En 1999, Jim Carrey est une icône, un homme influent. En à peine cinq années, il a enchainé les cartons au box-office (les deux épisodes d’Ace Ventura, The Mask, Dumb And Dumber, Disjoncté), prouvé qu’il pouvait être autre chose qu’un acteur comique terriblement doué pour les gags et les grimaces (The Truman Show, pour lequel il a remporté le Golden Globe du meilleur acteur dans un film dramatique) et son compte en banque lui permet alors de faire sa fête à n’importe quelle boutique de luxe. Si on était totalement honnête, on pourrait noter la présence de projets clairement foireux dans le lot (Batman Forever, Simon Birch), mais les faits sont là : dans les années 1990, le visage et le nom de Jim Carrey ne disparaissent quasiment jamais de l’actualité, même quand les affaires fonctionnent moins bien.

Au fond, n’est-ce pas là la définition d’une « star », celle que l’acteur canadien a longtemps rêvé d’être, de préférence sur les plateaux de tournage ? Adolescent, déjà, il envoie ses imitations (de Porky Pig, de Billie Holliday, d’Elvis Presley) au Carol Burnett Show, égrène ses sketchs sur les scènes des Comedy Clubs de Toronto et laisse peu à peu émerger cette image de clown triste – possiblement inspirée par Robin Williams, qu’il admire. « Il avait à peine 18 ans et pouvait réciter tout un monologue d’Henry Fonda sur la solitude », racontait à So Film le comédien Shawn Thompson, proche de Jim Carrey à l’époque. « Dans son numéro, il y avait aussi une chanson de Kermit la grenouille. Mais ce n’était pas drôle du tout. C’était une chanson vraiment triste sur le sentiment d’être un outsider et de ne pas faire partie d’un groupe. »

Tête au Carrey
La vérité, c’est que Jim Carrey aime l’humour noir. Dès ses premiers pas, il traine avec des comiques qui partagent son obsession, fond en larmes sur scène ou simule sa mort. « Il faisait un bide, rembobine ainsi la pianiste du Comedy Store, Kelly Moran, dans la biographie de l’acteur (The Joker Is Wild). Ce qu’il disait n’avait aucun sens, il allait trop loin, le public ne pouvait pas le suivre. Il n’y avait que quelques gloussements. » Bien des années plus tard, sur le tournage de Man On The Moon, alors que Jim Carrey est devenu un acteur bankable, du genre à réclamer des cachets de 20 millions de dollars, c’est le même scénario qui se répète : l'acteur est constamment dans l'excès, pleinement investi dans son rôle, celui d'Andy Kaufman, comique dont les stand-ups, les imitations et les happenings ont marqué l'Amérique des années 1970 et 1980.

Avec le temps, on a fini par comprendre que Jim Carrey était capable de tout, d’alterner les prestations relativement sobres (Eternal Sunshine of the Spotless Mind) et celles totalement excentriques, à la limite de la folie. Mais à l’époque de Man On The Moon, nommé ainsi en référence à une chanson de R.E.M. dédiée à Kaufman, c’est une révélation. La famille du défunt humoriste se dit elle-même impressionnée par la performance, presque troublée par un tel mimétisme. Mais le jusqu'au-boutisme de Jim Carrey a aussi ses limites. Parfois, le réalisateur Milos Forman est excédé par le comportement de son acteur principal, un peu comme s'il n'arrivait pas à reprendre le contrôle du monstre qu'il venait de créer. D'autres fois, ce sont les employés du studio Universal, où le film a été en grande partie tourné, qui ne savent pas quel comportement adopter face à ce fou visiblement condamné à l'outrance, incapable de se reconnecter avec le monde réel - pas pour rien, finalement, si les producteurs ont longtemps refusé de diffuser les rushs du film, au prétexte qu'ils auraient pu compromettre la réputation du comédien. « Jim Carrey passera pour un connard si les gens voient ça », aurait même prétendu un salarié d’Universal. Comme quoi, ce bougre de Jacques Dutronc avait raison : au cinéma comme en politique, « on nous cache tout, on nous dit rien ».

 Au-delà des apparences
À la fin des années 1990, Jim Carrey n’est de toute façon pas au mieux de sa forme. Il a l’impression d’avoir fait le tour des comédies et aimerait qu’on lui propose davantage de rôles dramatiques. Surtout, il se rend compte que son succès ne masque en rien ses angoisses et cette mélancolie qui jamais ne le quitte vraiment. C’est donc dans un état d’esprit un peu étrange qu’il aborde le tournage de Man On The Moon, « quelque part au milieu de la confusion la plus absolue, de la déception la plus absolue et de l’accomplissement de tous mes rêves. Le fait d’être là, d’avoir tout ce que tout le monde rêve d’avoir et d’être malheureux. » Cette confession, comme seuls les enfants gâtés en ont l’art, Jim Carrey la fait dans Jim and Andy : The Great Beyond, un de ces documentaires Netflix qui poussent à rester chez soi un samedi soir.

Avec les images de Chris Smith, on découvre un acteur possédé par l'esprit d'Andy Kaufman, au point de torturer psychologiquement certains techniciens ou de mettre au point des canulars au-delà des plateaux de tournage. Il devient même franchement insupportable lorsqu'il endosse le costume de Tony Clifton, un des personnages créés dans les années 1970 par Kaufman : un chanteur ringard, colérique, grossier et suffisamment arrogant pour se pointer ivre dans les bureaux des studios Amblin et exiger de voir Spielberg pour lui faire regretter d'avoir une réalisé une bouse aussi navrante que les Dents de la mer - c'est lui qu'il le dit, pas nous. L'expérience, forcément, est traumatisante :

« Je ne savais plus qui j’étais à la fin du film. […] Tout à coup, j’étais malheureux et j’ai réalisé que j’étais revenu à mes problèmes. Revenu à mon cœur brisé. Alors je me suis dit : "Tu te sentais si bien quand tu étais Andy car tu étais libre de toi-même. Tu étais en vacances de Jim Carrey. Tu as passé la porte sans savoir ce qu’il y avait de l’autre côté, et de l’autre côté il y a tout. Tout". »

Assez facilement (certains twittos parleront même de psychologie de comptoir), on pourrait donc affirmer ceci : c'est en s'abandonnant que Jim Carrey a fini par se trouver pleinement. « Ce film était pour moi l’occasion de disparaitre complètement. Je n’ai pas existé pendant trois mois, et, bizarrement, je crois que j’avais besoin de ça », confirme-t-il, toujours dans le documentaire. Pendant le tournage, la star n’existait plus, seule restait cette envie d'incarner réellement son personnage, d'être Andy Kaufman à plein temps : ce comique qui, dans le film de Forman, ne sait justement plus distinguer le vrai du faux, le gag exceptionnel de la blague lourdingue et foncièrement ringarde.

Ça peut faire peur, ou ça questionne sur les rouages psychiques de toute expression artistique, mais c’est en procédant ainsi que Jim Carrey a trouvé la quintessence de son jeu. Celle qui lui permet de remporter le Golden Globe du meilleur acteur comique, mais surtout de poursuivre un motif sous-jacent de sa filmographie : le mensonge. Il en est parfois la victime (The Truman Show), parfois l’auteur, comme dans Menteur menteur ou Disjoncté, dans lequel on ne sait jamais si on doit rire ou être gêné par son personnage de réparateur télé prêt à tout pour nouer une nouvelle amitié. Finalement, les bases de son interprétation d’Andy Kaufman sont déjà là, dans ces facéties morbides qu’il pousse à l’extrême dans Man On The Moon et qu’il continuera de déployer dans d’autres films (Le Grinch, par exemple).

Une autre scène du long-métrage de Forman l'illustre mieux qu'aucune autre : dans celle-ci, Andy Kaufman, qui fait face à des étudiants venus applaudir son célèbre personnage de Latka dans Taxi, prend son public à contrepied et se lance dans la lecture intégrale de Gatsby le Magnifique. L’acte n’est pas anodin, surtout quand il est réalisé par un comique qui a toujours cherché à se moquer du show-business et à multiplier les va-et-vient entre spectacle et réalité. Mais il prend également tout son sens grâce à la performance exceptionnelle d’un Jim Carrey qui, plutôt que de céder à l’autoparodie, envisage Man On The Moon comme une possibilité de tourner le dos à l’entertainment américain.


Peut-être s’est-il reconnu dans cet humoriste qui, depuis ses dix ans, rêvait d’être la plus grande star du monde, faisait lui aussi un tas d’imitations (Elvis Presley, notamment) avant de tout faire pour fuir ce sentiment d’imposture qui l’accompagnait au quotidien. Peut-être était-ce aussi pour lui un moyen d’être « en vacances de Jim Carrey », de renoncer à toute forme d’ambition et, à l’instar des premiers mots balancés dans le film, de « se débarrasser de ceux qui refusent de me comprendre, ou refusent même d’essayer ». Ce qui est sûr, c’est que Man On The Moon lui permet de synthétiser tous ses rôles en un seuls : ici, on retrouve tout le tragique de Truman Burbank, l'excentricité d'Ace Ventura, la violence d’Ernie « Chip » Douglas. Et c'est précisément cette capacité à interpréter ces multiples nuances et à se rendre insaisissable qui marque les esprits. Après ça, plus rien ne sera jamais vraiment pareil dans la carrière de Jim Carrey. À moins que vous soyez fan de Braqueurs amateurs, ce qui en dirait long sur vous...