Il était une fois Azealia Banks, une jeune fille originale, talentueuse et charismatique, qui s’est visiblement perdue dans le doux paradis de la musique. Promise à un avenir radieux, elle a coché toutes les cases du bad buzz avec son comportement erratique et parfois troublant. Après avoir progressivement orchestré son isolement en cumulant les embrouilles, elle possède aujourd’hui un CV des plus hétéroclites : rappeuse, Hannibal de Twitter et dirigeante d’une start up de savons anaux. Sublime, forcément sublime, elle semble condamnée à rester dans le silence de la tombe sociale qu'elle s'est creusée au fil des années, malgré ses récentes tentatives de rachat et son indéniable talent. Petite biographie de l’enfant terrible du rap américain.

Prologue
Tout commençait plutôt bien : le viral 212 et l'E.P. 1991 révèlèrent un génie qui, à seulement 21 ans, avait le monde à ses pieds. Fantasea, une mixtape sortie en juillet 2012, pouvait propulser la rappeuse au sommet : grâce à des beats puissants produits par Diplo (Fuck Up the Fun), un flow savant (Runnin’) et un sample inoubliable volé à Montell Jordan dans Esta Noche, Azealia était en phase de réduire à néant tout le rap de l'époque.

Chapitre 1 :  La débandade (2012-2013)
C'était sans compter sur son inénarrable esprit belliqueux. La catastrophe surgit et - comme souvent dans les mauvais contes - trop bêtement. Se cachant derrière une étiquette de bisexualité pour justifier ses déclarations offensantes, Azealia l’impétueuse commence à attaquer virtuellement les homosexuels, Perez Hilton en premier ; suivent, en toute logique, ses fans homosexuels qui constituent une partie non-négligeable de son public. En guise d'excuses, Azealia n'a trouvé a posteriori qu'une définition toute personnelle de ce qu’est une « pédale » : un homme, homosexuel ou non, qui se comporte mal avec une femme. La machine est alors en route : en 2013, elle insulte Baueer, dont elle utilise illégalement le Harlem Shake pour en faire un remix phénoménal, et pourrit Twitter avec un nuage de tweets radioactifs.
Tissant la toile de son échec, Azealia commence donc son chef-d’œuvre, le roman fleuve de ses clashs, derrière son petit iPhone 5. Si le fond donne parfois matière à réfléchir, le style Banks heurte et pousse le respect à ses limites. Rita Ora devient pour elle « Rita Oral », une sous-Rihanna jalouse ; le mari de Lily Allen un "pouce" ambulant ;  T.I. un « f***ing clown » ; Iggy Azalea une piètre rappeuse représentant la suprématie blanche et les horreurs de l'appropriation culturelle ; A$AP Rocky, l'homosexuel bloqué dans le placard. Si l’on peut alors mettre ces erreurs sur le compte de la jeunesse, d'un franc-parler débordant et de l’inhérence du clash dans la culture du rap, les futures campagnes militaires de la jeune femme la mèneront pourtant droit dans le mur : elle s'attaque au milieu du rap féminin, en s'aliénant non seulement toutes les institutions (Lil' Kim et Nicki Minaj), mais aussi des rivales, à l'instar d'Angel Haze, qui mérite selon elle de lécher ses aisselles

Les faits d'armes auraient pu s’arrêter là, mais le mal est déjà fait : la Hannibal des réseaux sociaux n'est d'ailleurs pas en reste. Seule parmi ses pairs, sans mentor ni manager, elle se résout à faire cavalière seule en quittant Interscope et Polydor en 2014.

Chapitre 2 : Un retour raté (2013-2014)
Esseulée, Azealia s'est pourtant accrochée. Après trois ans de teasing désespérant, un single witch-hop qui horrifie tout le monde (Yung Rapunxel), un featuring avec Childish Gambino puis un autre single déroutant signé Pharrell Williams - alors au sommet de sa gloire avec GIRL et Happy -, la rappeuse sort enfin, du haut de ses 23 ans, une pépite qui pourrait la sauver des affres du troll : Broke With Expensive Taste. Classé dans le top 10 des meilleurs albums de 2014 du Time Magazine et du New York Times, l’album mélange rap et pop nineties (Soda), hip-house (Desperado) et dance-pop. Il s’essaie hardiment à l’art-rock dans une reprise étonnante d’Ariel Pink (Nude Beach a Gogo) et — c’est important pour la suite — développe un tropisme hispanophone dans Gimme a Chance.

Brillant d’éclectisme et de créativité, soutenu par des syllabes alignées « comme un peloton d’exécution », ce joyau aurait pu changer la donne dans le monde du rap.  Le problème, en 2014, est le suivant : Azealia demeure encore la 212 girl. Et pour preuve : le titre, intégré à la tracklist de l’album, fait de l’ombre aux autres. Invitée à Coachella la même année, elle peine à remuer un public rôtissant dans le four qu’est la Californie ; ce n’est qu’à la dernière chanson, 212, qu’elle électrise cette foule jusqu’alors léthargique. Son single ATM Jam, pourtant présenté comme la révolution musicale de 2014, est un flop total que seul Kaytranada a su gracieusement sauver du naufrage.
L’autre problème, c’est qu’Azealia n’a toujours pas résolu sa farouche addiction à Twitter, entâchant toujours plus sa réputation. Re-démontant T.I. à coups de punchlines violentes et de problématiques raciales, elle se défoule jusqu’à devenir un meme en puissance avec le fameux : « Your wife has a meth face » et « Your wife can’t read », tandis qu'elle accable Iggy Azalea en la rebaptisant "Igloo Azalea". Sur la route d'un succès déjà compromis, Azealia est ainsi taxée de jalousie, alors que le mythe du one hit wonder pointe le bout de son nez et qu'elle se trouve incapable de sortir des imbroglios qu'elle provoque.

Rien ne semble arrêter le tourbillon : elle s'avère sourde aux remarques compatissantes ainsi qu'aux rappels à l'ordre. Son album a montré que sa musique pouvait la sauver mais, comme le disait Lauryn Hill, parmi la pléthore de chemins, il ne faut en choisir qu'un. Et devinez quoi : Azealia a pris le mauvais.

Chapitre 3 : de la détresse au silence ? (2015-2016)
Exclue du cercle privé du monde musical, Azealia poursuit sa descente dans les méandres du troll et des faits d'armes dérangeants. Après s'être vainement essayée à Beyoncé et avoir mordu le sein d'une vigile à New-York en 2015, notre héroïne retourne aux classiques avec Iggy Azalea, en proposant des remèdes à ses problèmes de boulimie et de pensées suicidaires.  Sa solution  ? L’encourager à se suicider.

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Puis, en pleine campagne présidentielle américaine, le patriotisme s'éprend d'elle. Brandissant la fierté de la bannière étoilée, alors qu’elle s’impose comme un soutien inattendu de Donald Trump, "aussi diabolique que les Etats-Unis", Azealia s’attaque à sa future ex-collaboratrice Rihanna, la traitant à demi-mots d’immigrée qui n'a, de fait, aucun droit de commenter les élections américaines. Au détour de ces mésaventures politiques, qui lui coûtent d'ailleurs la déception de ses fans, on apprend notamment qu'elle fait cramer des poulets dans une penderie selon un rite sorcier, et qu’elle parodie son ami d’alors Trump en vendant des casquettes  qui montrent, ironiquement, que sa carrière est au point mort. 
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Azealia inquiète et désespère, mais ne cesse pas pour autant. Après avoir confié ne pas s’intéresser à la musique banksienne, la papesse de la neo soul Erykah Badu reçoit de doux conseils en 2016 : « va acheter tes huiles musquées » et « rase toi les aisselles ». Comme si tout cela n'était pas suffisant, la jeune terreur plonge la tête la première dans un scandale avec le producteur RZA et Russell Crowe, qu'elle accuse de violences lors d'une soirée semble-t-il un peu trop arrosée. Les conséquences de cette affaire ne seront guère plus glorieuses pour son image : ses critiques d'Hollywood et de l'establishment américain lui valent des insultes psychophobes et une énième marginalisation.
Ce qui sonne le glas de ce tourbillon déjanté, c’est - qui l'eût cru - Zayn Malik.  Un beau jour de 2016, deux mois après la sortie de sa mixtape Slay-Z, Azealia reproche au chanteur d’avoir plagié son  titre Yung Rapunxel. S’en suit, sans surprise, un déferlement d’insultes racistes et homophobes qui lui sera fatal :

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Azealia ne peut plus se cacher derrière une supposée franchise : Zayn la « salope poilue parfumée au curry » lui vaut une exclusion totale de Twitter, et ces frasques sur Instagram se paient de suspensions. La belle finit par s’excuser, dans une lettre à la mise en page digne d’un modèle Pages sur Mac, et tire sa révérence digitale pour se consacrer uniquement à la musique.

Chapitre 4 : Rédemption, savons et sous-productions (2017-2020)
L'adieu aux armes n'en fut pas un. La reine du clash, à l'ethos oscillant entre prophétesse borderline et troll sans modération, est de retour en 2017. Après une demi-douzaine de mea culpa sur Instagram, de nouveaux comptes presque clandestins sur Twitter, Azealia revient plus sereine que jamais, évoquant notamment ses problèmes mentaux sur les réseaux sociaux. Toujours boudée, elle mène néanmoins une petite communauté de fans compatissants qui ont vraisemblablement réussi à dissocier l’œuvre de la femme et refusé de la laisser être la sentine du rap. Si cette nouvelle ère ne suffit pas à la racheter aux yeux du grand public, elle s'excuse auprès de Nicki Minaj et Lil’ Kim dont elle est devenue, depuis, une fervente admiratrice. Toutefois, renoncer à l'attaque des piliers du rap n'implique pas l'arrêt de toute polémique : c'est ainsi qu'elle épingle Cardi B, qu'elle accuse d'appropriation culturelle et de ghostwriting.

Dépassée par la tonne de pugilats virtuels, Azealia cesse d'intéresser des masses lassées par ces frasques. À défaut de produire de la musique, hormis les pépites Big Big Beat - qui sample Notorious B.I.G. -, Chi Chi ou Escapades, elle se trouve nénamoins un nouveau projet professionnel : la vente de produits de skin care et de savons pour anus. Naît alors une nouvelle Azealia, marchande de savons, C.E.O de Cheapy X.O. Alors, en 2018, on ouvre Instagram et peut découvrir les photos de fans débarrassés de leur acné ou de leurs disgrâces anales.

Si le rachat passe par cette nouvelle casquette d'entrepreneur, il se paie aussi d'une transformation : Azealia renonce à son naturel à grands coups d'augmentation mammaire, de faux tétons et d'exhibition fessière, puis s'adonne à une espèce d'esthétique baroque et kitsch supposément française que seuls les Américains peuvent pondre. C'est ici, sur la route de la rédemption, qu'Anna Wintour jaillit, en avril 2018. 


Chanson sur Dieu, dit-elle, mais Azealia n’en est pas pour autant devenue évangélique : aux détours d’une chorégraphie bas de gamme et d'improvisations sur un chantier qui révèlent un cruel manque de budget, elle sauve les meubles en posant sa voix sur un beat puissant.

Aujourd'hui réduite à faire des sons sous-produits qui ressemblent parfois à des démos, elle lance des appels que l’on pourrait juger désespérés aux fans pour qu'ils décident de l'artwork de ses singles. Futigeant les critiques de Lana Del Rey face au soutien de Kanye West à Trump, elle monte encore au créneau : dans un échange de tweets houleux, elle s'en prend au physique de son ancienne amie, qui la menace et l'accable d'attaques psychophobes. Moquée par Wendy Williams, la cruelle reine des talk shows qui relaie des rumeurs de "réjuvénation" vaginale, elle se fait injustement assimiler à une prostituée. La violence des attaques qu'elle subit désormais de la part de certains ne saurait éveiller la pitié d'un monde qu'elle s'est depuis longtemps aliéné.

Nos sociétés numériques, oublieuses du pardon, ne sauraient la sauver de son statut d'insupportable troll. Depuis plusieurs mois, Azealia ne fait que ressasser de vieux photoshoots sur Instagram, noyés dans des Ted Talks sans aucune ligne éditoriale, et s'essaye à des esthétiques dignes de la période glorieuse de Tumblr tout en sortant un E.P. de Noël vraiment gênant qui lui permet de promouvoir ses produits de beauté.

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Si l'ensemble de son œuvre sur les réseaux sociaux lui a permis de creuser la tombe de son image publique, elle s'investit encore dans l’expérimentation musicale, avec des sons qui n’ont de « hit » que la prétention. Nirvana et Salchichon, sortis récemment, approfondissent son tropisme hispanophone alors que sa voix paraît cassée, semblable à celle d’une poissonnière des faubourgs au XIXème siècle. Seuls demeurent le génie et la créativité, sans la production d'antan : Mamma Mia, son dernier single influencé par l'album de Lil’ Kim 9, dégage une odeur d'inspiration mal dégrossie et peine à séduire le grand public. Vouée à voir ses chansons devenir de petits hits TikTok, comme le génial Wut U Do, celle qui se surnomme désormais « La Aracely » ou « La Sirena » brille toujours par sa vie publique entachée, ses recettes culinaires, ses théories fumeuses sur le coronavirus et ses billets d'humeur quotidiens.
Entre autres délires et projets saugrenus, comme la conquête du marché de la K-Pop, la notoriété en Russie ou l'apprentissage de l'espagnol pour enterrer Cardi B, Azealia donne la sensation de se perdre. En dépit d'harangues publiques plus philosophiques et pondérées, elle n'a de cesse de s'insurger violemment - mais non sans raison - contre les faux-discours de femmes blanches comme Lana Del Rey et Billie Eilish, ou d'exploser contre les internautes : en janvier 2019, elle traite les Irlandais de "leprechauns consanguins" (inbred leprechauns), avant de s'excuser, comme elle l'avait fait pour les poulets. 


Les proverbes de grand-mère ont souvent raison : "À qui sème le vent récolte la tempête". La vérité est que le tourbillon Azealia s’est sabordé sans que l'on sache réellement pourquoi. Si elle a pu évoquer ses troubles psychiques, peut-être dans l'espoir de se dédouaner, elle ne semble pas être parvenue à rallier des fans auparavant aliénés à force de violence démesurée. On ne peut que regretter l'immense talent d'une rappeuse qui s'est isolée du monde de la musique, contrainte semble-t-il à être loin de son meilleur niveau. Rejetée de la société des grands, elle a cependant réussi à créer son petit monde, dans lequel spontanéité, "liberté d'expression" et irrégularité sont les maîtres mots. Toutefois, ses appels à l'aide face à ce qu'elle décrit, en février dernier, comme une tentative de meurtre par son voisin, sont restés lettre morte. À s’être fermé toutes les portes de la notoriété, Azealia semble donc crouler sous un plafond qu’elle s’est elle-même construit : seules demeurent des âmes qui la suivent, plus de loin que de près, et pas nécessairement pour sa musique. Changeant de projet comme de chemise, elle a tout fait, tout dit, mais sa course vers la rédemption semble compromise — ou trop tardive. 

Puisqu’on est sûr que vous aimez cela, voici une liste (vraiment) non-exhaustive des meilleurs punchlines d’Azealia (2011-2016) :

Et le genre de commentaires que l'on peut trouver sur ses posts Instagram :
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