchais plus terre. Je trouvais ça normal d’être à sa table à côté d’Attali, avec Jane Birkin, Marc Lavoine, France Gall et Michel Bergé ! Personne ne m’impressionnait. Comme j’étais assez punk, je m’amusais à transgresser un peu le protocole. Contrairement à Gainsbourg, qui était écorché, Mitterrand était enjoué mais en plein contrôle de sa stature.

Un extrait de son dernier album, sorti en janvier 2019

Vous avez eu mille métiers et mille vies : lequel/laquelle avez-vous préféré ?
En ce qui concerne les métiers, chacun enrichit l’autre. J’aime autant, et différemment, écrire, jouer, mettre en scène et chanter. Et puis être artiste, ce n’est pas un métier, c’est une vie. Evidemment, ces années 80 étaient folles, et je me suis beaucoup amusée, mais je suis mille fois plus heureuse aujourd’hui. J’étais très angoissée et fragile. Aujourd’hui, forte de ces dernières années de travail comme metteuse en scène mais aussi avec mes derniers spectacles autour de femmes libres (George Sand et Françoise Sagan), je me sens beaucoup plus à ma place, d’avantage maître de mes projets. J’y aborde des thèmes qui sont importants pour moi, le goût de se réinventer sans cesse, la passion pour la littérature, une curiosité à toute épreuve, le désir de transgresser les codes de son époque. Et puis je crois que mon dernier album Comme Sagan, réalisé par Jean-Louis Piérot, est ce que j’ai fait de mieux discographiquement (à part La Ouate bien sûr, mais cette chanson est hors compétition).

Crédit photo : Sabine Villiard.