Les réactions face à l'horrible mort de George Floyd sont sans appel : manifestations, révoltes, mobilisations symboliques sur les réseaux sociaux. George F. n'est malheureusement pas le premier, et nous rappelle encore l'immense contradiction sur laquelle se sont construits nos chers États-Unis. Il y a 21 ans, avant l'ère de l'instantanéité éphémère des réseaux sociaux, l'affaire Amadou Diallo révélait une fois de plus les problèmes d'une Amérique toujours engluée dans son marasme raciste, et déclenchait un grand mouvement de contestation, questionnant la violence policière, le profilage racial et la prolifération des fusillades. Le monde du hip hop américain s'était alors mobilisé dans une série d'élégies politiques. Si Marvin Gaye, en 1971, posait cette simple question face aux violences policières : "What's Going On?", force est de constater que trente (et cinquante) ans après, rien ne semble avoir changé. C'est par la musique que la mort d'Amadou Diallo se trouve aussi dénoncée. 

A.D. 1999, A.D. 2000 : une vague de protestations musicales
Le premier hommage tonitruant, c’est celui du Boss, Bruce Springsteen, qui surprend la société américaine jusqu’à offusquer certaines autorités, en juin 2000. Connu pour ses contestations du système américain (Born In the USA), the Boss interprète, lors de son concert new-yorkais, American Skin (41 shots), une émouvante élégie au message limplide : « No secret my friend / You can get killed just for living in your American skin » [Pas de secret, mon ami / Tu peux être tué juste parce que tu vis dans ta peau américaine]. La mélopée, qui scande notamment le nombre de coups de fusil « 41 shots » dans son refrain, défend une Amérique de couleur tout en relevant l'indigne bévue des policiers blancs : « Is it a gun? / Is it a knife? / Is it a wallet? / This is your life ».

Encensée par le public, la chanson de Springsteen indigne les représentants de la police américaine, qui appellent au boycott de la chanson. Celle-ci rencontre pourtant un grand succès : rééditée en 2001 puis 2014, elle est reprise en 2016 par Mary J. Blige et Kendrick Lamar.


Quelques semaines plus tard, Wyclef Jean publie son second album The Ecleftic: 2 Sides II a Book, dans lequel il entonne, accompagné de Youssou N’Dour, une élégie à la gloire de Diallo. Il s’agit non seulement pour l’ancien membre des Fugees de fustiger les policiers blancs (« You guys are vampires / In the middle of the night, / Suckin’ on human blood, / Is that your appetite ? »), mais aussi d’assurer, par une rhétorique toute biblique, la rédemption du jeune étudiant et la vengeance divine :
« Diallo, Diallo, similar to Steven Biko
Diallo, Diallo, you tell me that the murder was an error
Diallo, Diallo, but every man will be judged
Diallo, Diallo, according to his words »
La comparaison avec Steven Biko, militant sud-africain et fondateur du Black Consciousness Movement assassiné en 1977, fait de Diallo un autre martyr monté au ciel, qui rejoint ainsi le triste panthéon des victimes du racisme structurel américain. Ce sentiment d’injustice répétée et fatale est l’angle qu’adopte la chanteuse Erykah Badu dans son A.D. 2000, issu de son second opus Mama’s Gun. Jouant sur le jeu de mots entre les initiales de la victime et « anno domini » — et non « After Death » , qui renvoie à l’ère succédant à la naissance du Christ (notre « après Jésus-Christ »), la mélodie, très aérienne et spirituelle, atteint des hauteurs de sublime et contrebalance le pessimisme de paroles malheureusement prophétiques.

Si la chanteuse minore la condamnation de la police new-yorkaise — angle choisi par la majorité des artistes , elle préfère réfléchir plus sobrement sur la tragédie du crime et l’emballement socio-politique qu’a suscité l’affaire, et qu’elle ne juge qu'éphémère : « No you won’t be namin’ no buildings after me / To go down dilapidated / No you won’t be namin’ no buildings after me / My name will be misstated, surely ».

Le monde du hip-hop américain se mobilise ainsi fortement par un cri de rage qui n’a d’égal que la violence du racisme américain. Public Enemy, dans l’évocateur 41:19, fustige plus largement l’harcèlement et la violence subie par les afro-américains en convoquant Diallo. De manière toute similaire, Dead Prez, duo de rap conscient connu pour son engagement en faveur de la justice sociale et son style acerbe, publie le violent Cop Shot la même année, à mettre en relation avec l'anarchiste Fuck the Police.
L’hommage le plus conséquent demeure l’EP  Hip-Hop for Respect (2000), projet qui rassemble 41 emcees pour illustrer les 41 balles sorties des revolvers. On y retrouve entre autres Mos Def, Kool G RapRah Digga et Common, tous unis sur les productions de 88-Keys. La profonde spiritualité poétique et le symbolisme prégnant portent les quatre morceaux, notamment A Tree Never Grown qui dénonce la brutalité du racisme policier par ce jeu de mots :
« Now on the squad car, CPR’s supposed to be the motto
But in they minds, they be like "Yo, I'ma do Diallo" »
[Sur la voiture de police, CPR* est supposé être le motto
Mais dans leurs têtes, c’est plutôt : « Yo, j’vais me faire Diallo »]
Courtoisie, Professionnalisme, Respect (CPR) étant la devise de la NYPD inscrite sur chaque voiture de police, l'hypocrisie est bien évidemment soulignée. 
En se présentant comme un cri contre la condition encore précaire des minorités, l'EP réussit le tour de fédérer toutes les voix. 


A.D. 2001+ : poursuite et généralisation
Le monde de la musique se fait donc la chambre d'écho de la contestation en 2000. Les mois passent, mais pas l'indignation. Ainsi se manifeste, en 2002, un autre monument musical. De retour après trois ans de silence avec l'évangélique (et magnifique) album-live Unplugged, une bombe politico-religieuse, Lauryn Hill appelle à la destruction d’un système raciste qui permet toutes les exactions envers les minorités. Dans son titre I Find it Hard To Say (Rebel), elle s’explique sur ses doutes quant à la portée de son message :

« This is a strange song because […] it was written a long time ago, but it was right before God just snatched me out of everything. […] Initially it was written - I'd written it about the whole Amadou Diallo situation, when it first happened. And I went to the studio, and I laid it down. And it was like, strong, for the first day. And then it just regressed everyday after that. And I said, "What's going on? What's happening?'' And at the end of it there was a word that I used: "rebel." And I guess I was afraid. It was such a hot time in the city at that point, I was afraid that if I put the record out, people would misunderstand what I meant by "rebel" and they'd just take it to the streets. So I was very intimidated and afraid. »

Si la chanson, selon la rappeuse, représente un fait plus universel — la perte de la liberté —, elle est aussi, et en premier lieu, une déploration sur le sort réservé aux opprimés, soutenue par une kyrielle de références bibliques renvoyant à Diallo (« His blood is on their hands », extraite d'Isaïe). Elle appelle, comme dans Mystery Of Iniquity, à la destruction d’un système oppressif et inégalitaire, comme le montre l’éloquente rime entre « rebel » et « rebuild » :
« Wake up, wake up, wake up, wake up and rebel
We must destroy in order to rebuild »

Un an auparavant, les Strokes débutaient leur succès international avec leur premier album Is This It. Inspirée, selon les mots de Julian Casablancas (leader du groupe) en 2018, par le meurtre d’Amadou Diallo, la chanson New York City Cops fait cependant les frais de l’Histoire. Dénonçant les travers de la police (et de la vie) américaine à travers la poignante fiction d’une jeune femme, Nina, la chanson se voit remplacée par un autre titre, jugé plus consensuel, sur l’édition américaine. La raison : les attentats du 11 septembre 2001, qui exhortent non seulement le groupe à reporter la sortie de son album, mais aussi à ménager les « héros » de la tragédie.

Le monde de la musique afro-américaine demeure toutefois en ligne de front de cette lutte anti-raciste. En 2001, le trompettiste jazz Roy Campbell Jr. s'inspire de la tuerie dans son morceau Amadou Diallo, issu de son album Ethnic Stew and Brew. Comme chez Dead Prez ou Wyclef, les tirs sont évoqués musicalement : la trompette et la batterie s'unissent dans les vingt dernières secondes du morceau pour reproduire dans une tornade de notes les tirs reçus par l'étudiant. Le rappeur américain Talib Kweli, accompagné de John Legend, rend hommage au « martyr des temps modernes » qu’est Diallo dans sa chanson Around My Way, issue de son album The Beautiful Struggle (2004), deux ans après avoir évoqué les tirs dans The Proud, hymne tragique à l’oppression des afro-américains : « Kurt Loder ask me what I say to a dead cops wife / ''Cops kill my people everyday, that’s life''. » ; « It's in they job description to terminate the threat / So 41 shots to the body is what he can expect » [Kurt Loder me demande ce que je dis à la femme d'un flic mort / "Les flics tuent mon peuple tous les jours, c'est la vie" ; "C'est dans leur cahier des charges d'achever la menace / 41 tirs dans le corps, c'est ce à qu'il doit s'attendre"].

Si la liste des victimes s'est horriblement allongée depuis 1999, provoquant toujours plus d'indignations et d'autres hommages, Amadou Diallo demeure une référence dans l'histoire post-ségrégation de la violence policière américaine. Ainsi, en 2016, le compositeur Joel Thompson écrit sa composition chorale The Seven Last Words of the Unarmed (Les sept derniers mots des non-armés) : inspiré par l'écriture liturgique des Sept dernières paroles du Christ en croix de Haydn, le compositeur rend hommage aux sept victimes christiques de la police blanche. Le troisième mouvement, dédié à Amadou Diallo, reprend ses derniers mots à sa mère : "Mom, I'm going to college".

Au milieu de Michael Brown, Kenneth Chamberlain, Trayvon Martin ou Eric Garner, cet hommage musical, comme les autres, rappelle toutes les infamies d'un monde profondément injuste, dans lequel l'espoir est mis à rude épreuve.

Signe que rien n'a réellement changé, Amadou Diallo a été rejoint par une quantité d'autres martyrs et innocents, comme George, Breonna et Ahmaud ces derniers mois. Si ces protestations élégiaques illustrent bien les pouvoirs socio-politiques de la musique, elles en montrent aussi toutes les limites. Erykah Badu, par exemple, écrira Soldier et Twinkle en 2008, Lauryn Hill entonnera Black Rage, mais ces actes symboliques ne suffisent à remplacer un système délétère. Toutes ces élégies n'effaceront jamais la souffrance ; comme les strophes d'Aragon, elles sont faites pour se souvenir, et surtout nous exhorter à tout changer.