Tout est parti d’une simple vidéo — aujourd'hui introuvable — qui a provoqué l'été dernier un torrent de violences : du slut shaming injustifié à la destruction du système de la télé-réalité, Ruby Nikara a en quelques mois bouleversé les réseaux, pour aujourd’hui vous inciter à acheter un fer à lisser LIDL sur Instagram. Une seule question : pourquoi.

Curriculum vitae : qui c'est cette go ?
On ne sait pas trop d’où vient la demoiselle : du haut de ses vingt ans, elle scande le « 9-3 » dans ses freestyles de laverie automatique,  tous disponibles sur Instagram. Elle avoue avoir arrêté l’école en 5ème et confie à l'Oprah Winfrey de la télé-réalité française avoir été une enfant de la DDAS. Solitaire, elle trolle les réseaux sociaux, en provoquant des clashs insignifiants à base de « ta mère j’la baise, moi c’est Ruby Nikara ». Rien de bien surprenant à première vue. Son premier titre, Un Millimètre, est une succession de punchlines mal dégrossies reproduisant sans cesse la même prosodie entêtante à quatre temps :
"J’suis là maintenant, / Qu'est-ce-ce que t’attends ? / Parle pas chinois / J'te rentre dedans / Bim, bim, dans tes dents / Et à la fin, un coup d’tazer / Ah oui oui oui oui Barbie Girl / Sheguey Sheguey bitch"

L'avalanche de non-sens, associée à des capacités rappistiques qui nous font réévaluer la qualité du rap de JUL ou Heuss l’Enfoiré, a déchainé les passions des puristes, qui ont notamment fustigé l’immondice de son twerk et son flow pourri. Qu’à cela ne tienne, la jeune femme a poursuivi sa contre-ascension malgré les stigmates — « débile », « bouffonne », « connasse », « salope » et autres doux sobriquets. Hôtel de luxe, dont la vidéo a été tournée, comme son nom l’indique, dans l’annexe d’une salle des fêtes tapissée de rideaux noirs en skaï, va encore plus loin dans la provocation : « La soirée est rincée / Y’a besoin d’une allumeuse, / Un conseil va faire d’la chirurgie es-thé-tique ». Depuis son buzz viral, l'autoproclammée « nouvelle icône du rap » multiplie les interventions provocantes, comme pour concentrer la haine et se frayer un chemin vers les cimes du désespoir.

 
 
 
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Le retour de la laverie ! ❤️ 🧼 Est-ce que tu peux me ken traite moi comme ta Barbie ! #laverie #barbiegang

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Folle ou business woman ?
N’est pas icône qui veut. Si elle entend vivre de sa passion, le « rèèèp » selon ses propres mots, la nouvelle Afida Turner passe pour une écervelée aux yeux de certains : en témoignent ses vidéos de lubrification thoracique avec du miel, ses crises de nerfs dignes de L’Exorciste ou, entre deux démonstrations de twerk à poil, ses séances mal jouées de chamanisme de seconde zone.

En plein confinement, elle remue ses seins (non refaits) sur Instagram devant un candidat de télé-réalité qui se fout d’elle, propose des cours de yoga, brille par son absence de culture et sa violence vulgaire. Si elle appelle à se protéger du Covid-19, elle suit Afida en exposant la vérité : le confinement et le corona, c’est de la manipulation. Forte d’une communauté de 700 000 followers plus ou moins haineux et moqueurs sur Instagram, elle a toutefois réussi son coup : en se ridiculisant à chaque vidéo sous couvert de "spontanéité" ou de "naturel", elle a réussi à se faire l'anti-star par excellence. À grands coups de lives Instagram ayant pour objet la révélation de ses seins, celle qui se surnomme la « grosse kehba » dans ses raps est devenue une contre-sensation qui se remplit maintenant les poches.

Le business model de Ruby
Une fois passés le malaise et la gêne, on se rend compte que la jeune femme n’est pas si bête. Certes, elle fait des freestyles torchée et recouverte de papier toilette en promouvant l'objectification de la femme
, mais elle a compris les codes du business. Surfant sur la vague des noms en A, elle s’inscrit dans le sillage des bad buzz de Nabilla ; après Aya Nakamura, elle fait la promotion de la levrette. « Barbie Girl bientôt resta », elle reprend l’esthétique de Nicki Minaj — qui elle même l’avait pompée à Lil’ Kim —. Hyper-sexualisée jusqu’à présenter des gros plans de ses parties intimes à peine voilées par une culotte rose, elle a compris que le rap contemporain, c’est du cul, de la vulgarité et un sexisme intériorisé : « Money Sex Drugs ». Se promener à poil dans Paris, s’asperger les seins avec de l’eau minérale et balancer des inepties, ce n'est pas si différent de Cardi B, quand on y réfléchit. Certaines scènes d’Un Millimètre pourraient même être considérées comme des parodies de Rihanna dans Pour it Up.
Si elle récupère tous ces codes de manière cavalière dans des sous-productions où ne brille aucun talent, allant jusqu’à affirmer qu’elle ne représente en fait aucun cliché, elle nous montre seulement que le bad buzz et la moquerie sont aujourd’hui les clés de la réussite. Tout ce maelström déplorable, aux confins de l’inutilité et de l’inhumanité la plus totale, lui permet de se mettre à dos tous les candidats de télé-réalité dont elle vole habilement le fonds de commerce (tapez Ruby Nikara sur Youtube, et vous pourrez désespérer du monde).
La seule chose qui a changé, c'est la solitude. Chacune de ses apparitions est de plus en plus sur-jouée, mais elle fait cavalière seule avec son téléphone : contrairement à ses prédécesseurs et prédécesseuses qui jouaient aux saltimbanques, manipulé(e)s par une horde de producteurs, Ruby agit seule. Seule dans ses raps, seule dans ses clashs (même Liza Monet la défonce, c'est chaud), seule à empocher de l’argent en promouvant maintenant des fers à lisser, des crèmes hydratantes, bref, en devenant une nouvelle influenceuse complètement vaine, approchée par les parias de NRJ12 et W9.


Enfant d’une société du spectacle à bout de souffle (coucou Guy Debord), la self made woman nous montre en fin de compte que la télé-réalité est arrivée à ses limites : tout se passe maintenant sur TikTok et Instagram, avec une laverie mais sans talent musical. Le plus inquiétant, dans ce spectacle, est peut-être ce que Ruby nous apprend sur notre société : le remplacement d’un paradigme ancien, où la popularité s’acquérait par une forme d’admiration ou de talent, par la course effrénée à une célébrité assurée par la bêtise, la haine et la violence réciproques, le sexisme à outrance et la moquerie subie. Toute cette stratégie, peut-être délibérée, a ses effets : Ruby fait hérisser le poil de parents réacs, révolte les faux professeurs de moraline qui veulent de la chasteté, attire les porcs, inquiète les gens soucieux de sa santé mentale et déchaine des adolescents frustrés en devenant leur punching-ball et l’exutoire de leur haine. Possible symbole d’une errance moderne, on admire tout de même la force mentale d’une femme qui, malgré tout, s'est efforcée à rester la risée du monde numérique grâce à des contre-performances. Seule, désespérément seule, on ne peut semble-t-il que regarder, s'amuser ou s'effondrer.

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