Début avril, le New York Times se demandait si on ne devait pas “manger les riches” tant les différentes apparitions des célébrités confinées, filmées depuis des résidences dispendieuses à l’allure de Airbnb gigantesques et désincarnés, poussaient leurs followers, habituellement dévoués, à une forme de coup d’état virtuel . La révolution ne se fera pas sur Tik Tok et après quelques mea culpa et réunions de crises sur Zoom, les célébrités reprenaient le droit chemin de l’ego trip contrôlé et du placement de produit chaleureux avec un brin plus de considération pour les pauvres gens qui les aident à payer leur rosé.

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Momentanément, on se réveillait face à des célébrités ivres de leur pouvoir d’influence oubliant un instant le public qui les maintient en place. Sans chercher à savoir qui de la poule et de l’oeuf, une chose est certaine en 2020 : il n’y a plus que les “stars” (musiciens, acteurs et influenceurs de tous bords) pour bouger les lignes de la société dans un sens ou dans l’autre. 

C’est ce qu’a fait plus ou moins volontairement Lil Nas X en décembre 2018 en sortant Old Town Road, une ritournelle de cow boy nouvelle génération à mi chemin entre country et trap qui, malgré son succès titanesque, s’est rapidement faite dégommer du top albums country. La raison ? Pas assez conforme aux standards de cette musique dixit l’autorité Billboard qui régit ces classements. Alors, Lil Nas X pas assez “conforme” ou trop noir pour cette musique révérée par les conservateurs de tous bords ? Dans un happy-end typiquement américain, Billy Ray Cyrus (père de Miley et star du genre aux Etats-Unis) venait poser un featuring providentiel sur une seconde version d’Old Town Road, renvoyant le morceau au sommet du podium country et les réacs américains à leurs moutons. Et Lil Nas X de porter le coup de grâce quelques semaines plus tard en faisant son coming out. Avec un message en filigrane : la country music appartient désormais à tous les Américains, dans leur diversité. 

 
La country inclusive ? On en voit d’ici qui grincent des dents, tant cette musique incarne depuis plusieurs décennies le pré carré d’une amérique blanche qui s’accroche encore et toujours à la Constitution de 1789 et aux principes libertariens pour résister à l’envahisseur libéral qui cherche à pervertir les chansons des pionniers. La country est une exception culturelle américaine, une musique jouée à l’origine par des immigrés européens, chargés de surveiller et organiser la transhumance des troupeaux sur un territoire gigantesque où tout était encore possible. Un mythe auquel se réfère encore et toujours les Américains et qu’ils convoquent en musique dans des allers et retours permanents entre citation fidèle, ré-interprétation et rejet d’une histoire complexe.

En 2020, les cow-boys sont partouts. Glamours, féminins, cosmiques, camp, trash, mélancoliques ou fidèles au folklore traditionnel. La country est un cahier de tendances décliné encore et encore par les musiciens. Simple package visuel pour une période superficielle en manque de storytelling ou réelle envie de se confronter à une histoire et une identité complexes ? Probablement un peu des deux, si vous voulez mon avis. 

Car on n’enfile pas le costume de cow-boy et le répertoire country comme on irait caler une petite boucle de synthé 80’s dans sa musique. La country est construite (et souvent mythifiée pour cela) sur une histoire violente, de spoliation, de domination. Elle est la musique, lourde de sens, des Blancs, des descendants de métayers, de propriétaires d’esclaves et de soldats sudistes. Elle incarne un folklore nauséabond qui a survécu dans le seul pays où cela pouvait être possible: les Etats-Unis. Le duo comique Key & Peele (formé par le réalisateur de Get Out Jordan Peele) pointait avec malice une vérité glaçante dans un de ses sketches : l’histoire culturelle américaine est fondamentalement raciste et la musique, sous des dehors historisants, est une façon de faire perdurer cela. Il est donc forcément extrêmement tentant de mettre à bas ces fondations pourries tout en s’interrogeant sur sa propre histoire. Et l’Amérique n’a pas attendu Lil Nas X pour le faire. 

Dans les 90’s, dans le sillage du grunge (qui se concevait comme une remise en cause des clichés masculinistes du metal glam et du hard FM), une première vague de musiciens ont tenté de donner une version “alternative” à la country classique. Comme sa cousine de Seattle, l’étiquette “alt country” désignait à la fois un son (une musique plus complexe, électrique et rugueuse) et une position dans le music business (à côtés des majors du disques). The Jayhawks, Uncle Tupelo (avec Jeff Tweedy, futur Wilco) ou Whiskeytown en étaient les chefs de file. La destinée de ce dernier groupe est à cet égard assez symptomatique. Whiskeytown a été fondé par Ryan Adams (sans B, attention), jeune rocker charismatique qui drainait avec lui une envie de remise en cause sociale, des références intellectuelles pointues et un appétit pour les drogues en tous genres (c’est lui qui a fait découvrir l’héroïne aux Strokes pour la petite histoire). Un Dylan de l’an 2000 qui dédiait une chanson à la poète féministe Sylvia Plath et qui invitait Emmylou Harris, figure de la folk countrisante des années 1960 et 1970, souvent injustement réduite à un statut de muse de l’icône Gram Parsons. Dans le sillage de #metoo, la façade s’effondre : Adams est accusé de harcèlement sexuel, d’avoir dragué des fans mineures en ligne et utilisé régulièrement sa position de chanteur à succès pour coucher avec des musiciennes. L’alternative n’était finalement qu’un cheval de Troie destiné à servir les intérêts des mêmes dominants. Laisser tomber les drapeaux sudistes et le folklore raciste pour trimballer un féminisme de façade en vue de justifier des comportements de prédateurs. Pas vraiment un progrès, loin de là. 

Bien avant cette éphémère vague, la country avait été investie par un certain nombre de musiciennes avec des envies de modernité et de remises en cause ô combien bienvenues. On pensera évidemment à l’immense Dolly Parton qui chantait déjà en 1967 sur Dumb Blonde “ne me pousse pas à être désolée pour toi juste parce que je suis blonde”. Avec la Queen of Country Music, se développait l’image d’une femme forte, loin d’être réduite au rôle d’assistante du patron, comme pouvait l’être June Carter avec Johnny Cash. Et elle faisait partie de celles qui ouvraient aux chanteuses du monde entier, avant le punk rock, le champ des possibles. Une femme forte oui mais à qui on recommande de ne pas trop l’ouvrir quand même. En témoigne le sort réservé aux Dixie Chicks, trio féminin de country tout ce qu’il y a de plus commercial, qui a vu ses ventes de disques s’effondrer et ses concerts annulés après des propos contre la guerre en Irak en 2003 en pleine ère Bush Jr. (sans compter des menaces de mort).

Les temps, heureusement, changent et en ce début de nouvelle décennie (un peu étrange on vous l’accorde), la country semble un canal tout désigné pour diffuser un nouvel idéal qui remettrait à plat les effarantes (à bien des égards) fondations de l’histoire américaine. Une nouvelle génération de musiciennes investit la country en lui insufflant un souffle de fraîcheur expérimentale bienvenue. On pensera notamment à Jess Williamson, qui sort ses disques chez Mexican Summer (label de Connan Mockasin ou Ariel Pink) et dont l’Americana est à la fois accessible et arty ou ses collègues Molly Burch, Marissa Nadler, Waxahatchee, Anna Saint Louis, Heather Woods Broderick. Des musiciennes qui chacune à leur manière puisent à la fois dans la country et l’indie les composantes d’une musique fondamentalement américaine mais débarrassée de son folklore sexiste et clivant. Un petit pas vers la modernité. Mais qui reste cantonné aux sphères indie rock, globalement toujours blanches, aisées et hétéros. 


A côté de ces projets, d’autres artistes plus excentriques ont décidé de dynamiter l’héritage country. C’est le cas par exemple de Orville Peck, un canadien qui joue masqué dans un mélange visuel assez marquant de tenues BDSM et de cowboys de cabarets décadents. Honey Harper, un autre jeune américain, s’est lui emparé de la country et apparaît tel une créature sortie de l’imagination de Gregg Araki, lèvres brillantes et chevelure couverte de paillettes. On pourra aussi citer Faye Webster, une jeune photographe originaire d’Atlanta (elle a collaboré avec Migos et sort ses disques sur le label Awful records, maison mère de Father, Abra etc…). Elle partage avec ses collègues masculins un univers visuel pop et exubérant, taillé pour la culture digitale et l’addiction actuelle au storytelling. Et c’est finalement un peu le problème. On se retrouve ici avec des disques pas désagréables mais dont tout le sel semble venir de ce package tout inclus de cow boy weirdo. Cette fameuse “Autre amérique”, après avoir été constituée par des figures white trash (celles de Larry Clark ou Harmony Korine) semble aujourd’hui désignée une génération d’artistes malins et fashions, qui ont parfaitement compris comment attirer la lumière sur eux. 


Ces différents projets font malgré tout un peu bouger les lignes mais de manière assez superficielle car ils s’adressent avant tout à un public acquis à la cause de ce changement de paradigme. Aux Etats-Unis, c’est une audience indie, blanche, aisée qui a grandi avec les tubes de Taylor Swift (1ère période) ou Garth Brooks et qui se dépatouille avec son patriotisme. Et dans le reste du monde, fans et journalistes sont encore fascinés par le mythe de l’Amérique péquenaude, son accent traînant et son amour des armes mais se retrouvent heureux de pouvoir écouter des artistes un peu plus consensuels (de leurs points de vues). Il est évidemment beaucoup plus intéressant de voir l’énorme coup de pied dans la fourmilière donné par Lil Nas X et Old Country Road ou le projet fascinant RMR, qui reprend un classique de la country FM  avec le titre Rascal.  Guns et cagoules dehors comme un rappel étonnant d’une Amérique le cul (béni) entre son utopie multiculturelle et son patriotisme défendu bec et flingues.