C'est l'image qui tourne en boucle sur les chaînes d'infos en continu depuis hier, commentée ad nauseam par des ministres, des médecins et autres ponceurs de plateaux : pour le premier jour du déconfinement, des habitants de Paris se sont donnés rendez-vous le long du canal, avant d'être dispersés par la police. Le soir même, Castaner a annoncé que la consommation d'alcool y serait désormais interdite et l'incident fait planer la menace d'un reconfinement express, rendant flagrant au passage les différences de traitement entre arrondissements "biens sous tout rapport" et quartiers populaires. Mais le canal St-Martin n'a pas toujours été ce lieu prisé où jeunes, bobos et hipsters viennent boire le coup assis en tailleur. 

1FF74C7C-9BC4-4287-819E-720E0C82D688Après son inauguration en 1825, le canal n'est pas à la fête : on y va surtout pour le travail dans les activités portuaires et l'industrie. Pire, comme le souligne l'article de la sociologue Michèle Jolé, Le destin festif du canal St-Martin, le quartier a mauvaise presse, les cadavres qu'on y repêche font planer l'odeur du crime. Même si Flaubert y a sûrement traîné, puisque c'est là qu'il met en scène la rencontre entre Bouvard et Pécuchet, c'est un coin relativement méconnu. Le romancier Eugène Dabit, dans L'Hôtel du Nord, dont sera tiré le film de Carné, écrit : "Ah ! quelle vue ! Ce que vous êtes bien situés !... Je suis un vieux Parisien, mais voyez-vous, je ne connaissais pas ce coin-là. On se croirait au bord de la mer." Il faudra attendre la gentrification des années 80, quand les artistes, la mode, la com' et les entreprises de nouvelles technologies reprennent les locaux, pour qu'on commence à y flâner en masse. C'est à partir de là qu'on commence petit-à-petit à y faire des apéros, des pique-niques et à y jouer mal de la guitare, vous connaissez la chanson.
16C0FD20-8E26-48FF-933E-434734EADBA3Du Fabuleux destin d'Amélie Poulain à La Science des rêves de Gondry, le cinéma célèbre la poésie du lieu et l'inscrit au patrimoine mondial de la culture pop, même si Louis Jouvet et Arletty avaient déjà échangé quelques répliques cultes dans le secteur. L'image du lieu est telle que même les entreprises de stock photos veulent leur part. Et comme le souligne Michèle Jolé, les promeneurs y vont autant pour voir que pour être vus : "Certains lieux privilégiés, comme les passerelles, permettent des pauses ; elles deviennent une scène d’exposition des corps, souvent des amoureux : être vu et regarder le bateau qui passe avec ses touristes, spectateurs et acteurs eux aussi." Logique donc que ce soit là que les parisiens viennent essayer de reprendre une vie sociale, de s'observer les uns les autres. Mais nul doute que la situation actuelle laissera des traces, les journalistes ayant fait de l'endroit le symbole de l'indocilité des parigots, en début de confinement d'abord, et ces dernières heures ensuite. La fête au canal disparaîtra-t-elle avec le monde d'avant ?